C'est à ce personnage mystérieux, à la fois un sage et un héros, que toutes les principales races des Vril-ya font remonter leur origine.

Les portraits dont je parle sont ceux du philosophe lui-même, de son grand-père et de son arrière-grand-père. Ils sont tous de grandeur naturelle. Le philosophe est vêtu d'une longue tunique qui semble former un vêtement lâche et comme une armure écailleuse, empruntée peut-être à quelque poisson ou à quelque reptile, mais les pieds et les mains sont nus; les doigts des uns et des autres sont très longs et palmés. La gorge est à peine visible, le front bas et fuyant; ce n'est pas du tout l'idée qu'on se fait d'un sage. Les yeux sont proéminents, noirs, brillants, la bouche très grande, les pommettes saillantes, et le teint couleur de boue. Suivant la tradition, ce philosophe avait vécu jusqu'à un âge patriarcal, dépassant plusieurs siècles, et il se souvenait d'avoir vu son grand-père, quand lui-même n'était qu'un homme d'un âge moyen, et son bisaïeul quand il était enfant; il avait fait ou fait faire le portrait du premier pendant sa vie; celui du second avait été pris sur sa momie. Le portrait du grand-père avait les traits et l'aspect de celui du philosophe, mais encore exagérés; il était nu et la couleur de son corps était singulière: la poitrine et le ventre étaient jaunes, les épaules et les bras d'une couleur bronzée; le bisaïeul était un magnifique spécimen du genre Batracien, une Grenouille Géante purement et simplement.

Parmi les pensées profondes que ce philosophe, suivant la tradition, avait léguées à la postérité sous une forme rythmée, dans une sentencieuse concision, on cite celle-ci: «Humiliez-vous, mes descendants; le père de votre race était un Têtard: enorgueillissez-vous, mes descendants, car c'est la même Pensée Divine qui créa votre père, qui se développe en vous exaltant.»

Aph-Lin me conta cette fable pendant que je regardais les trois portraits de ces Batraciens.

—Vous vous riez de mon ignorance supposée et de ma crédulité de Tish sans éducation,—lui répondis-je,—mais quoique ces horribles croûtes puissent être fort anciennes et qu'elles aient voulu être, dans le temps, quelques grossières caricatures, je suppose que personne, parmi les gens de votre race, même dans les âges les moins éclairés, n'a jamais cru que l'arrière-petit-fils d'une Grenouille ait pu devenir un philosophe sentencieux; ou qu'aucune famille, je ne dirai pas de Vril-ya, mais de la variété la plus vile de la race humaine, descende d'un Têtard.

—Pardonnez-moi,—répondit Aph-Lin,—pendant l'époque que nous nommons la Période Batailleuse ou Philosophique de l'Histoire, qui remonte à environ sept mille ans, un naturaliste très distingué prouva, à la satisfaction de ses nombreux disciples, qu'il y avait tant d'analogie entre le système anatomique de la Grenouille et celui de l'An, qu'on en conclut que l'un avait dû descendre de l'autre. Ils avaient en commun quelques maladie; ils étaient sujets à avoir dans les intestins les mêmes vers parasites; et, ce qu'il y a d'étrange à dire, c'est que l'An a dans son organisme la même vessie natatoire, devenue parfaitement inutile, mais qui, subsistant à l'état de rudiment, prouve jusqu'à l'évidence que l'An descend directement de la Grenouille. On ne peut alléguer contre cette théorie la différence de taille, car il existe encore dans notre monde des Grenouilles d'une taille peu inférieure à la nôtre et qui paraissent avoir été encore plus grandes il y a quelques milliers d'années.

—Je comprends cela,—dis-je,—car d'après nos plus éminents géologues, qui les ont peut-être vues en rêve, d'énormes Grenouilles ont dû habiter le monde supérieur avant le Déluge et de telles Grenouilles sont bien les êtres qui devaient vivre dans les lacs et les marais de votre monde souterrain. Mais, je vous en prie, continuez.

—Pendant la Période Batailleuse de l'Histoire, on était sûr que ce qu'un sage affirmait était contredit par un autre. C'était en effet, une maxime reçue que la raison humaine ne pouvait se soutenir sans être ballottée par le mouvement perpétuel de la contradiction; aussi une autre école de philosophie soutint-elle que l'An n'était pas descendu de la Grenouille, mais que la Grenouille était, au contraire, le perfectionnement de l'An. La structure de la Grenouille, dans son ensemble, est plus symétrique que celle de l'An; à côté de l'admirable structure de ses membres inférieurs, de ses flancs et de ses épaules, la plupart des Ana de ce temps paraissaient difformes et étaient certainement mal faits. De plus, la Grenouille pouvait vivre également sur terre et dans l'eau: privilège précieux, marque d'une nature spirituelle refusée à l'An, puisque celui-ci ne se servait plus de sa vessie natatoire, ce qui prouve qu'il était dégénéré d'une forme plus élevée. De plus, les races les plus anciennes des Ana semblent avoir été couvertes de poils, et, même à une date comparativement rapprochée, des touffes hérissées défiguraient le visage de nos ancêtres, s'étendant d'une façon sauvage sur leurs joues et leur menton, comme chez vous, mon pauvre Tish. Mais depuis des générations sans nombre, les Ana ont toujours essayé d'effacer tout vestige de ressemblance entre eux et les vertébrés couverts de poils, et ils ont graduellement fait disparaître cette sécrétion pileuse, qui les avilissait, par la loi de la sélection sexuelle; les Gy-ei préférant naturellement la jeunesse ou la beauté des figures unies. Mais le degré qu'occupe la Grenouille dans l'échelle des vertébrés est démontré par ceci qu'elle n'a pas du tout de poils, pas même sur la tête. Elle naît avec ce degré de perfection auquel les Ana, malgré les efforts de siècles incalculables, n'ont pu atteindre encore. La complication merveilleuse et la délicatesse du système nerveux et de la circulation artérielle d'une Grenouille servaient, à cette école, d'argument pour démontrer que la Grenouille était plus susceptible d'éprouver des jouissances que notre organisation inférieure ou du moins plus simple. L'examen de la main d'une Grenouille, si je puis parler ainsi, servait à expliquer sa disposition plus vive à l'amour et à la vie sociale en général. Bref, quelque aimants et sociables que soient les Ana, les Grenouilles le sont encore plus. Enfin, ces deux écoles firent rage l'une contre l'autre; l'une affirmant que l'An était la Grenouille perfectionnée; l'autre, que la Grenouille était le plus haut développement de l'An. Les moralistes se partagèrent aussi bien que les naturalistes; cependant, le plus grand nombre se rangea du côté de ceux qui préféraient la Grenouille. Ils disaient avec beaucoup de justesse que, dans la conduite morale (c'est-à-dire dans l'observation des règles les plus utiles à la santé et au bien commun de l'individu et de la société), la Grenouille avait une supériorité immense et incontestable. Toute l'histoire démontrait l'immoralité absolue de la race humaine, le mépris complet, même des humains les plus renommés, pour les lois qu'ils avaient reconnues être essentielles à leur bonheur ou à leur bien-être particulier et général. Mais le critique le plus sévère des Grenouilles ne pourrait trouver dans leurs mœurs un seul moment d'oubli des lois morales qu'elles ont tacitement reconnues. Et après tout, à quoi sert la civilisation si la supériorité de la conduite morale n'est pas le but auquel elle tend et la pierre de touche de ses progrès? Enfin, les partisans de cette théorie supposaient qu'à une époque reculée, la Grenouille avait été le développement perfectionné de la race humaine; mais que, par des causes qui défiaient les conjectures de notre raison, elle n'avait pu maintenir son rang dans l'échelle de la nature, tandis que l'An, quoique inférieur par son organisation, avait, en se servant moins de ses vertus que de ses vices, comme la férocité et la ruse, acquis un certain ascendant; de même que dans la race humaine, des tribus complètement barbares ont, par leur supériorité dans de tels vices, détruit ou réduit à presque rien les tribus qui leur étaient supérieures par l'intelligence et la culture. Malheureusement ces disputes se mêlèrent aux notions religieuses de cette époque, et comme la société était alors administrée par le gouvernement du Koom-Posh, qui, étant composé d'ignorants, était par conséquent très excitable, la multitude prit la question des mains des philosophes; les chefs politiques virent que la question Grenouille pouvait, la populace s'y intéressant, devenir un instrument utile à leur ambition, et pendant au moins mille ans les guerres et les massacres furent à l'ordre du jour: pendant ce temps, les philosophes des deux partis furent mis en pièces et le gouvernement du Koom-Posh lui-même fut heureusement renversé par l'ascendant d'une famille qui prouva clairement qu'elle descendait du premier Têtard et qui donna des souverains despotiques à toutes les nations des Vril-ya. Ces despotes disparurent finalement, du moins de nos communautés, lorsque la découverte du vril amena les paisibles institutions sous lesquelles prospèrent toutes les races des Vril-ya.

—Est-ce qu'il n'y a plus maintenant de disputeurs ni de philosophes disposés à renouveler la querelle; ou reconnaissent-ils tous la descendance du Têtard?

—Non,—dit Zee, avec un superbe sourire,—ces querelles appartiennent au Pah-Bodh des âges d'ignorance et ne servent maintenant qu'à l'amusement des enfants. Quand on sait de quels éléments se composent nos corps, éléments qui nous sont communs avec la plus humble plante, est-il besoin de savoir si le Tout-Puissant a tiré ces éléments d'une substance plutôt que de l'autre, afin de créer l'être auquel Il a donné la faculté de Le comprendre et qu'Il a doué de toutes les grandeurs intellectuelles qui découlent de cette connaissance? L'An a commencé à exister comme An au moment où il a été doué de cette faculté, et, avec cette faculté, de la persuasion que de quelque façon que sa race se perfectionne à travers une suite de siècles, elle n'aura jamais le pouvoir d'animer et de combiner les éléments, de façon à former même un Têtard.