À son approche de Valparaiso, il fut salué par les principaux personnages de la maison du roi qui l'attendaient pour lui présenter leurs respects et pour l'introduire aussitôt auprès de Sa Majesté. C'est avec ce cortége, et au milieu du cérémonial le plus recherché, qu'il entra chez le roi Jean. Le roi lui dit qu'il s'estimait heureux que le mauvais temps l'eût conduit à Lisbonne, puisqu'il se trouvait ainsi plus tôt informé de ses glorieuses découvertes; il le complimenta en termes très-obligeants sur la réussite de son entreprise, et après lui avoir dit qu'il serait charmé d'en connaître les principales circonstances de sa propre bouche, il lui ordonna de s'asseoir, ce qui était un honneur accordé seulement aux personnes du sang royal. Colomb répondit avec cette modestie distinguée qui lui était particulière, et le roi ne se lassait pas de l'écouter et de le questionner, mais plus spécialement sur les pays découverts et sur la route qu'il avait suivie tant en allant qu'à son retour. Christophe Colomb, qui avait pensé que ce serait là l'objet principal des questions de Jean II, avait apporté la carte de son voyage. Le roi fut sensiblement touché de cette attention délicate, et il retint l'illustre navigateur pendant quelque temps à la cour pour renouveler plusieurs fois un entretien qu'il trouvait si instructif. On ne peut douter, cependant, que Jean II n'eût plusieurs fois conçu la secrète et douloureuse pensée qu'un si beau projet lui avait été offert et qu'il l'avait refusé, comme aussi qu'il pouvait être à craindre que les découvertes dont il apprenait la nouvelle ne fussent préjudiciables aux avantages qu'il retirait des territoires désignés par la teneur de la bulle papale, laquelle garantissait à la couronne de Portugal la possession de toutes les terres placées dans l'Est du méridien du cap Non, et jusque dans l'Inde.
Il paraît même qu'il fit part de ces craintes à ses conseillers, parmi lesquels se trouvaient quelques-uns des hommes qui avaient ridiculisé et fait rejeter les propositions de Colomb. Il n'en fallut pas davantage pour donner l'essor à leur mauvais génie, car les cours sont ainsi faites qu'il s'y trouve toujours des flatteurs qui ne reculent devant rien pour se faire valoir, et qui ont le talent de colorer les plus détestables avis, d'un vernis de zèle, de patriotisme ou de dévouement, lequel manque rarement d'obtenir le résultat auquel ils tendent avec autant d'adresse que de mauvaise foi.
Une fois le champ ouvert à leur esprit de dénigrement, les uns prétendirent que la couleur, les cheveux et la structure des étrangers venus à bord de la Niña, s'accordaient parfaitement avec la description donnée de ceux des habitants de l'Inde qui étaient indiqués dans la bulle du pape; d'autres soutinrent qu'il y avait très-peu de distance entre les Açores et les terres vues par Colomb; qu'ainsi, les unes et les autres devaient appartenir au Portugal. Il y en eut qui cherchèrent artificieusement à exciter le ressentiment du roi, en prétendant que le grand-amiral, vain de ses nouveaux titres, avait eu un ton ironique en lui parlant, et cela pour se venger d'avoir vu ses propositions précédemment rejetées par la cour de Portugal.
Le roi Jean prêta peu l'oreille à ces opinions; mais un avis fut ouvert pour conseiller d'expédier immédiatement une force navale sous la direction d'un Portugais qui se trouvait embarqué sur la Niña, et qui s'emparerait des terres explorées par Colomb; il serait ensuite resté à vider la question avec l'Espagne par la voie des armes; cet avis, dans lequel le courage voilait assez adroitement la perfidie, fixa un moment l'attention du souverain; toutefois, il s'en offrit un dernier qui consistait à piquer le grand-amiral dans son orgueil, à le provoquer ensuite, enfin à se débarrasser de lui d'une manière ou d'autre à la suite d'une rixe et par la voie des armes; mais cette lâche proposition réveilla la magnanimité du roi qui s'écria alors avec indignation:
«Assez de mauvais conseils! Je n'en ai que trop écouté dans toute cette affaire, et plût à Dieu que je ne m'en fusse jamais rapporté qu'à mes inspirations. Ce marin que j'ai reçu dans ma cour est un homme que son mérite individuel a élevé si haut, qu'il ne sera peut-être jamais donné à personne de le surpasser; il est un des grands officiers de la couronne d'Espagne, il est vice-roi, il est venu dans mon royaume par l'effet d'une horrible tempête qui a menacé de l'engloutir; je lui dois honneur, aide, protection, et il les obtiendra de moi. Que chacun donc le respecte, car il y a droit, et je l'ordonne ainsi.»
Le roi lui offrit alors une escorte et une suite d'honneur, en l'engageant à traverser le Portugal pour se rendre en Espagne, et en s'offrant à subvenir à tous les frais du voyage. Colomb lui répondit:
«Sire, je suis confus de tant de bontés, mais je suis lié corps et âme aux matelots qui sont sous mes ordres; ils sont partis avec moi de Palos, et je dois les ramener à Palos; j'aime encore mieux me rembarquer sur ma petite, mais bien chère Niña, que de voyager avec un train princier dont je supporterais péniblement les douceurs et l'éclat, en songeant que mes braves compagnons de mer auraient peut-être encore à lutter contre le mauvais temps et regretteraient mon absence; merci mille fois, sire, merci! Mais permettez-moi de terminer mon voyage en compagnie des hommes dévoués avec qui je l'ai commencé.»
Jean II ne put qu'applaudir à des sentiments si beaux, si désintéressés; il n'insista pas, mais il eut la bienveillance de demander que Colomb se rendît au monastère de Saint-Antoine-de-Villefranche où résidait Sa Majesté la reine, qui serait, sans doute, très-satisfaite de le voir et de l'entendre. Colomb répondit qu'il considérait cette invitation comme une faveur insigne, et il alla à Villefranche où la reine et les dames de sa cour l'accueillirent avec les égards les plus recherchés, et l'écoutèrent avec l'intérêt le plus vif.
Après cette dernière visite, le grand-amiral se transporta à bord, quitta le Tage le 13 mars et arriva le 15 à Palos, après une absence d'environ sept mois et demi employés à accomplir la plus mémorable entreprise que les annales du monde puissent rapporter, et pendant lesquels on a vu quelle série incessante d'événements, soit heureux, soit malheureux, se trouvent pressés avec la plus étonnante fécondité.
Deux autres voyages exécutés par de grands marins étonnèrent aussi le monde peu après la même époque, et sont encore aujourd'hui, ainsi que celui de Colomb, l'objet de l'admiration universelle. Ce sont celui de Vasco de Gama qui découvrit la côte orientale de l'Afrique et conduisit ses heureux vaisseaux jusqu'à la côte du Malabar; et celui qui fut entrepris par Magellan, pour faire le tour du monde et achever de résoudre le grand problème de la sphéricité de la terre contestée encore jusque-là par quelques esprits. Colomb accomplit le sien, qui tient, de beaucoup, le premier rang, en 1492; Vasco de Gama aborda aux rivages de l'Inde en 1498, et ce fut en 1520 que Magellan partit pour sa circonnavigation. Rien, sous ce rapport, ne peut être comparé à ces trois expéditions, et les noms de ces trois hommes vivront entourés d'honneurs et de respects, jusqu'à la dernière postérité!