Défaite d'Oudinot à Gross-Beeren et de Macdonald à la Katzbach.—Le plateau de Jauër.—Nous repassons la Katzbach.

On a dit avec raison que, dans les dernières campagnes de l'Empire, la guerre était rarement bien faite lorsque Napoléon ne dirigeait pas en personne le combat. Il est donc à regretter que ce grand capitaine ne fût pas bien pénétré de cette vérité et eût trop de confiance dans les talents de ses lieutenants, dont plusieurs n'étaient pas à la hauteur de leur tâche, bien qu'ils ne manquassent pas de présomption, ainsi qu'on venait d'en avoir de nouveaux exemples. Au lieu d'ordonner aux chefs des corps d'armée qu'il détachait de se tenir autant que possible sur la défensive, jusqu'à ce qu'il vînt avec de puissantes réserves écraser les forces placées devant eux, l'Empereur leur laissait beaucoup trop de latitude, et, comme chacun voulait faire parler de soi et avoir sa bataille d'Austerlitz, ils attaquaient souvent à contresens et se faisaient battre par leur faute.

C'est ce qui était advenu au maréchal Oudinot, auquel Napoléon avait donné une armée considérable, composée des corps de Bertrand et de Reynier, en le chargeant d'observer les nombreuses troupes prussiennes et suédoises réunies auprès de Berlin, sous le commandement supérieur de Bernadotte, devenu prince de Suède. Le maréchal Oudinot, étant moins fort que son adversaire, aurait dû temporiser; mais l'habitude d'aller en avant, la vue des clochers de Berlin, et la crainte de ne pas répondre à la confiance de Napoléon l'entraînant, il poussa droit devant lui le corps de Bertrand, qui fut battu, ce qui n'empêcha pas Oudinot de persister, malgré ce premier échec, à vouloir s'emparer de Berlin. Mais il perdit une grande bataille à Gross-Beeren et fut contraint de se retirer par la route de Wittemberg, après avoir essuyé de très nombreuses pertes.

Peu de jours après, le maréchal Macdonald, que Napoléon avait laissé sur la Katzbach à la tête de plusieurs corps d'armée, voulut aussi profiter du moment de liberté que lui laissait l'éloignement de l'Empereur, pour essayer de gagner une bataille et faire oublier la sanglante défaite qu'il avait éprouvée à la Trébia, dans la campagne d'Italie de 1799; mais il se fit encore battre!

Macdonald, très brave de sa personne, était constamment malheureux à la guerre, non qu'il manquât d'aptitude, mais parce que, semblable aux généraux de l'armée autrichienne et surtout au célèbre maréchal Mack, il était trop compassé et trop exclusif dans ses mouvements stratégiques. Avant le combat, il se traçait un plan de conduite qui était presque toujours bon; mais il aurait dû le modifier selon les circonstances, et c'est ce que son esprit lent ne savait pas faire. Il agissait comme certains joueurs d'échecs qui, lorsqu'ils dirigent leur partie et celle de l'adversaire absent, conduisent tout à bien dans leur intérêt tant qu'ils jouent seuls et ne savent plus que faire, lorsque, dans une partie réelle, l'adversaire place ses pièces tout autrement qu'ils ne l'avaient supposé!… Aussi le 26 août, le jour même où l'Empereur remportait une victoire éclatante devant Dresde, le maréchal Macdonald perdait une bataille que les Français ont nommée de la Kaztbach et les Allemands de Jauër[18].

L'armée française, forte de 75,000 hommes, dont mon régiment faisait partie, était placée entre Liegnitz et Goldenberg, sur la rive gauche de la petite rivière de la Katzbach, qui la séparait de plusieurs corps prussiens commandés par le feld-maréchal Blücher. Le terrain que nous occupions était entrecoupé de mamelons boisés qui, bien que praticables pour la cavalerie, rendaient cependant ses mouvements difficiles, mais offraient par cela même d'immenses avantages à l'infanterie. Or, comme les principales forces de Macdonald consistaient en troupes de cette arme, et qu'il n'avait que les 6,000 chevaux du corps de Sébastiani, tandis que les ennemis disposaient de 15 à 20,000 cavaliers, placés sur l'immense plateau de Jauër, dont le sol est presque partout uni, tout faisait un devoir à Macdonald d'attendre les Prussiens dans la position qu'il occupait. Ajoutons à cette considération que la Katzbach, peu encaissée à la rive gauche sur laquelle nous nous trouvions, l'est infiniment du côté opposé, de sorte que, pour gagner le plateau de Jauër, il faut gravir une colline élevée, couverte de rochers, et n'offrant qu'un chemin pierreux et fort rapide.

La Katzbach, qui coule au fond de cette gorge, n'a de ponts que devant les rares villages de la contrée, et n'offre que des gués fort étroits, qui deviennent impraticables à la moindre crue d'eau. Cette rivière couvrait le front de l'armée française, ce qui nous était on ne peut plus favorable; mais le maréchal Macdonald, voulant attaquer les Prussiens, abandonna les grands avantages qu'offrait cette position et se mit la Katzbach à dos, en ordonnant à ses troupes de la traverser sur plusieurs points. Le corps de cavalerie de Sébastiani, dont faisait partie la division Exelmans, dans laquelle se trouvait mon régiment, devait franchir la rivière au gué de Chemochowitz.

Le temps, qui était déjà menaçant le matin, aurait dû porter le maréchal à remettre son attaque à un autre jour, ou l'engager du moins à agir sur-le-champ. Il ne prit aucun de ces deux partis et perdit des moments précieux à donner des ordres de détail, si bien que ce ne fut qu'à deux heures de l'après-midi que ses colonnes se mirent en mouvement. Mais à peine l'armée était-elle en marche qu'elle fut assaillie par un orage affreux, qui fit gonfler la Katzbach et rendit le gué tellement difficile que la division de cuirassiers du général Saint-Germain ne put le passer.

Arrivés sur la rive opposée, nous dûmes gravir par un défilé fort étroit une côte des plus raides, dont la pluie avait rendu le terrain si glissant que nos chevaux s'abattaient à chaque pas. Nous fûmes donc obligés de mettre pied à terre et ne remontâmes à cheval qu'après avoir atteint l'immense plateau qui domine la vallée de la Kaztbach. Nous y trouvâmes plusieurs divisions d'infanterie française, que les généraux avaient prudemment placées auprès des bouquets de bois dont cette plaine est garnie; car, ainsi que je l'ai déjà dit, on savait que l'ennemi nous était infiniment supérieur en cavalerie, désavantage d'autant plus grand que les armes à percussion n'étant pas connues à cette époque, la pluie mettait les fantassins hors d'état de faire feu.

En arrivant dans ces vastes plaines, nous fûmes très étonnés de ne pas voir d'ennemis! Le silence complet qui y régnait me parut cacher quelque piège, car nous avions la certitude que la nuit précédente le maréchal Blücher occupait cette position avec plus de 100,000 hommes. Il était donc nécessaire, à mon avis, de bien faire reconnaître le pays avant de s'y engager. Le général Sébastiani pensa différemment; aussi, dès que la division Roussel d'Urbal fut formée, il la lança dans l'immensité de la plaine, non seulement avec l'artillerie qui lui appartenait, mais encore avec celle de la division Exelmans, que nous avions eu tant de peine à conduire sur le plateau.