Il est des esprits chagrins qui ont blâmé sa piété qu'ils ont, en certains cas, taxée de superstitieuse. Nous ne saurions nous associer à une semblable critique. Nous avouerons, en toute sincérité, qu'en ce qui nous concerne, nous avons toujours plus pratiqué et professé la sainte morale de Jésus-Christ dans nos actions et dans notre cœur, que par une participation assidue aux cérémonies de l'Église; mais nous ne saurions articuler le moindre reproche contre ceux qui croient devoir faire, à ce sujet, des manifestations plus prononcées; or, si ces manifestations sont dignes de nos égards quand elles sont consciencieuses, qui, plus que Colomb, mérite qu'elles soient respectées? Si donc, il a fait des vœux ou des processions, s'il s'est livré à d'autres actes que, fort légèrement sans doute, on traite de superstitieux, nous trouvons qu'il a bien fait puisque le mobile en était dans ses convictions intimes; qu'en aucune circonstance, il n'a rien imposé coercitivement à qui que ce fût; et que l'accomplissement de ces mêmes actes, n'a jamais nui à celui de ses devoirs comme chef et comme commandant. Il a passé toute sa jeunesse au milieu de corsaires et d'aventuriers; mais il les a quittés avec des mœurs pures, avec une réputation intacte; aucune trace enfin n'est restée en lui de leur vie déréglée, de leurs habitudes dissolues, pas même de leur langage peu mesuré; et, sans doute, il le dut à sa piété.
D'ailleurs, et l'on en a fait la remarque, sa piété lui valut l'appui de plusieurs ecclésiastiques, entre autres du respectable Diego de Deza, et de son second père, l'admirable supérieur du couvent de la Rabida, Jean Perez de Marchena. Or, sans cet appui, sans la garantie que ces dignes prêtres donnèrent à la reine de ses sentiments religieux, il n'aurait pas pu faire approuver des plans fondés sur la sphéricité de notre globe alors fort peu admise, sur les limites qu'il attribuait à l'Atlantique, sur des terres situées à l'Occident et autres points que la plupart des hommes même les plus éclairés considéraient alors comme impossibles ou chimériques, et même comme attentatoires à la vérité de la religion. Aussi, nulle part on ne put mettre en question sa ferveur chrétienne; ce qui fut accepté comme venant de lui, aurait indubitablement été rejeté si cela avait été présenté par quelqu'un moins pieux, et la découverte de l'Amérique en aurait été ajournée pour un temps indéfini.
Viennent ensuite les plaisanteries de ceux qui l'ont représenté comme ne pensant qu'au Cathay, qu'aux États du Grand-Kan et qu'à l'île de Cipango. Il est incontestable que, s'étant adressé à Toscanelli pour obtenir son approbation à l'égard de ses théories, et que ce savant lui ayant envoyé une carte dressée sur les indications de Marco Paolo qui était le voyageur le plus éclairé qui eût pénétré aussi avant dans l'Orient, il ne pouvait qu'être fort impressionné par la présence de ces lieux sur cette carte; sa préoccupation si naturelle dura même longtemps et cela devait être; mais, en beaucoup d'occasions, surtout lorsque les embouchures de l'Orénoque révélèrent, à lui seul entre tous les marins de son expédition, que ce fleuve ne pouvait appartenir qu'à un continent, il sut fort bien se mettre au-dessus de ces préoccupations, et reconnaître une vérité à laquelle ses conavigateurs se refusaient eux-mêmes à ajouter foi. Il crut donc au Cathay, aux États du Grand-Kan, à Cipango; il y crut longtemps parce qu'il ne pouvait en être autrement; mais dans la pratique des faits, il sut toujours distinguer le vrai d'avec le faux, et reconnaître, comme il le dit une fois avec tant de sens, que «la nature est un législateur qui sait se faire respecter.»
On lui a même fait des reproches opposés ou contradictoires; ainsi, pendant que quelques-uns de ses détracteurs, car qui n'en a pas? ont prétendu ou prétendent encore que l'Amérique était connue en Europe longtemps avant le premier voyage de Colomb, et qu'il ne fit que mettre en usage les données qu'il avait pu se procurer à cet égard; il en est d'autres qui ont également prétendu ou qui prétendent encore que ce fut par hasard qu'il trouva le Nouveau Monde, lorsque tout simplement, il ne cherchait qu'à se rendre dans l'Inde, en cinglant vers l'Occident.
Aux premiers, nous répondrons en les renvoyant au commencement de cette histoire où nous avons accumulé des preuves irréfutables qui établissent, avec certitude, que tout ce qu'on avait allégué sur ce sujet, ne portait aucune marque de vraisemblance, ni aucun caractère de vérité, et qu'il est, au contraire, très-avéré que le Portugal, qui était alors la nation la plus versée dans les connaissances maritimes, croyait si peu à ces assertions de l'existence du Nouveau Monde, que les plans de Colomb y furent publiquement traités d'insensés, que même, une expédition étant secrètement partie des îles du cap Vert pour lui ravir l'honneur de la découverte, les bâtiments de cette expédition rentrèrent au port, après plusieurs jours de navigation et convaincus de l'inutilité de poursuivre une entreprise qu'ils qualifièrent d'extravagante. C'est donc bien à Colomb qu'était réservée par la Providence, ainsi que le dit un auteur espagnol, la gloire de traverser une mer qui avait donné lieu à tant de fables, et de pénétrer le grand mystère qui, par lui, devait être dévoilé à son siècle.
Aux seconds, la réponse sera tout aussi facile: Il est constant, en effet, que Colomb cherchait à se rendre dans l'Inde en cinglant à l'Occident, et c'était en soi, une entreprise assez audacieuse pour suffire à immortaliser son nom; mais cet illustre navigateur avait prévu le hasard de la découverte d'îles et de continents, dont nul autre ne soupçonnait l'existence; la preuve en est dans les stipulations qu'avant de partir, il consigna dans la convention qui fut rédigée par lui, et portant sa signature, ainsi que celle de Jean de Coloma, secrétaire royal, agissant au nom de Leurs Majestés Espagnoles; ces stipulations, que nous avons déjà relatées, portent expressément, que Colomb jouira lui-même pendant sa vie, et que ses héritiers jouiront après sa mort, du titre de grand-amiral de toutes les mers, de toutes les îles et de tous les continents qu'il pourrait découvrir, et que, de plus, il serait vice-roi et gouverneur de ces mêmes îles, terres et continents.
Cependant, on insiste, et il se trouve encore des personnes qui veulent absolument que des navigateurs, que des pêcheurs danois ou normands aient, longtemps avant l'année 1492, abordé soit au Groënland, soit à Terre-Neuve, et qui ajoutent que Christophe Colomb devait en avoir été informé. Nulle part, nous n'avons vu de preuves de ces faits; mais s'ils étaient vrais, comment se peut-il que le Portugal, la France et l'Angleterre n'en aient pas fait l'objection, lorsque Colomb leur fit ses propositions d'une expédition transatlantique. D'ailleurs, pourquoi l'illustre navigateur se serait-il tant obstiné à aller chercher dans l'Ouest des Canaries, des terres qu'il aurait su exister beaucoup plus au Nord? En dernier lieu, et nous sommes encore forcé de le dire, ce ne sont pas des contrées nouvelles que Christophe Colomb offrait d'aller découvrir: il s'annonçait, seulement, comme voulant aller dans l'Inde en faisant route à l'Ouest des Canaries; et ce qui porte vraiment le cachet de l'audace et du génie, c'est qu'ayant prévu le cas de terres interposées il avait positivement dit que si, dans cet air-de-vent, l'Atlantique avait d'autres limites que l'Inde, CES AUTRES LIMITES, IL LES DÉCOUVRIRAIT!
On a avancé aussi qu'il y avait parmi les gens de la maison de Colomb en Espagne, un pilote qui lui avait donné des notions certaines de l'existence du Nouveau Monde: mais si le fait de ce pilote avait existé, nous dirons de nouveau que les plans proposés pendant vingt ans à diverses cours par l'illustre navigateur, n'auraient été susceptibles d'aucune contradiction, et que l'honneur en aurait rejailli non sur lui, mais sur le pilote que l'on a prétendu avoir été si bien informé. D'ailleurs, ce qui prouve, matériellement, que ce bruit est une absurde fable, c'est qu'il est authentique, ainsi qu'on le voit dans cette histoire, que jamais Christophe Colomb n'a été (loin de là) en position de tenir une maison en Espagne.
Colomb fut enfin le premier entre tous les marins, et ce titre suffirait seul pour l'immortaliser, qui, à part même ses projets de découvertes, osa, sciemment, entreprendre une longue navigation en perdant la terre de vue, et cela à une époque où la science de la géographie naissait à peine, où la sphéricité de notre globe était généralement contestée, où l'art nautique était dans l'enfance, et où la boussole, elle-même, était si mal connue qu'on ne soupçonnait seulement pas la déclinaison ou la variation de l'aiguille aimantée. Il fallait donc bien qu'il y eût une immense supériorité dans l'homme qui, le 17 avril 1492, était entré comme simple particulier dans le palais de la reine Isabelle à Grenade, et qui en était sorti investi des titres de grand-amiral et de vice-roi, sans devoir cette éclatante fortune à d'autres causes qu'à son génie et qu'à son mérite personnel!
Nous avons tout dit, nous avons tout analysé, et le lecteur jugera. Mais nous irons plus loin; nous admettrons, si l'on veut, la validité de tous les reproches, de toutes les accusations que nous avons exposés avec autant d'exactitude que d'impartialité; nous demanderons ensuite, sans crainte, ce qui reste de tout cela. Or, il n'est personne qui, ayant lu le récit de tant de voyages, d'actions, de faits, de gloire, de malheurs, qui pensant à tout ce qu'il a fallu de génie, de persévérance, de résignation, de science et de talent pour accomplir une si belle vie; non, il n'est personne qui ne doive dire que ce qui reste de ces faibles attaques, c'est un grand homme au-dessus de toutes les insinuations, de toutes les calomnies, et dont la gloire brillera jusqu'au dernier jour des siècles à venir.