Colomb ne fut étranger, par les opinions qu'il émit, à aucun de ces actes; ce sera un honneur qui rejaillira éternellement sur Isabelle et sur lui, que d'avoir tracé une ligne de conduite qui, si elle avait été fidèlement et constamment suivie, aurait épargné aux Européens bien des souillures, et à ces beaux pays de longues scènes de désolation dont ils se ressentent encore, et dont peut-être ils se ressentiront toujours.
Toutefois, ces scènes de désolation auraient été fort affaiblies, au moins pour l'époque dont nous parlons, si les intentions de la reine avaient pu être remplies dans toutes leurs parties. Il en fut une, entre autres, à l'exécution de laquelle des obstacles matériels s'opposèrent si complètement qu'il fut impossible de la réaliser: nous voulons parler de l'envoi des colons en ces pays. Il ne s'en présenta, en effet, aucun: le découragement avait remplacé le charme qui avait saisi les Espagnols lors du voyage précédent de Christophe Colomb; et, au lieu de milliers de personnes, même des rangs les plus élevés, qui alors se pressaient sur ses pas et briguaient l'honneur de l'accompagner, il ne s'en trouva plus une seule qui désirât s'expatrier, et qui voulût échanger l'existence la plus médiocre en Espagne, contre l'espoir, qu'on voyait si incertain, de revenir bientôt avec des richesses sur lesquelles on avait appris qu'il fallait peu compter pour le moment présent.
Pour obvier à cet inconvénient, on eut la funeste idée de transporter dans la colonie, pour un temps déterminé, des condamnés à l'exil ou aux galères, excepté pourtant ceux qui avaient commis des crimes atroces. Ce fut une source de malheurs; l'on doit être encore plus surpris, quand on pense qu'après le triste résultat qu'eut alors cette mesure, d'autres nations aient cru, depuis, devoir l'adopter.
Toutes ces causes, tous ces retards ne permirent d'envoyer à Hispaniola les deux bâtiments demandés pour cette île, qu'au commencement de 1498, époque où enfin ils partirent sous le commandement de Pedro-Fernandez Coronal. Quant aux six autres bâtiments destinés pour la nouvelle expédition de Colomb, Fonseca qui, tout en étant devenu évêque de Badajoz, avait conservé la direction des affaires d'outre-mer, en entrava l'armement par mille délais. Les officiers de cette flottille étaient les créatures de l'évêque; et tous, pour se rendre agréables à Fonseca, se faisaient remarquer par un mauvais vouloir, par une attitude dénigrante qui paralysaient tout.
Colomb en souffrait vivement et ne savait comment y remédier, nul ne se mettant ouvertement ni complètement en état de désobéissance. Il pensait bien à s'adresser à Fonseca pour faire rentrer ces malheureux dans de meilleurs sentiments; mais il comprenait aussitôt que cette satisfaction qu'il procurerait à Fonseca, en se montrant en quelque sorte son subordonné, n'aurait d'autre résultat que d'accroître son orgueil. Il craignait alors qu'une scène violente ne s'ensuivît; et comment, si ce n'est à son désavantage, pouvait se terminer un éclat entre lui et un évêque? C'est là le grand mal qu'il y a à conférer un pouvoir civil quelconque à des ecclésiastiques; ils savent, en effet, très-bien se prévaloir des droits que leur donne ce pouvoir pour se faire obéir; mais quand il s'agit de vider une affaire particulière ou de répondre de leur conduite devant les tribunaux, ils peuvent se targuer de leur qualité d'ecclésiastiques, et chercher par là à se soustraire aux ressentiments de ceux qu'ils ont offensés, ou aux jugements de l'autorité temporelle. Aujourd'hui, tout cela s'est un peu modifié; mais, en règle générale, le vrai rôle d'un prêtre est de se vouer exclusivement au service de Dieu; et il peut y avoir danger pour la société, lorsqu'il est appelé à prendre une part quelconque dans les affaires civiles d'un État qui ne vit pas sous le régime théocratique.
L'insolence des créatures de Fonseca alla toujours en croissant jusqu'au moment du départ du grand-amiral, à tel point qu'un jeune homme nommé Ximeno de Breviesca, Maure converti, qui était devenu trésorier, et qui se faisait partout remarquer par ses provoquants propos sur le compte de Colomb, crut se rendre agréable à son patron dont, au surplus, il n'était que l'écho, en barrant le passage au grand-amiral à l'instant où il allait définitivement s'embarquer, et en lui tenant le langage le plus impudemment offensant.
L'indignation fit un moment sortir Colomb de la ligne modérée qu'il avait toujours suivie; il ne vit que l'insulte odieuse qui lui était faite, et comme Ximeno s'obstina à empêcher le grand-amiral de s'avancer, tout en continuant à donner un libre cours à sa langue de vipère, Colomb, exaspéré, le saisit au collet d'un bras nerveux, et en lui disant: «Téméraire, tu me pousses à bout; voilà ton châtiment!» Il terrassa et foula aux pieds cet indigne favori, que nous voyons qualifié, dans les pages d'un auteur très-grave, d'avoir été le mignon de l'évêque Fonseca.
Les ennemis de Colomb, Fonseca à leur tête, exploitèrent habilement ce mouvement pourtant si naturel de colère: Fonseca en écrivit au roi; il représenta cette action (très-blâmable quoique si excusable) comme une preuve évidente du caractère irascible du grand-amiral et comme une confirmation des plaintes qui étaient venues de la colonie sur l'oppression et la cruauté dont quelques malheureux l'y accusaient. Il est certain que ces imputations artificieusement présentées firent, comme on put s'en apercevoir, une impression fâcheuse sur l'esprit de Sa Majesté. Quel prêtre, grand Dieu, quel ministre de la religion! Et quelle différence avec le vénérable Diego de Deza de la conférence de Salamanque, devenu ensuite archevêque de Séville, et avec l'excellent Jean Perez de Marchena, supérieur du couvent de Sainte-Marie-de-la-Rabida, dont nous regrettons vivement que les historiens du temps ne nous donnent plus l'occasion de parler!
Quant à Colomb, il fut au désespoir de s'être laissé aller à ce mouvement de vengeance; avant de partir, il écrivit une longue lettre aux souverains espagnols pour expliquer comment il n'avait pas pu s'empêcher de punir une semblable insulte, et pour les supplier de continuer à l'honorer de leur bienveillance, lui qui en avait tant besoin dans le rôle difficile qu'il était appelé à remplir, et qui d'ailleurs, aux désavantages «d'être étranger et fort jalousé, allait encore avoir celui d'être absent, et de ne pouvoir se défendre personnellement.»
Ce fut le 30 mai 1498, que Christophe Colomb, dans la soixante-quatrième année de son âge, appareilla avec ses six bâtiments, du port de San-Lucar-de-Barrameda, pour un troisième voyage de découvertes, et avec le dessein de vérifier les assertions des naturels d'Haïti et des îles Caraïbes sur des îles qu'ils lui avaient affirmé se trouver dans le Sud; il pensait même, d'après leurs versions, trouver ces pays habités par des hommes de race noire, chose qui lui paraissait assez probable, attendu qu'en Afrique, sous de semblables latitudes, cette couleur noire était celle des habitants. Il toucha à Porto-Santo ainsi qu'à Madère, pour y prendre de l'eau et du bois; il se rendit ensuite aux îles Canaries d'où il expédia trois de ses navires pour la colonie d'Isabella où ils portaient des approvisionnements: avec les trois autres, dont un seul, celui qu'il montait, était entièrement ponté, il fit route pour les îles du cap Vert, et il y arriva avec une forte fièvre et avec une attaque de goutte beaucoup plus prononcée que plusieurs autres qu'il avait déjà ressenties, mais qui n'avaient jusque-là sévi que fort légèrement. Il n'avait cependant pas cessé de diriger la route de son bâtiment et d'en ordonner toutes les manœuvres avec sa vigilance, son exactitude et son habileté accoutumées.