—Mon second fils prend grand plaisir à augmenter nos produits,—me dit Aph-Lin, comme nous quittions les magasins,—et par conséquent il héritera de ces terres qui constituent la plus grande partie de ma fortune. Un semblable héritage serait un grand souci et une véritable affliction pour mon fils aîné.

—Y a-t-il parmi vous beaucoup de fils qui regardent l'héritage d'une fortune considérable comme un souci et une affliction?

—Sans doute; il y a peu de Vril-ya qui ne regardent une fortune très au-dessus de la moyenne comme un pesant fardeau. Nous devenons un peu indolents quand notre enfance est terminée, et nous n'aimons pas à avoir trop de souci; or, une grande fortune cause beaucoup de souci. Par exemple, elle nous désigne pour les fonctions publiques que nul parmi nous ne désire, et que nul ne peut refuser. Elle nous force à nous occuper de nos concitoyens plus pauvres, afin de prévenir leurs besoins et de les empêcher de tomber dans la misère. Il y a parmi nous un vieux proverbe qui dit: «Les besoins du pauvre sont la honte du riche....»

—Pardonnez-moi si je vous interromps un instant. Vous avouez donc que, même parmi les Vril-ya, quelques-uns des citoyens connaissent l'indigence et ont besoin de secours?

—Si par besoin vous entendez le dénuement qui domine dans un Koom-Posh, je vous répondrai que cela n'existe pas chez nous, à moins qu'un An, par quelque accident extraordinaire, ait perdu toute sa fortune, ne puisse pas ou ne veuille pas émigrer, qu'il ait épuisé les secours empressés de ses parents et de ses amis, ou bien qu'il les refuse.

—Eh bien, dans ce cas ne l'emploie-t-on pas pour remplacer un enfant ou un automate, n'en fait-on pas un ouvrier ou un domestique?

—Non, nous le regardons alors comme un malheureux qui a perdu la raison et nous le plaçons, aux frais de l'État, dans un bâtiment public où on lui prodigue tous les soins et tout le luxe nécessaires pour adoucir son état. Mais un An n'aime pas à passer pour fou, et des cas semblables se présentent si rarement que le bâtiment dont je parle n'est plus aujourd'hui qu'une ruine, et le dernier habitant qu'il y ait eu est un An que je me souviens d'avoir vu dans mon enfance. Il ne semblait pas s'apercevoir de son manque de raison et il écrivait des glaubs (poésies). Quand j'ai parlé de besoins, j'ai voulu dire ces désirs que la fortune d'un An peut ne pas lui permettre de satisfaire, comme les oiseaux chantants d'un prix élevé, ou une plus grande maison, ou un jardin à la campagne; et le moyen de satisfaire ces désirs c'est d'acheter à l'An qui les forme les choses qu'il vend. C'est pourquoi les Ana riches comme moi sont obligés d'acheter beaucoup de choses dont ils n'ont pas besoin et de mener un grand train de maison, quand ils préféreraient une vie plus simple. Par exempte, la grandeur de ma maison de ville est une source de soucis pour ma femme et même pour moi; mais je suis forcé de l'avoir si grande qu'elle en est incommode pour nous, parce que, comme l'An le plus riche de la tribu, je suis désigné pour recevoir les étrangers venus des autres tribus pour nous visiter, ce qu'ils font en foule deux fois par an, à l'époque de certaines fêtes périodiques et quand nos parents dispersés dans les divers États viennent se réunir à nous quelque temps. Cette hospitalité sur une si vaste échelle n'est pas de mon goût et je serais plus heureux si j'étais moins riche. Mais nous devons tous accepter le lot qui nous est assigné dans ce court voyage que nous appelons la vie. Après tout, qu'est-ce que cent ans, environ, comparés aux siècles que nous devons traverser? Heureusement j'ai un fils qui aime la richesse. C'est une rare exception à la règle générale et je confesse que je ne puis le comprendre.

Après cette conversation je cherchai à revenir au sujet qui continuait à peser sur mon cœur.... je veux dire aux chances que j'avais d'échapper à Zee. Mais mon hôte refusa poliment de renouveler la discussion et demanda son bateau aérien. En revenant, nous rencontrâmes Zee, qui s'apercevant de notre départ, à son retour du Collège des Sages, avait déployé ses ailes et s'était mise à notre recherche.

Sa belle, mais pour moi peu attrayante physionomie s'illumina en nous voyant, et, s'approchant du bateau les ailes étendues, elle dit à Aph-Lin d'un ton de reproche:—

—Oh! père, n'as-tu pas eu tort d'exposer la vie de ton hôte dans un véhicule auquel il est si peu accoutumé? Il aurait pu, par un mouvement imprudent, tomber par-dessus le bord, et hélas! il n'est pas comme nous, il n'a pas d'ailes. Ce serait la mort pour lui. Cher!—ajouta-t-elle en m'abordant et parlant d'une voix douce, ce qui ne m'empêchait pas de trembler,—ne pensais-tu donc pas à moi quand tu exposais ainsi une vie qui est devenue pour ainsi dire une partie de la mienne? Ne sois plus aussi téméraire à moins que tu ne sois avec moi. Quelle frayeur tu m'as causée!