Le talent admirable déployé en cette occasion par M. de Talleyrand consista à rendre clair ce qui paraissait obscur, et simple ce qui semblait abstrait. Après avoir montré qu'une banque ne pouvait exister qu'à la condition de faire du bien à elle-même et aux autres par son crédit, et que ce crédit ne pouvait être l'effet d'un papier-monnaie à cours forcé, comme quelques personnes semblaient disposées à le croire, un cours forcé n'étant rien moins qu'une démonstration de l'insolvabilité de l'institution qu'il était destiné à protéger, il arriva à la condition générale et au crédit de l'État, et dit: «Messieurs, le temps est passé des plans financiers compliqués, des plans préparés d'une manière habile et savante, et inventés simplement pour retarder, par des expédients, la crise inévitable. Tous les efforts de l'esprit et de la ruse sont épuisés. A l'avenir, il faudra que l'honnêteté remplace le génie. A côté de l'évidence de nos calamités, nous aurons à placer l'évidence du remède. Tout devra être réduit à la simplicité d'un livre de comptes, tenu par le bon sens, gardé par la bonne foi.» Ce discours valut à son auteur une approbation universelle: il fut loué pour l'élégance de son style dans le boudoir des belles dames; pour la solidité de ses vues, dans la maison de campagne du banquier; le faubourg Saint-Germain lui-même reconnut que M. de Talleyrand, quoique scélérat, était homme d'État, et que, dans ces temps difficiles, un scélérat, homme de qualité et homme d'État, pouvait être utile à son pays. Mais une popularité si universelle ne devait pas durer longtemps. Le mois suivant (le 31 janvier 1790), le libéral évêque se prononça pour l'opinion qui voulait accorder aux juifs les droits de citoyens français. Cette opinion considérée par plusieurs comme une double révolte contre les distinctions jusqu'alors maintenues entre les castes et les croyances, ne pouvait être pardonnée à M. de Talleyrand par la meilleure partie de cette société qu'il avait autrefois fréquentée; et j'ai lu, dans quelque chronique du temps, que le marquis de Travanet, fameux joueur de «tric-trac,» prit alors l'habitude de dire, en faisant ce qui s'appelle «la case du diable:» «Je fais la case de l'évêque d'Autun.» Toutefois, quand se déchaîne l'esprit de parti, il n'est pas rare que la réputation d'un homme se fasse, grâce à ses contradicteurs eux-mêmes; et le nom de M. de Talleyrand grandit alors dans le pays et dans l'Assemblée à mesure qu'il perdait son prestige dans les cercles de la cour et parmi les partisans exagérés de l'intolérance cléricale et des prérogatives royales.

C'est qu'en effet peu de personnes avaient rendu d'aussi importants services à la cause qu'il avait épousée. Ainsi que nous l'avons vu, c'est à ses efforts que l'on dut principalement la réunion du clergé aux communes dans l'église Saint-Louis, et, par conséquent, la constitution des états généraux. Peu de temps après, en contestant la nature impérative des mandats que les membres des états généraux avaient reçus de leurs commettants, il avait fortement contribué à affranchir l'Assemblée nationale d'instructions qui auraient certainement entravé ses futurs progrès. Élu membre du comité qui devait préparer la constitution nouvelle, ses travaux avaient compté parmi les plus remarquables qui eussent été produits devant la commission, et les futurs droits des Français avaient été proclamés dans les termes qui lui avaient paru le plus convenables. Déployant dans toutes les questions financières cette ferme connaissance des principes qui seule produit la clarté de l'exposition, il avait secondé avec habileté M. Necker, dans les mesures par lesquelles cet homme d'État avait cherché à raffermir le crédit public et à accroître le revenu, et, enfin, il avait fait l'abandon des richesses et de la puissance de l'ordre auquel il appartenait, et cela comme un sacrifice fait (il le prétendait du moins) au bien public.

La part qu'il avait prise aux actes de l'Assemblée était, en effet, si considérable, que l'on pensa que personne ne pouvait être mieux qualifié pour expliquer et défendre sa conduite. Il fut donc chargé de cette explication, ou plutôt de cette apologie; et il s'acquitta de sa tâche par une sorte de mémoire ou de manifeste à la nation française. Ce manifeste fut lu à l'Assemblée nationale le 10 février 1790, et ensuite il fut publié et circula dans toute la France. Il a depuis longtemps été oublié parmi les nombreux papiers d'origine analogue qui ont marqué et justifié les changements successifs que la France a eu à subir pendant les quatre-vingts dernières années.

Mais, à l'époque où ce manifeste fit son apparition, on en loua universellement le tour habile et mesuré, et il demeure à présent un remarquable témoignage des idées, et une justification adroite et digne des actes d'une époque qui attend encore le jugement définitif de la postérité.

XX

Le mémoire ou manifeste auquel je viens de faire allusion annonçait l'abolition des priviléges, la réforme de l'Église, l'établissement d'une chambre représentative et d'une garde nationale, et promettait un nouveau système d'impôt et un plan général d'éducation. Il fut lu, ainsi que je l'ai dit, à l'Assemblée nationale le 10 février et, le 16 du même mois, l'auteur fut nommé président de cette assemblée[ [14] à une majorité de trois cent soixante-quinze voix contre cent vingt-cinq, quoique l'abbé Sieyès (rival d'une certaine importance) fût son concurrent.

Cet honneur reçut plus d'éclat encore d'un rapport fort remarquable en faveur de l'uniformité des poids et mesures, rapport que M. de Talleyrand fit à l'Assemblée le 30 avril 1790: ce travail, en poursuivant l'idée que Turgot avait été si désireux de voir triompher, et en fournissant un moyen de détruire les distinctions incommodes qui séparaient les provinces les unes des autres, posait les fondements de ce système uniforme qui règne maintenant sur toute l'étendue de la France. M. de Talleyrand aurait bien voulu ne pas appliquer ce projet seulement à la France; il proposait, en même temps, que des commissions de l'Académie des sciences de Paris et de la Société royale de Londres fussent désignées pour s'entendre sur quelque unité naturelle de poids et de mesure, qui pourrait être appliquée à la fois en Angleterre et en France. «Chacune des deux nations, ajoutait-il, formerait sur cette mesure ses étalons, qu'elle conserverait avec le plus grand soin, de telle sorte que si, au bout de plusieurs siècles, on s'apercevait de quelque variation dans l'année sidérale, les étalons pussent servir à l'évaluer, et par là à lier ce point important du système du monde à une grande époque,—celle de l'Assemblée nationale. Peut-être même est-il permis de voir dans ce concours de deux nations interrogeant ensemble la nature, pour en obtenir un résultat important, le principe d'une union politique opérée par l'entremise des sciences.»

Il est impossible de ne pas sympathiser avec une conception aussi élevée et aussi pratique tout à la fois que celle qui est ainsi exprimée, et de ne pas se réjouir de trouver ainsi un exemple de ce que Bacon (homme d'État lui-même non moins que philosophe) réclame comme l'attribut des hommes de science et de lettres, savoir: que, lorsque ces hommes s'adonnent aux affaires publiques, ils y portent un esprit plus élevé et plus étendu que celui qui anime le simple politique.

La meilleure partie du travail que l'Assemblée s'était proposé à elle-même était alors terminée. La vieille monarchie et l'ancienne aristocratie étaient détruites; les pouvoirs nouveaux de la couronne et du peuple étaient déterminés, les divisions nouvelles du pays en départements, districts et communes étaient définies; la nouvelle organisation des tribunaux de justice était décrétée. Personne n'approuvait entièrement la constitution qui allait ainsi être créée, mais on se réjouissait presque universellement qu'elle fût si près d'être achevée.