TROISIÈME PARTIE
DE LA FERMETURE DE L'ASSEMBLÉE NATIONALE
AU CONSULAT.

I

M. de Talleyrand à Londres.—Ses manières et son extérieur.—Ses traits d'esprit.—Il visite l'Angleterre.—Lord Grenville refuse de discuter affaires avec lui.—Il va à Paris et en revient avec une lettre du roi.—L'état des affaires en France met obstacle au succès de toute mission en Angleterre.—Il arrive à Paris juste avant le 10 août.—Il s'échappe, et retourne en Angleterre, le 16 septembre 1792.—Il écrit à lord Grenville, pour lui déclarer qu'il n'a aucune mission.—Il est expulsé le 28 janvier 1793.—Il va en Amérique.—Il attend jusqu'à la mort de Robespierre.—Il obtient alors la permission de retourner en France.—Chénier déclare qu'il était employé par le gouvernement provisoire en 1792, quand il avait dit à lord Grenville qu'il ne l'était pas.—Réception bienveillante.—Portrait du Directoire et de la société à cette époque.—Il est nommé secrétaire de l'Institut, et lit à cette assemblée deux mémoires remarquables.—Il est nommé ministre des affaires étrangères.—Il prend le parti de Barras contre les Assemblées.—Rupture des négociations de Lille.—Adresse aux agents diplomatiques.—Paix de Campo-Formio.—Bonaparte va en Égypte.—Les démocrates triomphent dans le Directoire.—M. de Talleyrand quitte le ministère, et publie une réponse aux accusations portées contre lui.—Paris fatigué du Directoire.—Bonaparte revient d'Égypte.—Talleyrand s'unit à Sieyès pour renverser le gouvernement, et remettre le pouvoir aux mains de Bonaparte.

Lorsque M. de Talleyrand fit sa première apparition en Angleterre, beaucoup de personnes dans ce pays continuaient encore à être bien disposées pour la révolution française, et regardaient avec estime ceux qui avaient cherché à détruire des abus criants plutôt qu'à mettre en pratique de folles théories. Ainsi, quoique naturellement précédé par les calomnies qui avaient certainement dû avoir cours à propos d'un homme qui avait joué un rôle aussi remarquable sur une scène aussi remplie d'événements que celle qu'il venait de quitter, l'ex-évêque d'Autun fut, en somme, bien accueilli par une grande partie de notre aristocratie, et devint l'un des familiers de Lansdowne House. Le père du feu marquis m'a dit qu'il se rappelait l'y avoir vu dîner fréquemment, et qu'il l'avait trouvé remarquablement silencieux et remarquablement pâle. En effet, un contemporain décrit M. de Talleyrand à cette époque comme visant à produire de l'effet par son air d'extrême réserve: «Ses manières étaient froides, il parlait peu; son visage, qui, dans sa première jeunesse, se distinguait par sa grâce et sa délicatesse, était devenu quelque peu bouffi et rond, et en une certaine mesure efféminé, ce qui contrastait d'une façon singulière avec une voix sonore et sérieuse que personne ne s'attendait à trouver avec une telle physionomie. Il évitait les avances plutôt qu'il n'en faisait; il n'était ni indiscret, ni gai, ni familier, mais sentencieux, cérémonieux et observateur; et les Anglais savaient à peine ce qu'ils devaient faire d'un Français qui représentait si peu le caractère national.» Mais cet extérieur n'était qu'un masque, qu'il jetait loin de lui dans les cercles où il était à son aise, parlant alors librement, prenant la plus grande peine pour plaire, et se faisant remarquer par le choix de ses expressions et par un certain esprit épigrammatique qui avait un singulier charme pour ceux qui étaient habitués à sa société. C'est à lui que l'on doit le mot cité par Chamfort, à propos de Rulhières[ [21]. Chamfort disait qu'il ne savait pas pourquoi on accusait Rulhières d'être méchant, car dans toute sa vie il n'avait jamais fait qu'une seule action méchante. M. de Talleyrand répondit sèchement: «Et quand finira-t-elle?» Un soir, que l'on jouait au whist, on vint à parler d'une vieille dame qui s'était mariée avec son laquais; quelques personnes exprimaient leur surprise, lorsque M. de Talleyrand, comptant ses points, dit d'une voix lente, et en traînant sur les mots: «A neuf, on ne compte pas les honneurs.»

«Une autre fois», dit l'écrivain auquel j'emprunte ces citations, «nous parlions de l'infamie d'un collègue, lorsque je me mis à dire: «Cet homme est capable d'assassiner n'importe qui!» «Assassiner, non! mais empoisonner, oui!» dit froidement M. de Talleyrand.

«Sa manière de conter était pleine de grâce, il était un modèle de bon goût pour la conversation. Indolent, voluptueux, né pour la richesse et la grandeur, il s'accoutuma dans l'exil à une vie simple et pleine de privations, partageant avec ses amis le produit de sa magnifique bibliothèque, qu'il vendit très-mal, l'esprit de parti empêchant beaucoup de gens de devenir ses acheteurs.»

Cette description, tirée de Dumont (p. 361, 362), est intéressante en tant que croquis de M. de Talleyrand à l'une des époques les plus critiques de sa vie; c'est-à-dire au commencement de sa carrière comme diplomate. En effet, le voyage qu'il fit alors en Angleterre avait un caractère officiel; la pensée de cette mission avait été suggérée d'abord à Louis XVI par M. de Montmorin, et cette mission fut confiée à M. de Talleyrand par le successeur de M. de Montmorin. C'est ce que le monde politique de Londres soupçonna alors, sans en avoir la preuve certaine. Lord Gower (ambassadeur d'Angleterre à Paris) en parle, en effet, en janvier, comme d'une mission pacifique. Lord Grenville, dans une communication à lord Gower, en février, dit que M. de Talleyrand lui a apporté une lettre de M. Delessart, alors ministre des affaires étrangères, et en mars il écrit encore ceci[ [22]:

«J'ai vu M. de Talleyrand deux fois depuis son arrivée pour les affaires de sa mission dans ce pays.

«La première fois il m'expliqua très-longuement le désir du gouvernement français ainsi que de la nation d'entrer dans l'union la plus intime avec la Grande-Bretagne, et proposa que ceci fût fait par une garantie mutuelle, ou de toute autre manière que le gouvernement de ce pays proposerait. Ayant établi cela, il demanda instamment à ne pas recevoir tout de suite une réponse, mais à me revoir à cet effet. Je lui dis que, eu égard à sa requête, je le verrais de nouveau, ainsi qu'il le désirait, quoiqu'il me parût loyal de lui dire que, selon toute probabilité, ma réponse serait qu'il était absolument impossible d'entrer dans aucune espèce de discussion ou négociation avec une personne n'ayant aucune mission officielle pour traiter ces matières. Quand je le revis, je le lui répétai, lui disant que c'était la seule réponse que je pusse donner à toutes les propositions qu'il pourrait me faire, quoique je n'eusse aucune peine à lui dire individuellement, ainsi que je l'avais dit à tout Français avec lequel j'avais causé de l'état actuel de la France, que le gouvernement de Sa Majesté n'avait nulle envie de fomenter ou de prolonger des troubles dans ce pays, afin d'en retirer du profit pour l'Angleterre.»