Sans doute l'Angleterre a le bonheur que cette grande cause de la liberté politique n'ait plus chez elle de détracteurs et d'ennemis; on peut remarquer pourtant que, dès ses débuts dans la carrière publique, M. Bulwer, au parlement, s'annonça comme un des esprits les plus ouverts de sa génération, comme un politique que n'effrayait aucune innovation mesurée, aucun progrès. Envoyé, tout jeune encore, à la chambre des communes par la ville de Vilton, il vota pour la réforme parlementaire en 1832, quoique le premier résultat du bill, en supprimant un des siéges dont disposait cette petite localité, dût être de lui faire perdre son titre de député. Bientôt après la ville de Coventry le renvoyait à la chambre; puis, après une dissolution, il devenait le représentant du district urbain de Marylebone. Ce fut en cette qualité qu'il se signala parmi les premiers partisans de la réforme commerciale, et qu'il vota pour l'abrogation des lois sur les céréales et de la taxe sur le papier. Après la mort de Guillaume IV, en 1837, il entra dans la diplomatie; envoyé comme secrétaire à Constantinople auprès de sir Stratford de Redcliffe, auquel il devait succéder comme ambassadeur vingt ans plus tard, il se distingua d'abord en négociant avec la Porte un traité de commerce qui a rendu les plus grands services à l'industrie anglaise et ruiné pour longtemps tout ce qui pouvait encore subsister sur différents points de l'empire ottoman d'industrie indigène et locale. De Constantinople, sir Henry passa à Paris, où il avait le titre et les fonctions de ministre plénipotentiaire pendant les événements de 1840, au moment où la guerre fut près d'éclater entre la France et l'Angleterre à propos des événements d'Égypte; lord Palmerston déclara en plein parlement que les efforts judicieux de M. Bulwer avaient beaucoup contribué à épargner ce malheur aux deux nations. Quand les whigs quittèrent le pouvoir, M. Bulwer offrit sa démission; mais lord Palmerston et lord Aberdeen l'engagèrent de concert à demeurer à son poste. En 1843, il fut nommé ministre en Espagne, et bientôt après récompensé, par le titre de membre du conseil privé, du succès qu'il avait obtenu en prévenant, par sa médiation, un conflit qui menaçait d'éclater entre l'Espagne et le Maroc, et qui aurait fait éprouver de grandes pertes au commerce anglais. Ce fut M. Bulwer qui, à Madrid, soutint contre M. Bresson cette lutte diplomatique, si longue et si passionnée, qui se termina par les fameux mariages espagnols; M. Guizot en a raconté, dans ses Mémoires, toutes les péripéties, tous les détails, et ceux qui seraient curieux de contrôler les assertions de l'illustre historien et homme d'État français n'ont qu'à chercher un article inséré dans la Quarterly Review, bientôt après la publication de cette partie des Mémoires de mon temps (janvier 1868); il a été rédigé, on ne saurait en douter, sous l'inspiration de M. Bulwer et avec des notes fournies par lui. En 1848, le gouvernement espagnol, cédant à une de ces terreurs paniques, à un de ces brusques caprices dont il a si souvent, depuis quelques années, donné le triste spectacle à l'Europe, congédia, sous différents prétextes qui ne soutenaient pas l'examen, le représentant de la reine d'Angleterre; cette étrange mesure coïncidait avec l'emprisonnement ou l'exil de tous les chefs libéraux. Sans doute, depuis lors, le gouvernement espagnol a fait tout aussi bien ou même mieux en ce genre; mais en 1848 on pouvait avoir encore quelques illusions sur son compte, et quoique l'Europe ne manquât pas alors de spectacles curieux, quoiqu'elle eût pu apprendre en quelques mois à ne pas s'étonner facilement, ce brutal renvoi du ministre anglais ne laissa pas de faire grand bruit. A Londres, dans le parlement, non-seulement les membres du cabinet, mais les hommes les plus considérables des différents partis, lord Palmerston, lord Russel, lord Landsdowne, lord Aberdeen, sir Robert Peel, M. Disraëli et M. Shiel, tinrent le même langage; ils s'accordèrent tous à louer la conduite de sir Henry Bulwer, et à proclamer qu'il n'avait rien fait qui pût justifier ou même expliquer un pareil traitement.
Lorsque l'Angleterre reprit avec l'Espagne les relations diplomatiques qui avaient été suspendues à la suite de cette incartade, lord Palmerston déclara publiquement qu'il aurait renvoyé M. Bulwer à Madrid, si celui-ci n'avait pas été alors occupé à servir ailleurs l'Angleterre. En effet, dans l'intervalle, il avait été nommé ministre à Washington, où il réussit à terminer des contestations qui étaient depuis longtemps pendantes et qui commençaient à échauffer les esprits en Amérique; peu de diplomates anglais ont été aussi appréciés et aussi populaires aux États-Unis. Une fois de retour en Europe, M. Bulwer, après avoir heureusement rempli quelques missions extraordinaires en Toscane, à Rome et dans les principautés Danubiennes, devint, en 1858, ambassadeur à Constantinople, poste qu'il conserva jusqu'en 1865. Lorsque sa santé, altérée par les fatigues d'une carrière si active, le força à renoncer aux fonctions diplomatiques, il put enfin s'employer tout entier à rédiger ces essais depuis longtemps projetés et ébauchés.
Aujourd'hui, tout en mettant la dernière main à ce travail, M. Bulwer pose sa candidature, pour les prochaines élections, au siége de Tamworth. Partisan, au début de sa carrière, de ce bill de réforme qui porta le premier coup, en Angleterre, à la prépondérance aristocratique, il n'a point, comme c'est assez communément l'usage chez nous, renié en vieillissant les opinions, les sympathies, les espérances de sa jeunesse; c'est comme libéral qu'il se présente, c'est sous le drapeau de M. Gladstone qu'il se range. Sans doute le descendant d'une des plus vieilles familles de la Grande-Bretagne[ [2], l'homme qui est né à la vie politique dans cette Angleterre encore tout aristocratique qui datait de 1688, sent bien que c'est presque une révolution que la récente réforme parlementaire, dernière halte sur le chemin qui mène au suffrage universel; il comprend que le centre de gravité du pays est déplacé; que, pour retenir le pouvoir entre ses mains, la classe riche et cultivée aura de grands efforts à s'imposer et une attitude nouvelle à prendre; que peut-être, quoi qu'elle fasse, elle aura, par moments, à subir la domination de la multitude, de ses préjugés, de ses passions. En présence de ce siècle nouveau qui s'ouvre pour sa patrie, il ne désespère pourtant pas de l'avenir; sachant que cette Angleterre qui a fait de si grandes choses devait, un jour ou l'autre, se transformer profondément, il estime que l'on a eu raison d'opérer le changement avant que le désir de réforme, trop longtemps contrarié, pût se tourner en fureur révolutionnaire. Comme il a l'esprit curieux, il lui plaît de prendre part à l'expérience qui va se tenter et d'être membre du premier parlement élu sous l'empire de la nouvelle loi électorale. Nous espérons que les électeurs du Warwickshire aideront ce vieux serviteur de l'Angleterre à la faire profiter encore pendant plusieurs années de l'expérience qu'il a acquise dans sa longue carrière de député et de diplomate, et qu'il a fécondée encore par ses recherches et ses réflexions d'historien politique.
Sir Henry Lytton Bulwer est le frère aîné de lord Edward Lytton Bulwer, le romancier dont les principaux ouvrages ont été traduits chez nous, l'auteur de Pelham, d'Eugène Aram, des Derniers jours de Pompéi, de la Famille Caxton. La dédicace qui figure en tête des Portraits historiques témoigne de la tendre amitié qui unit les deux frères. Nous souhaitons que cet essai de traduction assure chez nous à l'aîné quelque chose de cette popularité que le cadet a depuis longtemps conquise, hors même de l'Angleterre, par la riche couleur de son style, la variété et la puissance de son imagination.
Georges Perrot.
ESSAI
SUR
TALLEYRAND
PREMIÈRE PARTIE
DU COMMENCEMENT DE LA RÉVOLUTION JUSQU'AU RAPPORT
SUR L'ÉTAT DU PAYS.
I
Différents types d'hommes.—M. de Talleyrand, homme politique.—Caractère du dix-huitième siècle qui l'avait formé.—Sa naissance, le caractère de sa personne, son entrée dans l'Église.—Causes de la révolution.—États généraux.—L'influence de Talleyrand sur le clergé; sur la décision relative aux instructions des membres de l'Assemblée et à la rédaction de la Déclaration des droits de l'homme.—Son courage dans les moments de danger.—Ses connaissances en matière de finance.—Ses propositions relatives aux biens de l'Église.—Discrédit où il tombe auprès du parti de la royauté.—Sa popularité auprès de l'Assemblée.—Il est chargé de rédiger ses manifestes à la nation.—Son projet sur l'uniformité des poids et mesures.