Peu de temps après l'entretien que nous venons de rapporter, le vent vint, en effet, à souffler avec violence du Sud-Ouest; et, pourtant, des éclairs d'une vivacité extrême parcouraient les nuages et l'horizon dans la direction du Nord-Est. Colomb se prépara comme pour une tempête, et il fit bien de prendre ses précautions, car elle éclata bientôt de la manière la plus intense. Pendant la nuit du 14, elle fut dans toute sa force; l'intrépide grand-amiral ne chercha pas à dissimuler à Garcia Fernandez toute l'étendue des craintes que lui faisaient concevoir le bouleversement des éléments d'un côté, et la fragilité des caravelles de l'autre; il n'en resta pas moins calme et ferme, comme un homme qui est familier avec le danger et qui sait tout ce qu'il faut faire pour le conjurer; pas une plainte ne lui échappa devant son ami, mais il était aisé de voir que sa grande âme était contristée par l'idée que la connaissance de ses découvertes pouvait en être perdue à jamais.

Quant au docteur Fernandez, il n'y avait pas d'âme mieux trempée que la sienne; mais comment, lors d'une première campagne, ne pas se laisser émouvoir au milieu de ces cataclysmes de la nature? Les hommes les plus froids voudraient en vain s'appuyer sur la force de leur esprit; leurs efforts sont insuffisants et il faut payer tribut aux circonstances. «Voici une bien mauvaise nuit,» dit-il à Colomb d'un air en apparence tranquille, comme cherchant à montrer plus d'indifférence qu'il n'en éprouvait réellement.

«Excellent ami, répondit Colomb avec dignité, si la Providence veut la perte des caravelles et la nôtre, il faut nous soumettre; cependant il me vient une idée pour nous survivre à nous-mêmes, et nous allons la mettre à exécution car l'homme ne doit pas s'abandonner! Si ses efforts physiques sont impuissants, sa pensée ne doit pas être inerte ni assoupie;» et, continuant, en montrant cet esprit de ressource qui lui était si familier, il ajouta: «Dans le tiroir de cette table, il y a un parchemin que nous allons partager en deux, et sur chacune des moitiés, chacun de nous écrira ce que je vais dicter.»

Ils tracèrent en effet sur ce parchemin le résumé succinct de toute la campagne; ils se firent apporter deux petits barils où ces écrits furent placés; l'ouverture en fut hermétiquement bouchée; et le grand-amiral montrant un air de satisfaction, comme si la moitié de lui-même était arrachée au trépas, il termina cette scène en disant: «Si nous périssons, ces barils surnageront: nous les jetterons à la mer au moment suprême, ou d'eux-mêmes ils y tomberont; plus tard, ils seront sans doute retrouvés par quelque navigateur, et l'on saura, avec la grâce de Dieu, que, si nous avons succombé sous la fureur des flots, ce n'aura pas été sans gloire et sans faire tout ce que le courage et la prudence humaine nous prescrivaient.»

Le reste de la nuit, il fut impossible d'avoir aucune voile dehors: la Niña fut obligée de fuir devant le temps et de courir vent arrière. La Pinta de son côté luttait avec habileté contre la tourmente, et elle répondit, pendant quelque temps, aux signaux de conserve que lui faisait le grand-amiral; toutefois, la lumière des fanaux qu'elle avait allumés disparut graduellement; et, quand le jour revint, la Niña se trouva encore un coup toute seule, mais, cette fois, au milieu des horreurs de l'ouragan qui était toujours déchaîné sur l'horizon.

Certes, le parti de fuir vent arrière devant le temps en gouvernant à mâts et à cordes, était très-périlleux sur un navire aussi petit; mais la Niña n'était pas pontée dans sa partie centrale, et en mettant à la cape, les lames qui venaient se briser avec fracas sur sa joue ainsi que sur son travers et dont une partie passait par-dessus son plat-bord, menaçaient d'emplir sa cale et de la faire sombrer. Pourtant un autre danger était à craindre pour un bâtiment d'une mâture si peu élevée en courant le vent en poupe; c'était que la caravelle n'eût la brise interceptée par la hauteur des lames et qu'elle ne fît pas assez de sillage pour soustraire son arrière à leur choc et à leur envahissement. Il paraît que notre illustre navigateur avait bien calculé ce qu'il y avait de mieux à faire, et, en effet, la Niña se comporta aussi bien que possible sous cette allure.

Le jour avait succédé à la nuit, mais la tempête n'avait pas diminué et l'on continua à fuir devant le temps: tout ce qu'il était humainement convenable de faire pour la sûreté du navire avait été prescrit et exécuté; il ne restait plus qu'à attendre quel serait le terme de cette cruelle situation. Les matelots, selon l'usage de l'époque, songèrent alors à se placer plus particulièrement sous la protection de la divine Providence, en faisant des vœux. Le grand-amiral goûta fort de ce projet qui rentrait si bien dans ses habitudes de piété, et il l'adopta de la meilleure volonté du monde. Plusieurs avis furent émis sur ce projet; celui qui prévalut fut que Colomb et tout son équipage, s'ils se retrouvaient en terre ferme, se rendraient en procession, pieds nus, sans autre vêtement que leur chemise, jusqu'à l'église la plus voisine où ils rendraient à la sainte vierge Marie de solennelles actions de grâces. La journée se passa à s'occuper de ces vœux; mais la Pinta ne reparut pas. Le grand-amiral témoigna la crainte qu'elle n'eût péri et il s'en affligea, surtout par la pensée que c'était un moyen de moins pour que les découvertes de l'expédition fussent connues.

Dans la partie de l'Océan qui avoisine le midi de l'Europe, pendant que le vent de Sud-Ouest souffle encore avec une grande violence, on voit, parfois tout à coup, les nuages se déchirer, le ciel reparaître, une fraîche brise de Nord-Ouest s'établir rapidement et tendre à coucher et à amoindrir la hauteur des vagues que le Sud-Ouest avait amoncelées; la tempête est alors finie, et les marins se prennent à respirer plus librement.

C'est ce que vit arriver la Niña le soir même que la résolution des vœux avait été arrêtée; l'équipage attribua, naturellement, ce changement inespéré à l'efficacité de ces vœux, et il n'en fut que plus ferme dans le dessein de les accomplir. La joie redoubla lorsque, le lendemain matin, on se trouva en vue de terre. Les pilotes crurent fermement être en vue de Madère; Colomb pensa au contraire être près de l'une des Açores, et il désigna même Sainte-Marie, qui est l'île le plus au midi de cet archipel.

Toutefois, la Niña était un peu affalée sous le vent, mais le grand-amiral lutta avec constance pour ne perdre l'île de vue que le moins possible et pour s'en approcher en louvoyant. La mer était encore assez grosse et la manœuvre difficile; mais la persévérance triompha et Christophe Colomb parvint à y mouiller après deux ou trois jours d'efforts: c'était effectivement l'île de Sainte-Marie.