Le soir même de l'arrivée de la Niña à Palos, avait eu également lieu celle de la Pinta. Il paraît hors de doute que, puisque le premier de ces navires s'était maintenu dans la latitude des îles Açores, le second, dont les qualités nautiques étaient de beaucoup supérieures et qui était ponté, aurait pu s'y conserver également, et ne pas perdre de vue le bâtiment-amiral qui lui en avait donné l'ordre par écrit: d'ailleurs la situation était critique; la Niña était très-exposée dans un pareil coup de vent, le chef de l'expédition était à bord, Vincent Yanez, frère d'Alonzo, y était aussi; et puisque, n'étant retenu ni par un sentiment du devoir, ni par humanité, Alonzo Pinzon voulut profiter de l'obscurité de la nuit pour faire vent arrière et s'éloigner, on peut conjecturer, quoiqu'à regret, qu'un motif d'ambition fut la cause de cette manœuvre inqualifiable, et que, calculant sur la perte plus que probable de la Niña, il lui parut fort avantageux d'arriver seul en Espagne, et fort utile de s'attribuer les honneurs du résultat du voyage.
La route que fit Alonzo l'entraîna jusque dans le golfe de Gascogne où il atteignit le port de Bayonne. Dans la crainte supposée que Colomb n'eût péri dans la tempête, il écrivit, de là, aux souverains espagnols, leur rendit compte des découvertes effectuées, et demanda la permission d'aller à la cour pour en donner les explications détaillées.
Dès que le vent fut devenu favorable, il appareilla de Bayonne et il partit pour Palos où il se flattait d'être l'objet d'une brillante réception; mais hélas! il n'y arriva que pour voir la Niña paisiblement mouillée dans le port et que pour entendre les cris de joie de la population en l'honneur de Colomb. Confus, désespéré, il resta à bord, refusa d'y recevoir qui que ce fût; et, quand la nuit fut close, il débarqua et alla se cacher dans la maison d'un ami jusqu'après le départ du grand-amiral, qui probablement ne quitta si promptement le couvent de la Rabida pour se rendre à Séville, que pour ne pas avoir à sévir contre un homme à qui il avait de si grandes obligations; en effet, le grand-amiral, pendant le peu de temps qu'il séjourna à Palos, eut l'extrême délicatesse de ne prononcer ouvertement une seule fois, ni le nom de la Pinta, ni celui de son commandant, et d'agir comme s'il ignorait que ce bâtiment fût amarré dans le port.
La lettre que Pinzon reçut de la cour en réponse à sa dépêche de Bayonne fut portée par le même courrier qui était chargé de celle que les souverains adressèrent à Séville pour Colomb. Dans celle-ci, le roi et la reine se montrèrent aussi étonnés qu'éblouis de l'acquisition nouvelle autant que prompte et facile d'une augmentation si considérable de territoire et de richesse. Colomb y était qualifié de ses titres de vice-roi, de grand-amiral; les plus magnifiques récompenses lui étaient promises, et il y trouva l'ordre de partir pour la cour sans délai, ainsi que l'annonce d'une seconde expédition placée sous son commandement.
Quant à Alonzo Pinzon, ce furent de durs reproches qu'il lut dans sa dépêche, et il lui était sèchement interdit de paraître devant Leurs Majestés. L'humiliation qu'il en éprouva fut si aiguë qu'il tomba malade, et que peu de jours après il mourut en proie au chagrin et au repentir, comme pour servir d'exemple aux ambitieux qui trahissent leurs devoirs.
Les fautes d'Alonzo furent certainement capitales et nous n'avons pas cherché à les atténuer; disons pourtant à sa louange qu'il avait été l'un des premiers promoteurs de l'entreprise, qu'il s'y était engagé de sa fortune et associé de sa personne lorsque, partout encore, on la regardait comme une chimérique monstruosité. Disons encore qu'il ne se laissa pas intimider par les menaces de son équipage quand les matelots voulaient contraindre les capitaines à abandonner le voyage pour retourner à Palos; et que, toujours, il se conduisit, sinon avec la franche loyauté, au moins avec l'habileté nautique d'un marin. Ce sont des titres incontestables qui auraient pu faire employer moins de sévérité envers lui, car s'il est juste de punir les coupables, on doit, sans contredit, quelques adoucissements à ceux qui, avant leur faute, ont rendu des services signalés à la société. Au surplus, la postérité a été plus indulgente, le nom de Pinzon n'est pas cité par elle sans honneur; et si la marine espagnole a le soin de compter toujours dans sa flotte un bâtiment du nom de Colomb pour le mettre en relief, elle ne néglige pas de donner celui de Pinzon à un autre navire de rang inférieur.
La lettre que Christophe Colomb avait écrite de Palos, bien que destinée pour les deux souverains, était particulièrement adressée à la reine de qui le grand-amiral relevait plus directement comme protectrice de l'expédition et en sa qualité de reine de Castille; elle arriva un peu avant celle qu'Alonzo avait écrite de Bayonne, et même avant le courrier que Colomb avait expédié du Portugal: les circonstances de la lecture de ce message méritent d'être rapportées.
Isabelle, délivrée récemment de ses alarmes d'épouse au sujet de la tentative faite sur la personne de Ferdinand, était rentrée dans le cours paisible de ses devoirs et de ses actes de bienfaisance; elle venait d'éprouver les soucis qui s'attachent à la grandeur et, aspirant par-dessus tout au repos domestique, elle vivait plus que jamais au milieu de ses enfants et de ses confidents.
Un soir, après une petite réception qu'il y avait eu à la cour, la reine, heureuse d'être quitte du cérémonial usité en pareil cas, était rentrée dans ses appartements pour y jouir de la conversation de ceux qu'elle affectionnait. Outre le roi et quelques membres de la famille royale ou autres personnages attachés à Sa Majesté, il y avait, auprès d'elle l'archevêque de Grenade, Louis de Saint-Angel et Alonzo de Quintanilla, ces deux amis si dévoués de Colomb, mais qui n'osaient plus prononcer son nom devant la reine, parce que craignant qu'il ne lui fût arrivé quelque désastre, elle ressentait une peine extrême à entendre parler de lui. Toute affaire était finie, et Isabelle rendait le cercle agréable par la condescendance de la princesse qu'elle savait si bien allier à l'aménité d'une femme d'esprit.
Ce fut pendant ces moments où chacun se laissait aller au charme qu'Isabelle faisait régner autour d'elle, qu'une lettre lui fut apportée; c'était celle de Colomb! Elle était longue comme, en général, toutes celles qu'il écrivait, et la reine voulait en remettre la lecture au lendemain lorsqu'en tournant machinalement le feuillet, elle aperçut la signature de Colomb. Les assistants remarquèrent aussitôt une émotion extrême se peindre sur ses traits, et ils virent son attention complètement absorbée pendant qu'elle parcourait cet écrit: bientôt l'image d'un vrai plaisir éclata sur son auguste visage; ensuite les marques de la surprise animèrent sa physionomie; enfin, s'abandonnant à une sorte de sainte extase, elle se leva en tendant la lettre au roi qui ne savait que penser de cette scène muette, et en s'écriant: «Non pas à nous, mon Dieu, mais à vous seul appartient tout l'honneur de cette miraculeuse découverte, et grâces vous soient rendues!»