Cependant, les Français résistèrent courageusement et se défendirent dans les maisons, et bien que toutes les armées alliées eussent pénétré en masse dans la ville, dont elles occupaient les boulevards et les rues principales, nos troupes, malgré les pertes immenses qu'elles éprouvaient, disputaient le terrain pied à pied, en se retirant en bon ordre vers le grand pont de l'Elster à Lindenau.
L'Empereur était difficilement parvenu à sortir de la ville et à gagner le faubourg par lequel l'armée s'écoulait. Il s'arrêta et mit pied à terre au dernier pont, celui dit du Moulin, et ce fut alors seulement qu'il fit charger la mine du grand pont. Il adressa de là aux maréchaux Ney, Macdonald et Poniatowski l'ordre de conserver la ville encore pendant vingt-quatre heures, ou du moins jusqu'à la nuit, afin de laisser au parc d'artillerie, ainsi qu'aux équipages et à l'arrière-garde, le temps nécessaire pour traverser le faubourg et les ponts. Mais à peine l'Empereur, remonté à cheval, se fut-il éloigné de mille pas sur la route de Lutzen, que tout à coup on entendit une terrible explosion!…
Le grand pont de l'Elster venait de sauter!… Cependant, les troupes de Macdonald, de Lauriston, de Reynier et de Poniatowski, ainsi que plus de deux cents pièces d'artillerie, se trouvaient encore sur le boulevard de Leipzig, et tout moyen de retraite leur était enlevé! Le désastre était à son comble!…
Pour expliquer la cause de cette catastrophe, on a dit plus tard que des tirailleurs prussiens et suédois, auxquels les Badois avaient ouvert les portes de Halle, s'étant glissés de proche en proche jusqu'aux environs du pont où, réunis à des gardes saxons, ils s'étaient emparés de plusieurs maisons et tiraient sur les colonnes françaises, le sapeur chargé de mettre le feu à la mine, trompé par cette fusillade, pensa que l'ennemi arrivait, et que le moment d'exécuter sa consigne et de faire sauter le pont était venu; il avait donc mis le feu aux poudres. D'autres attribuèrent cette déplorable erreur au colonel du génie Montfort, qui, en apercevant quelques tirailleurs ennemis, aurait, de son autorité privée, ordonné de mettre le feu à la mine. Cette dernière version fut adoptée par l'Empereur, qui ordonna de mettre en jugement M. de Montfort, dont on fit le bouc émissaire de ce fatal événement; mais il fut démontré plus tard qu'il n'y avait pris aucune part.
Quoi qu'il en soit, l'opinion de l'armée accusa encore le major général de négligence, et l'on disait avec raison qu'il aurait dû confier la garde du pont à une brigade entière, dont le général aurait été chargé, sous sa responsabilité personnelle, d'ordonner lui-même de mettre le feu aux poudres lorsqu'il reconnaîtrait que le moment était favorable. Mais le prince Berthier se défendait avec sa réponse habituelle: «L'Empereur ne l'avait pas ordonné!…»
Après la rupture du pont, quelques-uns des Français auxquels cet événement coupait la retraite se jetèrent dans l'Elster, qu'ils espéraient traverser à la nage. Plusieurs y parvinrent: le maréchal Macdonald fut de ceux-là; mais le plus grand nombre, entre autres le prince Poniatowski, se noyèrent, parce que, après avoir traversé la rivière, ils ne purent gravir ses bords fangeux, qui étaient d'ailleurs bordés de tirailleurs ennemis.
Ceux de nos soldats qui étaient restés en ville et dans les faubourgs après la rupture du pont, ne songeant plus qu'à vendre chèrement leur vie, se barricadèrent derrière les maisons et combattirent vaillamment toute la journée et une partie de la nuit suivante; mais les cartouches leur ayant manqué, ils furent forcés dans leurs retranchements improvisés et presque tous égorgés! Le carnage ne cessa qu'à deux heures du matin!…
Pendant cela, les souverains alliés, réunis sur la grande place et ayant Bernadotte parmi eux, savouraient leur victoire et délibéraient sur ce qu'ils auraient à faire pour en assurer le résultat.
On porte à 13,000 le nombre des Français massacrés dans les maisons, et à 25,000 celui des prisonniers. Les ennemis ramassèrent 250 pièces de canon.
Après le récit des événements généraux qui terminèrent la bataille de Leipzig, je crois devoir vous faire connaître ceux qui ont particulièrement trait à mon régiment et au corps de cavalerie de Sébastiani, dont il faisait partie. Comme nous avions repoussé pendant trois jours consécutifs les attaques des ennemis et conservé notre champ de bataille, l'étonnement et la douleur furent grands parmi les troupes, lorsqu'on apprit le 18 au soir que, faute de munitions de guerre, nous allions battre en retraite!… Nous espérions du moins, et il paraît que c'était le projet de l'Empereur, qu'elle se bornerait à aller derrière la rivière de la Saale, auprès de la place forte d'Erfurt, où nous pourrions renouveler nos provisions de poudre et recommencer les hostilités. Nous montâmes donc à cheval le 18 octobre à huit heures du soir, et abandonnâmes ce champ de bataille sur lequel nous avions combattu pendant trois jours et où nous laissions les corps de tant de nos infortunés et glorieux camarades.