Toujours séduit par les espérances d'un grand retour offensif vers l'Allemagne et par les ressources que lui offriraient, en pareil cas, les places fortes dont il était contraint de s'éloigner, Napoléon établit une nombreuse garnison à Erfurt. Il avait laissé à Dresde 25,000 hommes et le maréchal Saint-Cyr; à Hambourg, 30,000, sous le maréchal Davout, et les nombreuses places de l'Oder et de l'Elbe étaient aussi gardées en proportion de leur importance: ce furent de nouvelles pertes à ajouter à celles que nous coûtaient déjà les forteresses de Danzig et de la Vistule.

Je ne répéterai point, à cette occasion, ce que j'ai dit sur l'inconvénient de disséminer une trop grande partie de ses forces pour conserver des places dont on était forcé de s'éloigner.

Je me bornerai à dire que Napoléon laissa dans les forteresses de l'Allemagne 80,000 soldats, dont pas un seul ne revit la France avant la chute de l'Empire, qu'ils eussent peut-être prévenue si on les avait réunis sur nos frontières!

L'arsenal d'Erfurt répara les pertes de notre artillerie. L'Empereur, qui jusque-là avait supporté les revers avec une fermeté stoïque, fut cependant ému par l'abandon du roi Murat, son beau-frère, qui, sous prétexte d'aller défendre son royaume de Naples, s'éloigna de Napoléon auquel il devait tout!… Murat, jadis si brillant à la guerre, n'avait rien fait de remarquable pendant cette campagne de 1813. Il est certain que ce prince, bien qu'il fût encore dans nos rangs, entretenait une correspondance avec M. de Metternich, premier ministre d'Autriche, qui, en mettant sous ses yeux l'exemple de Bernadotte, lui garantissait au nom des souverains alliés la conservation de son royaume, s'il venait se ranger parmi les adversaires de Napoléon. Ce fut à Erfurt que Murat quitta l'armée française, et, à peine arrivé à Naples, il se prépara à nous faire la guerre!

Ce fut aussi à Erfurt que l'Empereur apprit la manœuvre audacieuse des Bavarois, ses anciens alliés, qui, après avoir trahi sa cause et s'être réunis à un corps autrichien et à plusieurs pulks de Cosaques, s'étaient mis en marche sous le commandement du général comte de Wrède, qui non seulement avait la prétention de s'opposer au passage de l'armée française, mais encore de la faire prisonnière, ainsi que son empereur!

Le général de Wrède côtoyait notre armée à deux journées de marche et se trouvait déjà à Wurtzbourg avec 60,000 hommes. Il en détacha 10,000 sur Francfort, et avec les 50,000 autres il se dirigea vers la petite place forte de Hanau, afin de barrer le passage aux Français. Le général de Wrède, qui avait fait la campagne de Russie avec nous, croyait trouver l'armée française dans le déplorable état auquel le froid et la faim avaient réduit les débris de celle de Moscou, lorsqu'elle parvint sur la Bérésina. Mais nous lui prouvâmes bientôt que, malgré nos malheurs, nous avions encore des troupes en bon état, et suffisantes pour battre des Austro-Bavarois!

Le général de Wrède, ignorant que depuis Erfurt les troupes de ligne des alliés, que nous avions combattues à Leipzig, ne nous suivaient plus que de fort loin, était devenu très entreprenant et croyait nous mettre entre deux feux. Cela ne lui était pas possible; cependant, comme plusieurs corps ennemis cherchaient à déborder notre droite par les montagnes de la Franconie, pendant que les Bavarois se présentaient en tête, notre situation pouvait devenir critique.

Napoléon, s'élevant alors à la hauteur du danger, marcha vivement sur Hanau, dont les avenues sont couvertes par d'épaisses forêts et surtout par le célèbre défilé de Gelnhausen, que traverse la Kinzig. Ce cours d'eau, dont les rives sont très escarpées, coule entre deux montagnes qui ne laissent entre elles qu'un étroit passage pour la rivière, le long de laquelle on a établi une très belle grande route, taillée dans le roc, et allant de Fulde à Francfort-sur-le-Mein, par Hanau.

Le corps de cavalerie de Sébastiani, qui avait fait l'avant-garde depuis Weissenfels jusqu'à Fulde, où l'on entre dans les montagnes, devait être remplacé par l'infanterie, en arrivant sur ce point. Je n'ai jamais connu les motifs qui s'opposèrent à ce que ce grand principe de guerre fût suivi dans cette grave circonstance; mais, à notre étonnement, la division de cavalerie légère d'Exelmans continua de marcher en avant de l'armée. Mon régiment et le 24e de chasseurs étaient en tête. Je commandais la brigade. Nous apprîmes par les paysans que l'armée austro-bavaroise occupait déjà Hanau, et qu'une forte division venait au-devant des Français, pour leur disputer le passage du défilé.

Ma situation, comme chef d'avant-garde, devint alors fort critique; car comment pouvais-je, sans un seul fantassin et avec de la cavalerie resserrée entre de hautes montagnes et un torrent infranchissable, combattre des troupes à pied, dont les éclaireurs, grimpant sur les rochers, allaient nous fusiller à bout portant? J'envoyai sur-le-champ à la queue de la colonne prévenir le général de division; mais Exelmans fut introuvable. Cependant, comme j'avais ordre d'avancer et ne pouvais arrêter les divisions qui me suivaient, je continuai ma marche, lorsqu'à un coude que fait la vallée, mes éclaireurs me firent prévenir qu'ils étaient en face d'un détachement de hussards ennemis.