«Naguère cependant, l'esprit d'usurpation a essayé d'infecter de son souffle empoisonné, et de troubler le magnifique pays qui a le bonheur de posséder vos cendres; et vous, grand Colomb, vous qui fûtes l'honneur, le courage, la loyauté mêmes, votre ombre courroucée a dû en tressaillir d'indignation.
«Mais un exemple terrible a été donné; il servira sans doute de frein à ceux qui oseraient encore rêver d'aussi coupables entreprises; et cette île chérie, si elle est gouvernée par la politique sage, libérale, prévoyante, dont vous avez si souvent donné l'exemple et le conseil, s'élèvera jusqu'au plus haut point de prospérité!
«La terre qui vous recèle est sacrée, puisqu'on peut dire d'elle:
«Colomb la découvrit, et sa cendre y repose!
«Reposez donc éternellement en paix, restes mortels de Colomb!»
Certes, tant de manifestations, de si touchantes réparations ont été tardives et n'ont porté de soulagement, ni aux malheurs de Colomb, ni aux tribulations que l'injustice et l'ingratitude lui ont fait souffrir et que la sympathie seule de la sensible et intelligente Isabelle a pu quelquefois adoucir; mais si nous avons pris à cœur de les détailler avec tant d'exactitude, c'est que la descendance de Christophe Colomb en ligne directe existe encore en Espagne, et que c'est rendre au chef glorieux, de qui cette descendance reçoit son illustration, un hommage entièrement selon son cœur; car il pensait, lui, que la gloire d'un père est le plus beau patrimoine qu'on puisse laisser à ses enfants. Or, ceux-ci ne peuvent qu'être heureux et attendris, en voyant une mémoire aussi grande être rappelée à l'admiration de l'humanité.
C'est, d'ailleurs, une haute leçon à placer sous les yeux des hommes, que de présenter le tableau du génie et du talent dédaignés ou persécutés, mais se mettant au-dessus de ces attaques, tendant à leur but sans que rien puisse ébranler leur constance ni affaiblir l'énergie de leur résolution, et recevant après eux, et jusqu'à la fin des siècles, le tribut d'éloges et d'admiration qui, de leur vivant, ne leur fut qu'imparfaitement rendu.
Nous venons de dire que la descendance de Christophe Colomb en ligne directe existe encore en Espagne: effectivement, Diego, son fils aîné, s'y maria, et laissa une fille qui épousa le duc de Veraguas. C'est de cette union de la petite-fille de Colomb avec ce duc de Veraguas, que provient directement le duc de Veraguas actuel, grand d'Espagne, homme d'un mérite éminent, qui fait partie des sociétés savantes les plus distinguées, qui patronne et encourage les arts, les sciences avec la libéralité la plus éclairée, et dont le caractère inspire partout la confiance et le respect. Les Veraguas prennent d'ailleurs le nom de Colomb comme étant le titre le plus digne des égards de leurs contemporains, et ils signent: Colon, duque de Veraguas (Colomb, duc de Veraguas). On nous a même assuré que le duc actuel, chef de la famille existante en ce moment, signe: Colon y Colon, duque de Veraguas (Colomb et Colomb, duc de Veraguas). Nous en ignorons la cause; peut-être serait-ce que son père aurait épousé une de ses cousines descendant également de Colomb, ce qui lui aurait inspiré le noble orgueil de répéter ce beau nom dans sa signature.
Ce même duc de Veraguas, vivant aujourd'hui, possède dans ses archives un nombre considérable de documents authentiques relatifs à Christophe Colomb, et, en particulier, les autographes les plus précieux de son illustre aïeul; il arriva que, lors de l'émancipation ou de la cession des colonies espagnoles, la fortune de sa famille, consistant, pour la plus grande partie, en revenus qui en provenaient, fut presque totalement perdue. À cette époque de gêne, on offrit des sommes très-élevées pour obtenir la propriété de ces documents, surtout de celles de ces pièces qui étaient écrites de la main du Descubridor du Nouveau Monde; mais rien ne put décider la famille à s'en dessaisir quelque brillantes que fussent les offres qui furent faites, tant elle attachait de valeur à conserver cet inappréciable dépôt!
En ce moment, enfin, le duc de Veraguas jouit non pas d'une fortune qui surpasse, qui atteigne même le niveau ordinaire de celle des grands d'Espagne en général, mais d'une position pécuniaire qui, si elle n'est pas à cette hauteur, a l'avantage inestimable de pouvoir être considérée comme un témoignage du respect que l'Espagne tient à rendre à la mémoire du grand homme. Cette position pécuniaire consiste en une pension de 24,000 piastres (environ 110,000 fr.), qui sont prélevées tous les ans sur les revenus des îles de Cuba et de Porto-Rico.