On rendit généralement justice à l'habileté avec laquelle ces affaires furent conduites; mais M. de Talleyrand n'en eut pas moins à subir la mortification de voir Joseph Bonaparte nommé négociateur à sa place avec lord Cornwallis. Toutefois, il accepta de bonne grâce cet arrangement, car il possédait cet avantage sur la plupart des hommes, que sa vanité pliait aisément devant son intérêt ou son ambition; et comprenant combien il serait impolitique d'entrer en rivalité avec le frère aîné du Premier consul, il vit d'autre part que, puisqu'il avait déjà obtenu la signature des préliminaires d'un traité, il aurait auprès du public tout le mérite de ce traité s'il se faisait, tandis que Joseph Bonaparte en aurait tout le blâme, s'il survenait quelque faute ou quelque échec dans les négociations ultérieures.
Pendant ce temps, les mers s'ouvraient tout de suite à la France, et le gouvernement anglais, ayant fait cette concession immédiate, s'était presque engagé à céder dans toutes les discussions suivantes; car avoir cédé, pour obtenir la paix, ce que la France désirait le plus, puis ne pas l'obtenir à la fin, aurait été ridicule. Ainsi, un traité définitif fut peu de temps après signé à Amiens, et Paris rouvrit ses portes à la curiosité excitée et inquiète des voyageurs anglais.
III
Pendant cette période la maison de M. de Talleyrand devint nécessairement l'un des rendez-vous principaux des visiteurs étrangers. Il demeurait à l'hôtel Galifet, alors résidence officielle du ministre des affaires étrangères; c'était un grand hôtel de la rue Saint-Dominique Saint-Germain qui avait été bâti par un riche colon de Saint-Domingue. Pour tout programme, le propriétaire avait ordonné à son architecte de lui construire un hôtel avec quatre-vingt-dix-neuf colonnes; on peut voir encore debout ce monument de l'habileté du constructeur et de l'originalité du propriétaire.
Les principaux habitués du ministère étaient M. de Montrond, le duc de Laval, M. de Saint-Foix, le général Duroc, le colonel Beauharnais (plus tard le prince Eugène), Fox, Erskine, etc., etc.
Quelques personnes se rappellent encore la nonchalance gracieuse avec laquelle, à demi couché sur son sofa à côté du feu, le ministre des affaires étrangères accueillait ceux qu'il désirait mettre à l'aise chez lui, la civilité excessive et formaliste qui distinguait l'accueil qu'il faisait à ses collègues et aux sénateurs avec lesquels il n'était pas lié, et la familiarité insouciante et charmante avec laquelle il traitait les officiers favoris du Premier consul, ainsi que les dames et les diplomates pour lesquels il avait une préférence. L'inimitié qui, pendant les dernières années, avait été si violente entre le peuple anglais et le peuple français, commençait à disparaître de leurs rapports; mais malheureusement pour eux et pour le monde, la paix, ou plutôt l'armistice qu'ils avaient conclu ne pouvait être maintenu qu'en acceptant une infériorité blessante en face du despote français, qui, on n'en pouvait douter, s'imaginait qu'en cessant la lutte que nous avions si longtemps soutenue sans déshonneur, nous n'avions voulu que lui fournir le moyen de délivrer Saint-Domingue, d'établir sa domination sur l'Italie, et d'envahir la Suisse, circonstances qui autorisaient l'Angleterre à garder Malte, quand même elle se serait engagée d'une manière sotte et inconsidérée à y renoncer.
Il est à peine nécessaire de faire remarquer que la conduite de Napoléon pendant tout le cours de cette affaire eut quelque chose d'impérieux et de hautain, mais que celle de son ministre des affaires étrangères fut tout opposée; je devrais ajouter que ce ministre eut le crédit, juste comme lord Whitworth partait, d'obtenir la permission du Premier consul de proposer un arrangement qui nous aurait laissé Malte moyennant une compensation qui, vu l'ensemble des circonstances, aurait peut-être pu être acceptée. Mais ce compromis étant rejeté avec hauteur, la guerre recommença brusquement.
Cependant le répit qu'on s'était ainsi ménagé, avait servi les desseins de Napoléon, et lui avait permis, grâce à la popularité qu'il lui avait procurée, de jeter les premières assises de l'empire,—savoir: la Légion d'honneur d'où sortit la noblesse de l'empire; le consulat à vie, qui était un acheminement vers le rang héréditaire qu'il s'arrogea bientôt; et le concordat, qui fut le prélude de son couronnement par le pape.
Il n'est pas à présumer que cette déviation marquée des principes qui avaient si longtemps été dominants, ait pu avoir lieu sans soulever des protestations. Naturellement tous les ardents républicains combattirent ces innovations, désignant le tyran qui les proposait comme un second César qui semblait provoquer la patriotique intervention d'un second Brutus. Mais un parti plus sérieux les attaqua aussi dans le corps législatif, et ce ne fut pas sans un acte illégal d'autorité que ce parti fut vaincu.