Nous voici arrivés au moment le plus terrible de la fatale campagne de Russie… au passage de la Bérésina, qui eut lieu principalement le 28 novembre…
À l'aube de ce jour néfaste, la position des armées belligérantes était celle-ci. À la rive gauche, le corps du maréchal Victor, après avoir évacué Borisoff pendant la nuit, s'était rendu à Studianka avec le 9e corps, en poussant devant lui une masse de traînards. Ce maréchal avait laissé, pour faire son arrière-garde, la division d'infanterie du général Partouneaux, qui, ayant ordre de n'évacuer la ville que deux heures après lui, aurait dû faire partir à la suite du corps d'armée plusieurs petits détachements qui, unis au corps principal par une chaîne d'éclaireurs, eussent ainsi jalonné la direction. Ce général aurait dû, en outre, envoyer jusqu'à Studianka un aide de camp chargé de reconnaître les chemins et de revenir ensuite au-devant de la division; mais Partouneaux, négligeant toutes ces précautions, se borna à se mettre en marche à l'heure prescrite. Il rencontra deux routes qui se bifurquaient, et il ne connaissait ni l'une ni l'autre; mais comme il ne pouvait ignorer (puisqu'il venait de Borisoff) que la Bérésina était à sa gauche, il aurait dû en conclure que pour aller à Studianka, situé sur ce cours d'eau, c'était la route de gauche qu'il fallait prendre!… Il fit tout le contraire, et, suivant machinalement quelques voltigeurs qui le précédaient, il s'engagea sur la route de droite et alla donner au milieu du nombreux corps russe du général Wittgenstein!
Bientôt environnée de toutes parts, la division Partouneaux fut contrainte de mettre bas les armes[12], tandis qu'un simple chef de bataillon qui commandait son arrière-garde, ayant eu le bon esprit de prendre la route de gauche, par cela seul qu'elle le rapprochait de la rivière, rejoignit le maréchal Victor auprès de Studianka. La surprise de ce maréchal fut grande en voyant arriver ce bataillon au lieu de la division Partouneaux, dont il faisait l'arrière-garde! Mais l'étonnement du maréchal se changea bientôt en stupéfaction lorsqu'il fut attaqué par les Russes de Wittgenstein, qu'il croyait tenus en échec par la division Partouneaux! Victor ne put dès lors douter que ce général et tous ses régiments ne fussent prisonniers.
Mais de nouveaux malheurs l'attendaient, car le maréchal russe Koutousoff, qui, depuis Borisoff, avait suivi Partouneaux en queue avec de nombreuses troupes, ayant appris sa capitulation, pressa sa marche et vint se joindre à Wittgenstein pour accabler le maréchal Victor. Celui-ci, dont le corps d'armée était réduit à 10,000 hommes, opposa une résistance des plus vives. Ses troupes (même les Allemands qui en faisaient partie) combattirent avec un courage vraiment héroïque et d'autant plus remarquable que, attaquées par deux armées à la fois et étant acculées à la Bérésina, leurs mouvements se trouvaient en outre gênés par une grande quantité de chariots conduits sans ordre par des hommes isolés, qui cherchaient tumultueusement à gagner la rivière!… Cependant le maréchal Victor contint Koutousoff et Wittgenstein toute la journée.
Pendant que ce désordre et ce combat avaient lieu à Studianka, les ennemis, qui prétendaient s'emparer des deux extrémités des ponts, attaquaient sur la rive droite le corps d'Oudinot, placé en avant de Zawniski. À cet effet, les 30,000 Russes de Tchitchakoff, débouchant de Stakowo, s'avancèrent à grands cris contre le 2e corps, qui ne comptait plus dans ses rangs que 8,000 combattants. Mais comme nos soldats, n'ayant pas été en contact avec ceux qui revenaient de Moscou, n'avaient aucune idée du désordre qui régnait parmi ces malheureux, le moral du corps d'Oudinot était resté excellent, et Tchitchakoff fut vigoureusement repoussé, sous les yeux mêmes de l'Empereur, qui arrivait en ce moment avec une réserve de 3,000 fantassins et 1,000 cavaliers de la vieille et de la jeune garde. Les Russes renouvelèrent leur attaque et enfoncèrent les Polonais de la légion de la Vistule. Le maréchal Oudinot fut grièvement blessé, et Napoléon envoya Ney pour le remplacer. Le général Condras, un de nos bons officiers d'infanterie, fut tué; le vaillant général Legrand reçut une blessure dangereuse.
L'action se passait dans un bois de sapins de dimensions colossales. L'artillerie ennemie ne pouvait donc apercevoir nos troupes que fort imparfaitement; aussi tirait-elle à toute volée sans que ses boulets nous atteignissent; mais, en passant au-dessus de nos têtes, ils brisaient beaucoup de branches plus grosses que le corps d'un homme, et qui tuèrent ou blessèrent dans leur chute bon nombre de nos gens et de nos chevaux. Comme les arbres étaient très espacés, les cavaliers pouvaient circuler entre eux, quoique avec difficulté. Cependant, le maréchal Ney, voyant approcher une forte colonne russe, lança contre elle ce qui nous restait de notre division de cuirassiers. Cette charge, faite dans des conditions aussi extraordinaires, fut néanmoins l'une des plus brillantes que j'aie vues!… Le brave colonel Dubois, à la tête du 7e de cuirassiers, coupa en deux la colonne ennemie, à laquelle il fit 2,000 prisonniers. Les Russes, ainsi mis en désordre, furent poursuivis par toute la cavalerie légère et repoussés avec d'énormes pertes jusqu'à Stakowo[13].
Je reformais les rangs de mon régiment, qui avait pris part à cet engagement, lorsque je vis arriver à moi M. Alfred de Noailles, avec lequel j'étais lié. Il revenait de porter un ordre du prince Berthier dont il était aide de camp; mais, au lieu de retourner vers ce maréchal après avoir rempli sa mission, il dit, en s'éloignant de moi, qu'il allait jusqu'aux premières maisons de Stakowo pour voir ce que faisaient les ennemis. Cette curiosité lui devint fatale, car, en approchant du village, il fut entouré par un groupe de Cosaques qui, après l'avoir jeté à bas de son cheval et pris au collet, l'entraînèrent en le frappant! J'envoyai sur-le-champ un escadron à son secours, mais cet effort resta infructueux, car une vive fusillade partie des maisons empêcha nos cavaliers de pénétrer dans le village: depuis ce jour, on n'entendit plus parler de M. de Noailles!… Les superbes fourrures et l'uniforme couvert d'or qu'il portait ayant tenté la cupidité des Cosaques, il fut probablement massacré par ces barbares. La famille de M. de Noailles, informée que j'étais le dernier Français avec lequel il eût causé, me fit demander des renseignements sur sa disparition; je ne pus donner que ceux susmentionnés. Alfred de Noailles était un excellent officier et un bon camarade.
Mais cette digression m'a éloigné de Tchitchakoff, qui, battu par le maréchal Ney, n'osa plus venir nous attaquer ni sortir de Stakowo de toute la journée.
Après vous avoir fait connaître sommairement la position des armées sur les deux rives de la Bérésina, je dois vous dire en peu de mots ce qui se passait sur le fleuve pendant le combat. Les masses d'hommes isolés qui avaient eu deux nuits et deux jours pour traverser les ponts et qui, par apathie, n'en avaient pas profité, parce que personne ne les y contraignit, voulurent tous passer à la fois, lorsque les boulets de Wittgenstein vinrent tomber au milieu d'eux. Cette multitude immense d'hommes, de chevaux et de chariots s'entassa complètement à l'entrée des ponts, qu'elle obstruait sans pouvoir les gagner!… Un très grand nombre, ayant manqué cette entrée, furent poussés par la foule dans la Bérésina, où presque tous se noyèrent!
Pour comble de malheur, un des ponts s'écroula sous le poids des pièces et des lourds caissons qui les suivaient! Tout se porta alors vers le second pont, où le désordre était déjà si grand que les hommes les plus vigoureux ne pouvaient résister à la pression. Un grand nombre furent étouffés! En voyant l'impossibilité de traverser les ponts ainsi encombrés, beaucoup de conducteurs de voitures poussèrent leurs chevaux dans la rivière; mais ce mode de passage, qui eût été fort utile si on l'eût exécuté avec ordre deux jours auparavant, devint fatal à presque tous ceux qui l'entreprirent, parce que, poussant leurs chariots tumultueusement, ils s'entre-choquaient et se renversaient les uns les autres! Cependant, plusieurs parvinrent à la rive opposée; mais comme on n'avait pas préparé de sortie en abattant les talus des berges, ainsi que l'état-major aurait dû le faire, peu de voitures parvinrent à les gravir, et il périt encore là bien du monde!