«Mais, en rentrant chez lui, il écrivit à l'empereur une lettre pleine de dignité dans laquelle il disait que, s'il conservait son titre actuel, il serait de droit l'un des membres de la régence, et que comme il ne pouvait pas penser à occuper une telle position après l'opinion que Sa Majesté avait exprimée sur son compte, il demandait à abandonner son poste, et à obtenir la permission de se retirer à la campagne.
«Il reçut notification que sa démission n'était pas acceptée, et qu'il pouvait rester où il était.»
Il est à présumer que des insultes du genre de celles que je viens de rapporter eurent en grande partie pour effet d'éloigner et de dégoûter le personnage qu'elles avaient l'intention d'humilier; mais, quoique à la tête d'un parti considérable de mécontents, M. de Talleyrand ne fit guère autre chose que surveiller les actes de 1814, et faire tous ses efforts pour que la chute de Napoléon, si elle avait lieu, fît aussi peu de tort que possible à la France et à lui personnellement[ [45].
Pendant les conférences de Châtillon, il dit à ceux en qui l'empereur avait le plus de confiance, que l'empereur était perdu s'il n'acceptait pas la paix à des conditions quelconques; toutefois, quand, vers la fin de ces conférences, la paix sembla devenir impossible avec Napoléon, il permit au duc Dalberg d'envoyer M. de Vitrolles au camp des alliés pour leur dire que, si les alliés ne faisaient pas la guerre contre la France, mais simplement contre le despote alors à sa tête, ils trouveraient à Paris des amis prêts à les aider. M. de Vitrolles portait dans ses bottes, en guise de lettres de créance, un chiffon de papier sur lequel il y avait un mot de la main du duc, et il était autorisé à nommer M. de Talleyrand; mais il n'avait rien de ce personnage même qui pût le compromettre irrévocablement dans cette mission.
Néanmoins, M. de Talleyrand comprenait alors que le moment était certainement venu où il fallait donner à la France un nouveau chef, et il désirait avoir à décider quel serait ce chef et quelles seraient les institutions du pays qu'il aurait à diriger.
Cependant, ses communications avec les Bourbons étaient, je le crois, seulement indirectes. Beaucoup de leurs partisans étaient ses parents et ses amis. Il leur parlait en termes obligeants de Louis XVIII et en recevait en retour des messages gracieux; mais il n'adoptait pas positivement leur cause; en effet, on se demande s'il n'hésita pas pendant un certain temps entre l'ancienne race et le duc de Reichstadt avec un conseil de régence, dont il aurait fait partie. En tous cas, suivant le récit de Savary lui-même, il tenait le ministre de la police en éveil sur les mouvements des royalistes dans le Midi. On peut même dire qu'il n'abandonna pas la dynastie des Bonaparte avant le moment où elle sacrifia elle-même toutes ses chances; car, dans le conseil qui fut assemblé lorsque les alliés marchaient sur Paris, afin de décider si l'impératrice resterait dans la capitale ou la quitterait, il lui conseilla très-fortement de rester, disant que c'était le meilleur, sinon le seul moyen de maintenir la dynastie, et il ne cessa d'insister sur cette opinion que lorsque Joseph Bonaparte eut produit une lettre de son frère établissant que, si un cas pareil venait à se présenter, Marie-Louise devrait se retirer dans les provinces. Ce fut alors qu'en quittant la salle du conseil il dit à Savary:
«Eh bien, voilà donc la fin de tout ceci? N'est-ce pas aussi votre opinion? Ma foi! c'est perdre une partie à beau jeu. Voyez un peu où mène la sottise de quelques ignorants qui exercent avec persévérance une influence de chaque jour. Pardieu! l'empereur est bien à plaindre, et on ne le plaindra pas, parce que son obstination à garder son entourage n'a pas de motif raisonnable; ce n'est que de la faiblesse qui ne se comprend pas dans un homme tel que lui. Voyez, monsieur, quelle chute dans l'histoire! Donner son nom à des aventures au lieu de le donner à son siècle! Quand je pense à cela, je ne puis m'empêcher d'en gémir. Maintenant quel parti prendre? Il ne convient pas à tout le monde de se laisser engloutir sous les ruines de cet édifice. Allons, nous verrons ce qui arrivera! L'empereur, au lieu de me dire des injures, aurait mieux fait de juger ceux qui lui inspiraient des préventions; il aurait vu que des amis comme ceux-là sont plus à craindre que des ennemis. Que dirait-il d'un autre s'il s'était laissé mettre dans cet état[ [46]?»
XIII
Cette observation, qu'il ne convenait pas à tout le monde de se laisser engloutir sous les ruines du gouvernement qui allait tomber, s'appliquait, dans la pensée de M. de Talleyrand, à lui-même. Mais le rôle qu'il avait à jouer était difficile; désireux de rester à Paris afin de traiter avec les alliés, il reçut l'ordre, en tant que membre du conseil de régence, d'aller à Blois. Et ce n'était pas seulement parce qu'il craignait que Napoléon pût encore vaincre et le punir de sa désobéissance, qu'il éprouvait de l'aversion à résister à cet ordre; il y a chez les hommes publics un sentiment des convenances qui leur tient quelquefois lieu de principes, et le vice-grand-électeur désirait éviter l'apparence d'abandonner la cause qu'il avait cependant résolu d'abandonner. L'expédient auquel il se décida fut singulier et caractéristique. Sa voiture de cérémonie fut commandée et préparée pour le voyage; il se mit en route en grande pompe et en grand appareil, et trouva, suivant un arrangement fait avec madame de Rémusat, le mari de cette dame à la barrière à la tête d'un détachement de la garde nationale; on l'arrêta, on déclara qu'il resterait dans la capitale, et on le reconduisit à son hôtel, dans la rue Saint-Florentin, où il eut bientôt l'honneur de recevoir l'empereur Alexandre.
Le succès de la campagne avait été si rapide, la marche sur Paris si téméraire, le nom de Napoléon et la valeur de l'armée française étaient encore si formidables, que l'empereur de toutes les Russies était presque étonné de la situation dans laquelle il se trouvait, et désirait y échapper par toute paix qui pourrait se faire sûrement, promptement, et avec quelque chance de durée. Pour ce qui était du gouvernement à établir en France, il n'avait aucune idée arrêtée.