Du côté des Russes, Bagration commande l'aile gauche, forte de 62,000 hommes; au centre se trouve l'hetman Platow avec ses Cosaques et 30,000 fantassins de réserve; la droite, composée de 70,000 hommes, est aux ordres de Barclay de Tolly, qui, après avoir déposé le commandement en chef, en a pris un secondaire. Le vieux Koutousoff est généralissime de toutes ces troupes, dont le chiffre s'élève à 162,000 hommes. L'empereur Napoléon peut à peine opposer aux Russes 140,000 hommes ainsi disposés: le prince Eugène commandait l'aile gauche; le maréchal Davout, l'aile droite; le maréchal Ney, le centre; le roi Murat, la cavalerie; la garde impériale était en réserve.
La bataille se donna le 7 septembre; le temps était voilé, et un vent froid soulevait des tourbillons de poussière. L'Empereur, souffrant d'une horrible migraine, descendit vers une espèce de ravin où il passa la plus grande partie de la journée à se promener à pied. De ce point, il ne pouvait découvrir qu'une partie du champ de bataille, et, pour l'apercevoir en entier, il devait gravir un monticule voisin, ce qu'il ne fit que deux fois pendant la bataille. On a reproché à l'Empereur son inaction; il faut cependant reconnaître que du point central où il se trouvait avec ses réserves, il était à même de recevoir les fréquents rapports de ce qui se passait sur toute la ligne, tandis que s'il eût été d'une aile à l'autre en parcourant un terrain aussi accidenté, les aides de camp porteurs de nouvelles pressantes n'auraient pu l'apercevoir ni su où le trouver. Il ne faut d'ailleurs pas oublier que l'Empereur était malade, et qu'un vent glacial, soufflant avec impétuosité, l'empêchait de se tenir à cheval.
Je n'ai point assisté à la bataille de la Moskova. Je m'abstiendrai donc d'entrer dans aucun détail sur les manœuvres exécutées pendant cette mémorable action. Je me bornerai à dire qu'après des efforts inouïs, les Français obtinrent la victoire sur les Russes, dont la résistance fut des plus opiniâtres; aussi la bataille de la Moskova passe-t-elle pour une des plus sanglantes du siècle. Les deux armées éprouvèrent des pertes immenses qu'on évalue au total à 50,000 morts ou blessés!… Les Français eurent 49 généraux tués ou blessés et 20,000 hommes mis hors de combat. La perte des Russes fut d'un tiers plus considérable. Le général Bagration, le meilleur de leurs officiers, fut tué, et, chose bizarre, il était propriétaire du terrain sur lequel la bataille eut lieu. Douze mille chevaux restèrent dans les champs. Les Français firent très peu de prisonniers, ce qui dénote avec quelle bravoure les vaincus se défendirent.
Pendant l'action, il se passa plusieurs épisodes intéressants. Ainsi, la gauche des Russes, deux fois enfoncée par les efforts inouïs de Murat, Davout et Ney, et se ralliant constamment, revenait pour la troisième fois à la charge, lorsque Murat chargea le général Belliard de supplier l'Empereur d'envoyer une partie de sa garde pour achever la victoire, sans quoi il faudrait une seconde bataille pour vaincre les Russes! Napoléon était disposé à obtempérer à cette demande; mais le maréchal Bessières, commandant supérieur de la garde, lui ayant dit: «Je me permettrai de faire observer à Votre Majesté qu'elle est en ce moment à sept cents lieues de France», soit que cette observation déterminât l'Empereur, soit qu'il ne trouvât pas la bataille assez avancée pour engager sa réserve, il refusa. Deux autres demandes de ce genre eurent le même sort.
Voici un des faits les plus remarquables de cette bataille si féconde en actions courageuses. Le front de la ligne ennemie était couvert par des hauteurs garnies de redoutes, de redans, et surtout par un fort crénelé armé de 80 canons. Les Français, après des pertes considérables, s'étaient rendus maîtres de tous ces ouvrages, mais n'avaient pu se maintenir dans le fort. S'emparer de nouveau de ce point important était chose très difficile, même pour l'infanterie. Le général Montbrun, chef du 2e corps de cavalerie, ayant remarqué, à l'aide de sa longue-vue, que le fort n'était pas fermé à la gorge; que les troupes russes y entraient par pelotons, et qu'en tournant la hauteur on pouvait éviter les remparts, les ravins, les rochers, et conduire les escadrons jusqu'à la porte, par un terrain en pente douce et praticable pour les chevaux; le général Montbrun, dis-je, proposa de pénétrer dans le fort par derrière avec sa cavalerie, tandis que l'infanterie l'attaquerait par devant. Cette proposition téméraire ayant été approuvée par Murat et par l'Empereur, Montbrun fut chargé de l'exécution; mais, tandis que cet intrépide général prenait ses dispositions pour agir, il fut tué d'un coup de canon: ce fut une grande perte pour l'armée!… Sa mort ne fit cependant pas renoncer au projet qu'il avait conçu, et l'empereur envoya le général Caulaincourt, frère du grand écuyer, pour remplacer Montbrun.
On vit alors une chose inouïe dans les fastes de la guerre: un fort immense défendu par une nombreuse artillerie et plusieurs bataillons, attaqué et pris par une colonne de cavalerie!… En effet, Caulaincourt, s'élançant avec une division de cuirassiers en tête de laquelle marchait le 5e régiment de cette arme, commandé par l'intrépide colonel Christophe, culbute tout ce qui défend les approches du fort, arrive à la porte, pénètre dans l'intérieur et tombe mort, frappé d'une balle à la tête!… Le colonel Christophe et ses cavaliers vengèrent leur général en passant une partie de la garnison au fil de leurs sabres. Le fort resta en leur pouvoir, ce qui acheva d'assurer la victoire aux Français.
Aujourd'hui, où la soif de l'avancement est devenue insatiable, on s'étonnerait qu'après un aussi beau fait d'armes un colonel ne reçût pas d'avancement; mais sous l'Empire, l'ambition était plus modérée. Christophe ne devint général que plusieurs années après et ne témoigna aucun mécontentement de ce retard.
Les Polonais, ordinairement si braves, et notamment ceux organisés depuis cinq ans dans le grand-duché de Varsovie sous les ordres du prince Poniatowski, agirent si mollement que l'Empereur leur fit adresser des reproches par son major général. Le général Rapp reçut à la Moskova sa vingt et unième blessure!
Bien que les Russes eussent été battus et forcés de s'éloigner du champ de bataille, leur généralissime Koutousoff eut l'outrecuidance d'écrire à l'empereur Alexandre qu'il venait de remporter une grande victoire sur les Français! Cette fausse nouvelle étant arrivée à Saint-Pétersbourg le jour de la fête d'Alexandre, y causa une joie des plus vives!… On chanta le Te Deum; Koutousoff fut proclamé sauveur de la patrie et nommé feld-maréchal. Cependant, la vérité fut bientôt connue; l'allégresse se changea en deuil; mais Koutousoff était feld-maréchal! C'était ce qu'il voulait. Tout autre que le timide Alexandre eût sévèrement puni ce grossier mensonge du nouveau maréchal: mais on avait besoin de Koutousoff; il resta donc à la tête de l'armée.