Et cependant, malgré l'étendue, la grandeur du théâtre sur lequel parut M. de Talleyrand, et l'importance des rôles qu'il y joua pendant plus d'un demi-siècle, j'ose douter que son caractère ait jamais été bien décrit, ou soit en ce moment même justement apprécié; et ceci n'est pas tout à fait surprenant.
Dans une vie si longue, si brillante et si variée, il faut s'attendre à trouver une diversité d'impressions se remplaçant et s'effaçant les unes les autres; et quelques-uns de ceux qui ont admiré le brillant causeur, et qui se sont sentis saisis de respect devant l'habile ministre des affaires étrangères, ignoraient que l'homme d'esprit célèbre, que le sagace diplomate avait montré un goût exquis en matière de lettres, et une profonde connaissance de la législation et des finances. De plus, quoique cela puisse paraître singulier, il demeure vrai que ces hommes publics qui sont le plus tolérants pour les opinions contraires, et le moins portés aux inimitiés personnelles, sont ceux-là même qui, souvent, provoquent autour de leur nom, au moins pour un temps, le blâme le plus sévère et les plus terribles reproches. La raison en est simple: de tels hommes ne sont eux-mêmes sous l'empire d'aucune affection prédominante ni d'aucune théorie favorite. Calmes et impartiaux, ils sont doux et indulgents.
D'un autre côté, les hommes qui aiment passionnément les choses ou qui les vénèrent profondément, méprisent ceux qui abandonnent les objets de leur adoration ou de leur respect, et détestent ceux qui s'y opposent.
Ainsi, le royaliste, prêt à sacrifier sa vie pour son souverain légitime; le républicain, se proposant la glorieuse imitation de l'ancienne Rome et de la Grèce; le soldat, dévoué au chef qui l'avait conduit de victoire en victoire, ne pouvaient parler qu'avec amertume et indignation de celui qui commença la Révolution contre Louis XVI, contribua pour sa part au renversement de la République française, et dicta la proscription du grand capitaine dont les armées triomphantes avaient pendant un moment parcouru toute l'Europe.
Les hommes les plus ardents et les plus violents de l'époque de M. de Talleyrand furent par conséquent les censeurs les plus amers et les plus violents de sa conduite; et celui qui parcourt les différents ouvrages où cette conduite est appréciée par des critiques insignifiants[ [3], sera tenté de répéter la remarque du grand homme du dix-huitième siècle: «C'est un terrible avantage que de n'avoir rien fait; mais il ne faut pas en abuser.»
Dans quelle mesure sont justifiés par les faits les reproches des écrivains auxquels nous faisons allusion, c'est ce que l'on verra plus ou moins dans les pages suivantes, qui ne sont pas écrites dans l'intention de faire un panégyrique ou de provoquer à l'imitation, mais simplement avec l'intention de faire connaître une remarquable classe d'hommes par un homme très-remarquable, qui se trouve avoir vécu dans une époque qui ne cessera jamais d'occuper et d'intéresser la postérité.
II
Charles-Maurice Talleyrand de Périgord naquit le 2 février 1754[ [4]. La maison de Périgord était l'une des plus nobles de France, et pendant les premiers âges de la monarchie, elle jouissait d'un pouvoir souverain. La principauté de Chalais était la seule qui existât, je crois, au temps de Louis XIV; car les autres personnages appelés princes à la cour de France prenaient ce titre comme princes des États-Romains ou de l'empire d'Allemagne, et occupaient un rang inférieur à celui des ducs français; or cette principauté passe pour avoir été, pendant huit siècles, l'apanage de cette famille. On pense que le nom de Talleyrand, habituellement joint à celui de Périgord, et anciennement écrit Tailleran, a été à l'origine une sorte de sobriquet dérivant des mots «tailler les rangs.» Ce nom fut porté par Hélie V, l'un des comtes souverains du Périgord, qui vécut en 1118; et de ce prince descendirent deux branches des Talleyrand-Périgord; l'une était éteinte avant l'époque de Louis XVI; l'autre, la plus jeune, était alors représentée par un comte de Périgord, capitaine des gardes et gouverneur des états de Languedoc. Un frère de ce comte de Périgord fut père de Charles-Maurice Talleyrand de Périgord, qui fera le sujet de cette étude. La mère de ce personnage, Éléonore de Damas, fille du marquis de Damas, était aussi d'une très-noble famille, et remarquable par sa beauté aussi bien que par ses vertus[ [5].
III
Le sceau qui marque notre destinée a ordinairement été imprimé à notre enfance; et la plupart des hommes, en regardant en arrière vers leur première jeunesse, peuvent se rappeler l'accident, le livre, la conversation, qui donna à leur caractère cette tournure particulière que les événements n'ont ensuite fait que développer.