Nos troupes furent indignées de cet odieux manque de foi; mais que pouvaient entreprendre des détachements isolés de 2 à 3,000 hommes, que les ennemis avaient pris la précaution de faire entourer par des bataillons placés d'avance sur les lieux où chaque petite colonne française devait apprendre la rupture de la capitulation de Dresde? Toute résistance devenait impossible; nos gens furent donc dans la triste nécessité de mettre bas les armes!…
Après la trahison commise sur le champ de bataille de Leipzig, venait la transgression des capitulations, engagements jusque-là sacrés parmi toutes les nations civilisées. Les Allemands n'en ont pas moins chanté victoire, car tout, même l'infamie, leur paraissait permis pour abattre l'empereur Napoléon. Tous les souverains alliés ayant adopté ce nouvel et inique droit des gens, inconnu de nos pères, ils le mirent en pratique à l'égard de la garnison de Danzig.
Le brave général Rapp, après avoir longtemps défendu cette place avec la plus grande vigueur, mais n'ayant enfin plus de vivres, consentit à se rendre, à condition que la garnison rentrerait en France. Cependant, malgré le traité signé par le prince de Wurtemberg, commandant le corps d'armée qui faisait le siège, cette condition fut indignement violée, et les courageux défenseurs de Danzig, encore au nombre de 16,000, furent envoyés comme prisonniers en Russie, où la plupart périrent de misère.
Un des traits les plus saillants de ce siège mémorable fut la conduite d'un capitaine d'infanterie de la garnison, nommé M. de Chambure. Cet officier, rempli de courage et d'intelligence, avait demandé et obtenu l'autorisation de faire une compagnie franche, choisie parmi les plus intrépides volontaires. Cette troupe s'était vouée aux entreprises les plus téméraires. Elle allait pendant la nuit surprendre les postes des assiégeants, pénétrait dans leurs tranchées, dans leurs camps, détruisait leurs ouvrages sous le feu même de leurs batteries, enclouait leurs pièces et allait au loin dans la campagne enlever ou piller leurs convois. Chambure, s'étant embarqué pendant la nuit avec ses hommes, surprit un cantonnement russe, mit le feu à un parc de munitions, détruisit plusieurs magasins, tua ou blessa plus de cent cinquante hommes, n'en perdit que trois et rentra dans la place, triomphant.
Peu de temps après, M. de Chambure se porte une nuit sur la batterie de brèche, s'en empare, encloue toutes les bouches à feu, et, joignant la raillerie au courage, il dépose dans la gueule d'un mortier une lettre adressée au prince de Wurtemberg et ainsi conçue: «Prince, vos bombes m'empêchant de dormir, je suis venu enclouer vos mortiers; ne m'éveillez donc plus, ou je serai forcé de vous faire de nouvelles visites.» En effet. Chambure revint plusieurs fois, réussit constamment et répandit la terreur parmi les travailleurs et les canonniers ennemis. Horace Vernet a popularisé son nom en le représentant au moment où il dépose dans un mortier la lettre adressée au prince de Wurtemberg.
Les nombreuses défections qui se produisirent à cette époque me rappellent l'anecdote suivante[20]. Parmi les généraux qui secondèrent le célèbre Washington, combattant pour l'indépendance américaine, le plus brave, le plus capable, le plus estimé de l'armée était le général Arnold. Il perdit une jambe dans une bataille, et son patriotisme était si grand qu'il n'en continua pas moins à combattre les ennemis de son pays; mais enfin, s'étant brouillé avec Washington au sujet d'un passe-droit dont il croyait avoir à se plaindre, le général Arnold déserta, alla prendre du service dans l'armée anglaise et devint un des plus grands ennemis de ses compatriotes. Quelque temps après, un armistice ayant été signé et quelques officiers américains s'étant avancés entre les deux camps, plusieurs officiers anglais, au nombre desquels se trouvait le général Arnold, s'approchèrent d'eux, et l'on causa paisiblement.
Cependant le général Arnold, s'apercevant que sa présence déplaisait à ses anciens amis, leur dit qu'il s'en étonnait, car s'il était actuellement leur adversaire, ils ne devaient pas oublier les éminents services qu'il avait rendus jadis à l'Amérique, pour laquelle il avait perdu une jambe. Alors un Américain lui répondit: «Nous nous en souvenons si bien que, si jamais nous te faisons prisonnier, ta jambe de bois sera déposée dans le temple de la Patrie, comme un monument destiné à rappeler à nos derniers neveux l'héroïque valeur dont tu fis preuve lorsque tu combattais pour l'indépendance de ta patrie; mais après avoir rendu cet honneur à ta jambe, nous ordonnerions d'accrocher le surplus de ton corps à la potence, pour servir d'exemple à tous les traîtres qui combattent contre leur patrie!»
Mais reprenons l'examen de la situation des armées françaises en décembre 1813.
L'Espagne, cause première de toutes les catastrophes qui signalèrent la fin du règne de Napoléon, avait été dégarnie, dans le cours de cette année, d'une grande partie de ses meilleures troupes, que l'Empereur envoya renforcer l'armée d'Allemagne. Cependant, l'effectif de celles qui restèrent dans la péninsule Ibérique s'élevait encore à plus de 100,000 nommes. Ce nombre, bien qu'insuffisant, aurait cependant contenu les ennemis, si Napoléon en avait laissé le commandement au maréchal Soult. Mais comme il voulait absolument faire de son frère Joseph un général qui sût défendre le royaume qu'il lui avait donné, ce fut à ce prince, homme fort estimable, mais antimilitaire, que l'Empereur confia la direction des armées d'Espagne. Il lui donna, il est vrai, pour major général et conseil, le maréchal Jourdan; mais celui-ci, vieilli avant l'âge, et qui n'avait pas fait la guerre depuis les premières campagnes de la Révolution, était aussi usé au moral qu'au physique et n'inspirait aucune confiance aux troupes. Aussi, malgré les talents dont firent preuve Suchet, Reille, Bonnet, Gazan, Foy, Harispe, Decaen, Clausel et autres généraux qui servaient sous les ordres du roi Joseph, les armées anglo-portugaises, commandées par lord Wellington et aidées par les guérillas espagnoles, nous firent éprouver d'irréparables pertes.
Les Français, resserrés sur tous les points, avaient déjà été contraints d'abandonner Madrid, les deux Castilles, et de repasser l'Èbre, pour concentrer leurs principales forces autour de la ville de Vitoria, lorsque, attaqués dans cette position par des masses trois fois supérieures en nombre, ils perdirent une bataille dont les suites furent d'autant plus désastreuses que le roi Joseph et le maréchal Jourdan n'avaient pris aucune précaution pour assurer la retraite; aussi fut-elle des plus désordonnées. Les équipages du Roi, les parcs d'artillerie, les nombreuses voitures d'une foule d'Espagnols qui, ayant pris parti pour Joseph, cherchaient à fuir la vengeance de leurs compatriotes, les fourgons du trésor, ceux de l'administration militaire, etc., etc., tout cela se trouva bientôt pêle-mêle, au point que les routes en furent encombrées et que les régiments avaient grand'peine à se mouvoir au milieu de cette confusion. Cependant, ils ne se débandèrent pas, et, malgré les vigoureuses attaques des ennemis, le gros de l'armée parvint à gagner Salvatierra et la route de Pampelune, par laquelle la retraite fut exécutée.