Un vieux général autrichien retiré à Mons, où il était né, dit alors à ses compatriotes qu'ils avaient eu grand tort de comploter l'arrestation de la garnison, car c'eût été attirer de nombreuses calamités sur la ville, puisque des militaires ne doivent jamais rendre les armes sans combattre! Chacun convint de la justesse de l'observation, et à compter de ce jour, la garnison et les habitants vécurent en très bon accord, comme par le passé. Les Montois nous donnèrent même peu de jours après une preuve éclatante de leur loyauté; voici à quelle occasion.
À mesure que l'armée des alliés avançait, une foule de vagabonds, surtout des Prussiens, s'équipaient en Cosaques, et, poussés par le désir du pillage, ces maraudeurs se ruaient sur tout ce qui avait appartenu à l'administration pendant l'occupation des Français et s'emparaient même sans répugnance des effets des individus non militaires de cette nation.
Une forte bande de ces prétendus Cosaques, après avoir traversé le Rhin et s'être répandue dans les départements de la rive gauche, avait poussé jusqu'aux portes de Bruxelles et pillé le château impérial de Tervueren, où elle avait enlevé tous les chevaux du haras que l'Empereur y avait formé; puis, se fractionnant en divers détachements, ces maraudeurs parcouraient la Belgique. Il en vint dans le département de Jemmapes, où ils essayèrent de soulever les populations; mais n'ayant pas réussi, ils pensèrent que cela provenait de ce que Mons, le chef-lieu, ne se prononçait pas pour eux, tant était grande la terreur que le colonel qui y commandait avait inspirée aux Montois!… Ils résolurent donc de m'enlever ou de me tuer; mais pour ne point me donner l'éveil en employant un trop grand nombre d'hommes à cette expédition, ils se bornèrent à envoyer 300 Cosaques.
Il paraît que le chef de ces partisans avait été assez bien renseigné, car, sachant que j'avais trop peu de monde pour faire bien garder les vieilles portes et les anciens remparts, alors à moitié démolis, il fit pendant une nuit obscure approcher de la ville ses cavaliers, dont la majeure partie, après avoir mis pied à terre, pénétra en silence dans les rues et se dirigea vers la grande place et l'hôtel de la Poste, où j'avais d'abord logé. Mais depuis que j'étais informé du passage du Rhin par les ennemis, je me retirais tous les soirs à la caserne, où je passais la nuit au milieu de mes troupes. Bien m'en prit, car les Cosaques allemands entourèrent l'hôtel dont ils fouillèrent tous les appartements, et furieux de ne pas trouver d'officiers français, ils s'en prirent à l'aubergiste, qu'ils maltraitèrent, pillèrent, et dont ils burent le meilleur vin au point de se griser, officiers comme soldats.
Un Belge, ancien brigadier de mon régiment, nommé Courtois, auquel j'avais fait obtenir la décoration comme étant l'un de mes plus braves guerriers, entrait en ce moment à l'hôtel. Cet homme, né à Saint-Ghislain près de Mons, avait perdu une jambe en Russie l'année précédente. J'avais été assez heureux pour le sauver en lui procurant les moyens de regagner la France. Il en avait conservé une telle reconnaissance que, pendant le séjour que je fis à Mons dans le cours de l'hiver de 1814, il venait très souvent chez moi et se parait, dans ces occasions, de l'uniforme du 23e de chasseurs qu'il avait si honorablement porté. Or, il advint que pendant la nuit dont il est question, Courtois, regagnant le logis d'un de ses parents chez lequel il recevait l'hospitalité, aperçut le détachement ennemi qui se dirigeait vers l'hôtel de la Poste. Bien que le brave brigadier sût que je n'y passais plus les nuits, il voulut néanmoins s'assurer que son colonel ne courait aucun danger, et pénétra bravement dans l'hôtel, où il entraîna son parent.
À la vue de l'uniforme français et de la décoration de la Légion d'honneur, les Prussiens eurent l'infamie de se jeter sur le malheureux estropié et voulurent lui arracher la croix qui brillait sur sa poitrine!… Le vieux soldat ayant cherché à défendre sa décoration, les Cosaques prussiens le tuèrent, traînèrent son cadavre dans la rue, puis continuèrent leur orgie!
Mons était si grand relativement à ma faible garnison, que je m'étais retranché dans la caserne, et concentrant ma défense de nuit sur ce point, j'avais interdit à ma troupe d'aller du côté de la grande place, bien que je fusse instruit que les ennemis s'y trouvaient, car je ne connaissais pas leur nombre et craignais que les habitants ne se réunissent à eux!… Mais dès que ceux-ci furent informés de l'assassinat de Courtois, leur compatriote, homme estimé de toute la contrée, ils résolurent de le venger, et, oubliant momentanément leurs griefs contre les Français, ils députèrent vers moi le frère de Courtois ainsi que les plus notables et les plus braves d'entre eux, pour m'engager à me mettre à leur tête, afin de chasser les Cosaques!
Je crois bien que les excès et le pillage que ceux-ci avaient commis à l'hôtel de la Poste, inspirant à chaque bourgeois des craintes pour sa famille et sa maison, les portaient, au moins autant que la mort de Courtois, à repousser les Cosaques, et qu'ils eussent agi tout différemment si, au lieu d'assassins et de pillards, des troupes réglées eussent pénétré dans la ville! Néanmoins, je crus devoir profiter de la bonne volonté de ceux des habitants qui venaient de s'armer en notre faveur. Je pris donc une partie de ma troupe, et me portai vers la place, tandis qu'avec le surplus, le chef de bataillon, qui connaissait parfaitement la ville, allait, par mon ordre, s'embusquer auprès de la brèche par laquelle les Cosaques prussiens avaient pénétré dans la place.
Dès les premiers coups de fusil que nos gens tirèrent sur ces drôles, le plus grand tumulte régna dans l'hôtel et sur la place!… Ceux des ennemis qui ne furent pas tués à l'instant s'enfuirent à toutes jambes; mais beaucoup s'égarèrent dans les rues, où ils furent assommés en détail. Quant à ceux qui parvinrent jusqu'au lieu où ils avaient laissé leurs chevaux attachés aux arbres de la promenade, ils y trouvèrent le chef de bataillon qui les accueillit par une fusillade à brûle-pourpoint! Le jour venu, on compta dans la ville ou sur la vieille brèche plus de 200 ennemis morts, et nous n'avions pas perdu un seul homme, nos adversaires ne s'étant point défendus, tant ils étaient abrutis par le vin et les liqueurs fortes!… Ceux d'entre eux qui survécurent à cette surprise, en se laissant glisser le long des débris des vieux remparts, se jetèrent dans la campagne, où ils furent tous pris ou tués par les paysans devenus furieux en apprenant la mort du malheureux Courtois, considéré comme la gloire de la contrée, et qui, surnommé par eux la jambe de bois, leur était devenu aussi cher que le général Daumesnil, autre jambe de bois, l'était aux faubouriens de Paris.
Je ne cite pas le combat de Mons comme une affaire dont je puisse tirer vanité, car, avec les gardes nationaux, j'avais douze à treize cents hommes, tandis que les Cosaques prussiens n'en comptaient guère que 300; mais j'ai cru devoir rapporter cet engagement bizarre, pour démontrer combien l'esprit des masses est versatile. En effet, tous les paysans et charbonniers du Borinage qui, un mois avant, se portaient en masse pour exterminer ou du moins désarmer le petit nombre de Français laissés dans Mons, venaient de prendre parti pour eux contre les Prussiens, parce que ceux-ci avaient tué l'un de leurs compatriotes! Je regrettai aussi beaucoup le brave Courtois, tombé victime de l'attachement qu'il avait pour moi.