Quant à la lettre qu'on a supposée avoir été écrite par le duc d'Enghien, les personnes de la suite du duc déclarèrent qu'il n'écrivit pas de lettre de Strasbourg; et dans le journal du prince où il est fait mention d'une lettre à la princesse de Rohan, il n'est nullement question d'une lettre au Premier consul. Quant à une autre lettre écrite, ainsi que semble le supposer le duc de Rovigo, par M. Massiois, ministre de France à Bade, il n'y en a aucune trace dans les archives françaises; et le simple fait de la visite de M. de Talleyrand chez Murat ne prouve rien (si tant est même que cette visite ait eu lieu). Cette visite prouverait plutôt le contraire, puisque Murat lui-même blâmait l'exécution et fit tout ce qu'il put pour l'empêcher[ [33]. Il est probable que si M. de Talleyrand chercha à rencontrer Murat, c'était avec l'intention de voir ce qui pourrait être fait pour sauver le prince, et non dans le désir de le sacrifier. D'un autre côté, Bourrienne, qui était à même de savoir la vérité, affirme que M. de Talleyrand, bien loin d'encourager ce meurtre, avertit le duc d'Enghien, par l'entremise de la princesse de Rohan, du danger qui le menaçait.

Le duc de Dalberg, ministre de Baden à Paris, en 1804, parle aussi de M. de Talleyrand comme opposé à tout ce qui fut fait dans cette affaire[ [34].

Louis XVIII, à qui M. de Talleyrand écrivit lorsque parut le compte rendu de M. de Rovigo, donna l'ordre à ce personnage de ne plus paraître à la cour. Fouché déclara que cet acte était tout entier du fait du Premier consul; et enfin, Napoléon lui-même soutint toujours que cet acte lui était personnel, et même il le justifiait.

Pour ma part, après avoir pesé tous les indices et tous les témoignages qui se sont trouvés à ma portée (aucun de ces indices n'étant décisif, je dois l'avouer), mon avis est que le Premier consul s'était décidé soit à mettre le prince à mort, soit à l'humilier par un pardon accordé à sa requête; et il ne me semble pas improbable qu'il soit resté hésitant entre ces deux partis, quoique disposé plutôt à punir qu'à épargner, jusqu'à ce que tout fût fini.

A l'appui de cette supposition, viennent la déclaration de son frère Joseph, qui dit qu'un pardon avait été promis à Joséphine, et celle de madame de Rémusat, qui jouait aux échecs ce soir-là avec Napoléon, et qui affirme qu'il se récitait à lui-même pendant toute la soirée des vers des grands poëtes français à la louange de la clémence. Et enfin, il y a un ordre donné à M. Réal, ministre de la police, qui était chargé de voir le duc d'Enghien et de rendre compte à Bonaparte du résultat de l'entrevue, ce qui implique évidemment que l'exécution n'était pas décidée avant que le rapport du ministre eût atteint le terrible personnage qui, ayant à sa disposition la vie et la mort, devait alors enfin prendre une détermination dernière.

Mais l'occasion d'en venir à une décision après la réception du rapport du ministre de la police, ne se présenta jamais. Par un de ces accidents imprévus qui quelquefois font échouer les meilleures intentions, M. Réal, chez qui les instructions écrites dont je viens de parler furent portées par Savary lui-même, s'était couché en disant formellement qu'il ne voulait pas être dérangé, et il ne se réveilla que lorsque le prince n'était plus: de telle sorte que l'occasion de la clémence ne fut pas offerte à Napoléon, occasion que sans doute il comptait saisir. En tous cas, quelles qu'aient été les intentions de cet homme extraordinaire, dont la politique était généralement dirigée par des calculs dans lesquels la vie humaine était considérée comme de peu d'importance, je crois, quant à ce qui concerne le personnage dont je m'occupe principalement: premièrement, que M. de Talleyrand lut au conseil, le 10 mars, un mémoire contenant les renseignements qui étaient parvenus à son département, et qu'il était naturellement obligé de rapporter; secondement, que lorsque M. de Cambacérès parla contre l'arrestation première, M. de Talleyrand garda le silence, soit par le désir de ne pas se compromettre, soit, ainsi que me l'ont assuré des personnes connaissant bien Napoléon, parce qu'il savait que c'était là le meilleur moyen d'assurer le succès des arguments de M. de Cambacérès; troisièmement, que lorsque M. de Talleyrand écrivit au grand-duc de Bade pour excuser la violation projetée de son territoire, il s'efforça de faire parvenir au duc d'Enghien des avertissements devant l'empêcher d'être fait prisonnier; enfin, que lorsque le duc fut conduit à Vincennes, il ne donna aucun avis à Bonaparte, pensant que ce serait inutile, mais approuva les efforts faits par Joséphine et Joseph, qui étaient les meilleurs médiateurs que le prince pût avoir, et que, ayant aussi connaissance des instructions envoyées à M. Réal, il ne crut pas l'exécution probable.

Quant à avoir pris une part active dans cette tragédie, une telle conduite serait en opposition directe avec l'ensemble de son caractère, et aucun témoignage digne de foi n'est là pour nous l'attester. Toutefois, s'être prêté, même en apparence, à une action aussi noire, et être resté au service de Napoléon après son accomplissement, indique un sentiment beaucoup plus prononcé des avantages attachés aux charges publiques, que du blâme qui s'attache à l'injustice.

On dit qu'il ne nia pas ceci, et on raconte qu'il répondit à un ami qui lui conseillait de donner sa démission: «Si, comme vous le dites, Bonaparte s'est rendu coupable d'un crime, ce n'est pas une raison pour que je me rende coupable d'une sottise.»

L'exécution du duc d'Enghien eut lieu le 20 mars. Le 7 avril, Pichegru, qui avait été arrêté, fut trouvé étranglé dans sa chambre; quelques-uns pensèrent que c'était par la police qu'il avait été étranglé, mais le gouvernement déclara qu'il avait lui-même mis fin à ses jours; Georges Cadoudal, qui avait aussi été arrêté, monta sur l'échafaud; et Moreau, après avoir été traduit devant un tribunal qui le condamna à deux ans d'emprisonnement, vit commuer en exil cette absurde sentence. Bonaparte ayant ainsi répandu la terreur parmi les partisans de l'ancienne dynastie, et s'étant débarrassé de ses rivaux militaires les plus puissants, plaça sur sa tête, avec la servile approbation des chambres et le consentement apparent de la nation, une couronne qui fut solennellement consacrée par Pie VII (2 décembre 1804).

V