La grande route de Hanau à Francfort longe de très près la rive droite du Mein. Le général Albert, mon ami, qui commandait l'infanterie dont nous étions accompagnés, était marié depuis quelques années à Offenbach, charmante petite ville bâtie sur la rive gauche, précisément en face du lieu où, après avoir laissé derrière nous les bois de Hanau, nous fîmes reposer nos chevaux dans l'immense et belle plaine de Francfort.
En se voyant si près de sa femme et de ses enfants, le général Albert ne put résister à l'envie d'avoir de leurs nouvelles et surtout de les rassurer sur son compte, après les dangers qu'il venait de courir aux batailles de Leipzig et de Hanau, et pour cela il s'exposa peut-être plus qu'il ne l'avait été dans ces sanglantes affaires, car, s'avançant en uniforme et à cheval jusqu'à l'extrême rivage du Mein, il héla, malgré nos observations, un batelier dont il était connu; mais pendant qu'il causait avec cet homme, un officier bavarois, accourant à la tête d'un piquet de fantassins, fit apprêter les armes et allait tirer sur le général français, lorsqu'un groupe nombreux d'habitants et de bateliers, se plaçant devant les fusils, empêcha les soldats de faire feu, car Albert était très aimé à Offenbach.
En voyant cette ville où je venais de combattre pour mon pays, j'étais bien loin de penser qu'elle deviendrait un jour mon asile contre la proscription du gouvernement de la France, et que j'y passerais trois ans dans l'exil!…
L'Empereur, après avoir quitté la forêt de Hanau pour se rendre à Francfort, avait à peine fait deux lieues, lorsqu'il apprit que la bataille recommençait derrière lui. En effet, le général bavarois, qui avait craint, après sa déconfiture de la veille, d'être talonné à outrance par l'Empereur, s'était rassuré en voyant l'armée française plus empressée de gagner le Rhin que de le poursuivre, et, revenant sur ses pas, il attaquait vivement notre arrière-garde. Mais les corps de Macdonald, Marmont et celui de Bertrand, qui avaient occupé Hanau pendant la nuit, ayant laissé les Austro-Bavarois s'engager encore une fois au delà de la Kinzig, les reçurent à coups de baïonnette, les culbutèrent et en firent un très grand massacre!… Le général en chef de Wrède fut grièvement blessé, et son gendre, le prince d'Œttingen, fut tué.
Le commandement de l'armée ennemie échut alors au général autrichien Fresnel, qui ordonna la retraite, et les Français continuèrent tranquillement leur marche vers le Rhin. Nous le repassâmes le 2 et le 3 novembre 1813, après une campagne entremêlée de victoires éclatantes et de revers désespérants qui, ainsi que je l'ai déjà dit, eurent pour principale cause l'erreur dans laquelle tomba Napoléon, lorsqu'au lieu de faire la paix au mois de juin, après les victoires de Lutzen et de Bautzen, il se brouilla avec l'Autriche, ce qui entraîna la Confédération du Rhin, c'est-à-dire toute l'Allemagne; de sorte que Napoléon eut bientôt toute l'Europe contre lui!…
Après notre rentrée en France, l'Empereur ne s'arrêta que six jours à Mayence, et se rendit à Paris, où il s'était fait précéder de vingt-six drapeaux pris à l'ennemi. L'armée blâma le prompt départ de Napoléon. On convenait que de grands intérêts politiques l'appelaient à Paris, mais on pensait qu'il aurait dû se partager entre sa capitale et le soin de réorganiser son armée, et aller de l'une à l'autre pour exciter le zèle de chacun, car l'expérience avait dû lui apprendre qu'en son absence rien ou très peu de chose se faisait.
Les derniers coups de canon que j'entendis en 1813 furent tirés à la bataille de Hanau, comme aussi ce jour-là faillit être le dernier de ma vie! Mon régiment chargea cinq fois, dont deux sur les carrés d'infanterie, une sur l'artillerie et deux sur les escadrons bavarois. Mais le plus grand danger que je courus provint de l'explosion d'un caisson chargé d'obus qui prit feu tout auprès de moi. J'ai dit que, par ordre de l'Empereur, toute la cavalerie française fit une charge générale dans un moment très difficile. Or, il ne suffit pas, en pareil cas, qu'un chef de corps, surtout lorsqu'il est engagé dans une forêt, lance son régiment droit devant lui, comme je l'ai vu faire à plusieurs; mais il doit, d'un coup d'œil rapide, examiner le terrain sur lequel vont arriver ses escadrons, afin d'éviter de les conduire dans des fondrières marécageuses.
Je marchai donc quelques pas en avant, suivi de mon état-major régimentaire, ayant à côté de moi un trompette qui, d'après mon ordre, signalait aux divers escadrons les obstacles qu'ils allaient trouver devant leur ligne. Bien que les arbres fussent largement espacés entre eux, le passage de la forêt était difficile pour la cavalerie, parce que le terrain se trouvait jonché de morts, de blessés, de chevaux tués ou mourants, d'armes, de canons et de caissons abandonnés par les Bavarois; et l'on comprend qu'il est très difficile, en pareil cas, qu'un colonel allant au grand galop sur les ennemis au milieu des balles et des boulets, tout en examinant le terrain que ses escadrons vont traverser, puisse s'occuper de sa personne!… Je m'en rapportais donc pour cela à l'intelligence et à la souplesse de mon excellent et brave cheval turc Azolan! Mais le petit groupe qui me suivait de plus près ayant été infiniment diminué par un coup de mitraille qui avait blessé plusieurs de mes ordonnances, je n'avais à mes côtés que le trompette de service, charmant et bon jeune homme, lorsque sur toute la ligne du régiment j'entends ces cris: «Colonel! colonel! Prenez garde!…» Et j'aperçois à dix pas de moi un caisson de l'artillerie bavaroise qu'un de nos obus venait d'enflammer!
Un arbre énorme, abattu par quelques boulets, me barrait le chemin en avant; passer de ce côté m'eût pris trop de temps. Je crie au trompette de se baisser, et, me couchant sur l'encolure de mon cheval, je le présente devant l'arbre pour le sauter. Azolan s'élance très loin, mais pas assez pour franchir toutes les branches touffues, au milieu desquelles ses jambes sont empêtrées. Cependant le caisson flambait déjà, et la poudre allait prendre feu! Je me considérais comme perdu… quand mon cheval, comme s'il eût compris notre danger commun, se mit à faire des bonds de quatre à cinq pieds de haut, toujours en s'éloignant du caisson, et dès qu'il fut en dehors des branchages, il prit un galop tellement rapide en allongeant et baissant son corps, qu'il s'en fallait de bien peu qu'il ne fût réellement ventre à terre.
Je frissonnai lorsque la détonation se produisit. Il paraît que je me trouvais hors de la portée des éclats d'obus, car ni moi ni mon cheval ne fûmes atteints. Mais il n'en avait pas été de même pour mon jeune trompette; car, le régiment ayant repris sa marche après l'explosion, on aperçut ce malheureux jeune homme mort et horriblement mutilé par les éclats de projectiles. Son cheval était aussi broyé en morceaux.