—«Ah! reprit Colomb avec vivacité, on ne peut rien attendre que de généreux de son noble caractère; mais, assaillie de faux bruits répandus avec autant de persistance que d'adresse, l'esprit même travaillé, peut-être par le roi, son oreille pourra-t-elle toujours rester sourde à la calomnie et ouverte à la vérité? Mais, quoi qu'il arrive, dit le grand-amiral, d'une voix qui trahissait une émotion extrême, le souvenir de ses bontés ne sortira jamais de mon cœur, et le mal qu'on pourra me faire n'égalera jamais le bienfait que j'ai reçu d'elle, en obtenant l'armement de mon premier voyage; oui, l'on aura beau faire, rien ne pourra empêcher que je n'aie commandé l'expédition de la découverte et que je n'y aie eu tout le succès que je pouvais désirer.»

Sur les dix-sept bâtiments de la flotte, trois étaient d'un port considérable; les quatorze autres étaient des caravelles entièrement pontées, mais dont quelques-unes avaient des voiles latines qui sont fort utiles en certains cas et, sans contredit, les plus pittoresques de toutes; vent arrière, on voit leurs extrémités aiguës s'étendre transversalement, elles ressemblent alors aux ailes d'un oiseau gigantesque qui les déploierait en sortant de son nid.

Rien de plus frappant, au surplus, que le contraste des ressources de cette seconde expédition avec celles de la première. Colomb était parti dans l'isolement, presque dans l'oubli, avec trois frêles caravelles qu'accompagnaient les malédictions des habitants de Palos. Aujourd'hui, les voiles des bâtiments les mieux armés allaient blanchir les flots de l'Océan; rien ne manquait à bord; le grand-amiral était entouré d'une partie de l'élite de la noblesse du royaume qui avait brigué l'honneur de le suivre, et qui allait se familiariser avec la vue de cette mer se présentant dans un horizon sans bornes, comme pour mieux ressembler à l'éternité.

La population de Cadix, ainsi que celle de toutes les autres villes d'Espagne, témoigna le plus vif plaisir à recevoir Colomb et elle se portait avec empressement sur son passage pour le voir, lui et ses deux fils qui raccompagnaient. Le cortége du grand-amiral se composait ordinairement de jeunes seigneurs dont le plus grand nombre devait partir avec lui, et dont la figure animée, la démarche fière, l'œil souriant annonçaient la parfaite satisfaction. Le personnel de l'expédition avait d'abord été fixé à mille hommes; mais plusieurs volontaires y furent ensuite admis, et, y compris les individus qui réussirent à s'embarquer en cachette, ce même personnel ne s'élevait pas à moins de quinze cents hommes. Le frère le plus jeune du grand-amiral, celui qui avait pour prénom: Giacomo (en français Jacques, en espagnol Diego), était accouru en Espagne au bruit des succès de son frère: il faisait partie de l'expédition, et l'empressement du public de Cadix se manifestait pour sa personne avec le plus grand intérêt.

La flotte se mit à la voile le 25 septembre; elle se rendit aux îles Canaries où elle compléta son approvisionnement de vivres, d'eau et de bois de chauffage; elle y prit aussi des plantes et des graines dont on voulait essayer la culture à Hispaniola. Le 13 octobre, le grand-amiral, après avoir appareillé des Canaries, perdit de vue l'île de Fer et se trouva encore une fois voguant dans l'immensité des mers, mais alors avec la connaissance du but qu'il voulait atteindre. Il se plaça, pendant ce second voyage, dans une latitude moins élevée que lors du premier; il voulait s'assurer de l'existence des îles Caraïbes, dont les insulaires d'Hispaniola lui avaient à peu près indiqué la position; et, effectivement, le 2 novembre, il vit une belle île de moyenne grandeur, très-élevée, qu'il nomma Dominica (la Dominique), du nom du jour du dimanche qui était celui de la découverte de cette île. Il en prolongea la côte occidentale; en continuant sa route vers le Nord, il vit plusieurs autres îles de semblable configuration, séparées les unes des autres par de petits détroits de quelques lieues de largeur, qui faisaient partie du bel archipel nommé aujourd'hui les Antilles-du-Vent ou les Petites-Antilles, par opposition à Saint-Domingue, Cuba et autres avoisinantes, qui sont plus sous le vent, et qui, en général, ont une étendue plus considérable. Les Antilles-du-Vent que Colomb venait de découvrir forment presque un demi-cercle, depuis la côte de la partie avancée de l'Amérique méridionale jusque dans le voisinage de la pointe orientale de Porto-Rico; et ce demi-cercle semble servir de barrière entre l'Atlantique et la mer des îles Caraïbes, plus fréquemment nommée mer des Antilles.

Dans une de ces îles, à laquelle les Espagnols donnèrent le nom de Guadaloupe, ils firent connaissance avec le beau fruit de l'ananas, et ils trouvèrent un bordage de la poupe d'un bâtiment européen, provenant, sans doute, d'un naufrage dont ce débris, porté par les courants et poussé par les vents alizés, s'était arrêté sur ce rivage; ils ne purent recueillir aucune indication à cet égard.

En pénétrant dans les cases des indigènes, les yeux des marins de la flotte furent saisis d'horreur, lorsqu'ils y virent des membres de corps humains, les uns suspendus comme objet d'approvisionnement, les autres cuisant auprès du feu. Colomb en conclut qu'il était réellement au milieu des Caraïbes qu'on lui avait dépeints comme de vrais cannibales; plusieurs captifs, que ses hommes délivrèrent et lui amenèrent, vinrent confirmer ses suppositions. Ces Caraïbes étaient les hommes les plus féroces de tous ces parages; ils faisaient, dans leurs pirogues, des courses de 100 à 150 lieues, débarquaient sur toutes les îles, ravageaient les villages, enlevaient, pour en faire leurs esclaves, les filles les plus jeunes ou les plus belles, et emmenaient les hommes vivants dans le but de les tuer et de les manger.

Ce fut à Guadaloupe ou à La Guadeloupe qu'un détachement de huit hommes, commandés par un nommé Diego Marque, s'égara en faisant une reconnaissance dans l'intérieur de l'île. Ne le voyant pas revenir, Colomb envoya divers autres détachements avec des tambours et des trompettes pour les appeler; mais ceux-ci battirent le pays en vain et ils revinrent sans avoir aperçu leurs camarades. Ojeda, dont le caractère entreprenant ne pouvait lui permettre l'inactivité, demanda aussi à aller à leur recherche et il partit avec quarante hommes. Il parcourut beaucoup de vallées, pénétra dans un grand nombre de bois, gravit plusieurs montagnes, traversa à la nage vingt-six rivières ou cours d'eau, et il revint fort enthousiasmé de la beauté du sol, du luxe de la végétation, de l'admirable variété de plantes aromatiques et d'arbres fruitiers ou autres qu'il avait vus, mais sans nouvelles de Diego. Cependant, le grand-amiral crut devoir prolonger son séjour dans l'île pour se donner le temps de retrouver les hommes si fatalement absents: mais n'en ayant aucune nouvelle et perdant tout espoir, il allait partir, lorsqu'ils parurent sur le rivage. Égarés et cherchant leur route, ils avaient fini par arriver sur le bord de la mer, presque à l'opposé du lieu du mouillage de la flotte; alors, ils prirent le sage parti de côtoyer l'île jusqu'à ce qu'ils atteignissent le point où étaient leurs bâtiments, et ils arrivèrent exténués, à l'instant où l'on allait mettre sous voiles.

Christophe Colomb s'arrêta encore à plusieurs autres îles de cet archipel; entre autres à Sainte-Croix, où une de ses chaloupes qui allait faire de l'eau eut une escarmouche avec une pirogue montée par quelques indigènes. Deux femmes s'y trouvaient; elles combattirent avec une vigueur extrême, et elles blessèrent un soldat espagnol avec une de leurs flèches. La pirogue ayant chaviré dans la mêlée, les insulaires ne cessèrent pas de se servir de leurs arcs, quoique dans l'eau; en arrivant à terre, ils prirent position sur les rochers glissants de la côte, et continuèrent l'action avec autant de courage que d'adresse. Ce fut avec beaucoup de difficulté que les Européens parvinrent à les vaincre et à s'emparer d'eux. Conduits à bord, ils ne démentirent ni leur audace, ni leur fierté. Une des femmes semblait être leur reine, tant ses compatriotes lui témoignaient de déférence! Elle avait auprès d'elle un robuste jeune homme dont l'œil était très-menaçant, et qui avait été blessé. Un autre Indien, transpercé d'un coup de lance, mourut presque en arrivant sur le bâtiment, et un Espagnol mourut aussi, ayant été atteint d'une flèche empoisonnée.

En reprenant le cours de son voyage, le grand-amiral passa près d'un groupe très-considérable de petites îles qu'il nomma les Onze mille Vierges, et il arriva un soir en vue d'une belle île couverte de magnifiques forêts et possédant plusieurs ports. Les habitants appelaient cette île Boriquen, nom qui fut changé en celui de Saint-Jean-Baptiste; c'est aujourd'hui Porto-Rico. Toute la journée, il la côtoya de près pour mieux l'admirer; il mouilla le soir à son extrémité occidentale, et, après en avoir appareillé, il se trouva, le 2 novembre, à la hauteur de la partie Est d'Hispaniola. Il serait superflu de décrire l'enthousiasme de tous les marins, de tous les passagers de la flotte, en voyant tant de belles îles au sol fertile, à la verdure éclatante, à la végétation inouïe, qui ravissaient leurs regards et qui, habitées seulement par quelques sauvages, semblaient s'offrir d'elles-mêmes à la prise de possession de l'expédition, et promettre à la mère patrie des richesses infinies; toutefois le premier but que l'on pouvait atteindre c'était un débarquement à Hispaniola, c'était le ravitaillement de la petite colonie de la Navidad, c'était de lui donner des secours et, surtout, d'embrasser ou de revoir ceux de leurs généreux compatriotes, dont le dévouement les avait portés à y rester jusqu'au retour de Colomb qui, fidèle à sa promesse, arrivait enfin et se préparait à leur remettre plus encore qu'il ne leur avait promis en les quittant.