Mon hôte garda quelque temps le silence; sa physionomie montrait un degré de surprise que les gens de cette race manifestent rarement dans les circonstances même les plus extraordinaires. Mais Zee montra plus de sagacité.
—Tu vois bien, mon père,—s'écria-t-elle,—qu'il y a de la vérité dans les vieilles traditions; il y a toujours de la vérité dans toutes les traditions qui ont cours en tout temps et chez toutes les tribus.
—Zee,—dit mon hôte avec douceur,—tu appartiens au Collège des Sages et tu dois être plus savante que je ne le suis; mais comme Directeur du Conseil de la Conservation des Lumières, il est de mon devoir de ne rien croire que sur le témoignage de mes propres sens.
Alors, se tournant vers moi, il m'adressa plusieurs questions sur la surface de la terre et sur les corps célestes; quelque soin que je prisse de lui répondre de mon mieux, je ne parus ni le satisfaire ni le convaincre. Il secoua tranquillement la tête et, changeant un peu brusquement de sujet, il me demanda comment, de ce qu'il se plaisait à appeler un monde, j'étais descendu dans un autre monde. Je répondis que sous la surface de la terre il y avait des mines contenant des minéraux ou métaux nécessaires à nos besoins et à nos progrès dans les arts et l'industrie; je lui expliquai alors brièvement comment, en explorant une de ces mines, mon malheureux ami et moi avions aperçu de loin les régions dans lesquelles nous étions descendus et comment notre tentative lui avait coûté la vie. Je donnai comme témoins de ma véracité la corde et les grappins que l'enfant avait rapportés dans l'édifice où j'avais d'abord été reçu.
Mon hôte se mit alors à me questionner sur les habitudes et les mœurs des races de la surface de la terre, surtout de celles que je regardais comme les plus avancées dans cette civilisation qu'il définissait volontiers: «l'art de répandre dans une communauté le tranquille bonheur qui est l'apanage d'une famille vertueuse et bien réglée.» Naturellement désireux de représenter sous les couleurs les plus favorables le monde d'où je venais, je passai légèrement, quoique avec indulgence, sur les institutions antiques et déjà en décadence de l'Europe, afin de m'étendre sur la grandeur présente et la prééminence future de cette glorieuse République Américaine, dans laquelle l'Europe cherche, non sans jalousie, un modèle et devant laquelle elle tremble en prévoyant son destin. Choisissant comme exemple de la vie sociale aux États-Unis la ville où le progrès marche avec le plus de rapidité, je me lançai dans une description animée des mœurs de New-York. Mortifié de voir, à la physionomie de mes auditeurs, que je ne produisais pas l'impression favorable à laquelle je m'attendais, je m'élevai plus haut; j'insistai sur l'excellence des institutions démocratiques, sur la manière dont elles faisaient régner un tranquille bonheur par le gouvernement d'un parti, et sur la façon dont elles répandaient ce bonheur dans les masses en préférant, pour l'exercice du pouvoir et l'acquisition des honneurs, les citoyens les plus infimes sous le rapport de la fortune, de l'éducation et du caractère. Je me souvins heureusement de la péroraison d'un discours sur l'influence purifiante de la démocratie américaine et sur sa propagation future dans le monde entier; discours prononcé par un certain sénateur éloquent (pour le vote sénatorial duquel une compagnie de chemin de fer, à laquelle appartenaient mes deux frères, venait de payer 20,000 dollars), et je terminai en répétant ses brillantes prédictions sur l'avenir magnifique qui souriait à l'humanité, quand le drapeau de la liberté flotterait sur tout un continent, alors que deux cents millions de citoyens intelligents, habitués dès l'enfance à l'usage quotidien du revolver, appliqueraient à l'Univers épouvanté les doctrines du patriote Monroë.
Quand j'eus fini, mon hôte secoua doucement la tête et tomba dans une rêverie profonde, en faisant signe à sa fille et à moi de rester silencieux pendant qu'il réfléchissait. Au bout d'un certain temps, il dit d'un ton sérieux et solennel:
—Si vous pensez, comme vous le dites, que, quoique étranger, vous avez été bien traité par moi et les miens, je vous adjure de ne rien révéler de votre monde à aucun de mes concitoyens, à moins que, après réflexion, je ne vous permette de le faire. Consentez-vous à cette demande?
—Je vous donne ma parole de me conformer à vos désirs,—dis-je un peu surpris.
Et j'étendis ma main droite pour saisir la sienne. Mais il plaça doucement ma main sur son front et sa main droite sur ma poitrine, ce qui est, pour cette race, une manière de s'engager pour toute espèce de promesse ou d'obligation verbale. Puis, se tournant vers sa fille, il dit:—
—Et toi, Zee, tu ne répéteras à personne ce que l'étranger a dit, ou pourra dire, soit à toi, soit à moi, d'un monde autre que celui où nous vivons.