Il comptait peu sur la reconnaissance des rois, et il était aussi nécessaire à sa propre sécurité qu'à celle de son pays, que les passions de l'émigration et l'orgueil de la maison de Bourbon fussent tenus en échec par une constitution. C'est pourquoi, à son instigation, la proclamation fameuse à laquelle je fais allusion, contenait la phrase suivante: «Les souverains alliés reconnaîtront et garantiront la constitution que la nation française se donnera, et invitent par conséquent le sénat à désigner un gouvernement provisoire qui puisse pourvoir aux besoins de l'administration; il préparera la constitution qui conviendra au peuple français. Alexandre, 31 mars 1814.»
De cette manière, les alliés reconnaissaient le sénat comme le représentant de la nation française, et comme M. de Talleyrand avait une influence prédominante dans le sénat, sa victoire semblait assurée.
Ceci se passait le 31 mars. Mais le 30, à une heure avancée de la journée (ou vers le soir), comme Marmont et Mortier, qui avaient défendu vaillamment les hauteurs de Paris pendant la journée, se disposaient à quitter cette cité, en vertu d'une capitulation que les circonstances dans lesquelles ils se trouvaient les avaient forcés à signer, Napoléon, qui avait pris les devants sur son armée, arriva aux environs de sa capitale et apprit du général Belliard, qui en sortait, ce qui s'était passé.
Dans le dessein de rassembler ses troupes, encore en marche à Fontainebleau, et afin de gagner du temps, il envoya Caulaincourt, qui l'avait représenté à Châtillon, aux souverains alors maîtres de la situation, avec l'ordre de faire semblant d'entrer en négociations avec eux presque à n'importe quels termes.
Quoique le czar et le roi de Prusse fussent assez fermement résolus à ne plus rien avoir à faire avec Napoléon, et eussent affiché cette résolution d'une manière assez décidée, ils ne laissaient cependant pas de se sentir mal à l'aise dans le voisinage du grand capitaine qui était encore à la tête, disait-on, d'une force militaire se montant à 50,000 hommes, sans compter les forces de Marmont et de Mortier.
Les armées d'Augereau et de Soult se trouvaient aussi à une distance peu considérable.
La classe inférieure à Paris, chez qui le sentiment national était plus vif et qui avait moins d'intérêts personnels à compromettre que la classe supérieure, était, comme on l'avait remarqué pendant le passage des troupes russes et prussiennes à travers Paris, triste et mécontente; une ombre de l'ancienne terreur attachée au nom de Napoléon agissait encore sur l'esprit de beaucoup de ceux qui s'étaient si longtemps courbés sous sa volonté, et qui n'étaient qu'à moitié disposés à renverser son autorité. La présence de Caulaincourt à Paris attestait que des négociations seraient tentées.
Il n'y avait donc pas de temps à perdre. M. de Talleyrand réunit le sénat sous sa présidence, cette fonction lui appartenant d'une manière légitime en tant que vice-président et grand dignitaire de l'empire. Ce corps, surpris de sa propre puissance, et la remettant de grand cœur aux mains de son président, qui, faisant allusion à la retraite de Marie-Louise, les somma de venir au secours d'un gouvernement délaissé, nomma, séance tenante, un gouvernement provisoire composé de cinq membres, et ayant à sa tête M. de Talleyrand. Ces personnages étaient des illustrations de l'empire ou de l'Assemblée nationale; l'abbé Montesquiou était le seul légitimiste décidé. En même temps, le sénat, partageant tout à fait les vues de M. de Talleyrand quant à une constitution, s'engagea à en faire une dans l'espace de quelques jours.
Toutefois, rien ne fut encore dit de l'exclusion projetée de Napoléon et de sa famille, ni du projet de remettre la couronne aux Bourbons. Beaucoup des partisans de cette dernière famille étaient aussi étonnés que vexés de cette omission.
Nourrissant encore les idées qu'ils avaient emportées avec eux dans un long exil, ils ne pouvaient pas même concevoir en quoi la France, ou le sénat français, ou les alliés avaient à intervenir dans le choix du souverain qui gouvernerait la France et dans la fixation des règles suivant lesquelles s'exercerait son autorité. Louis XVIII n'était-il pas l'héritier de Louis XVI? pouvait-on douter qu'il fût le seul roi possible, maintenant que l'audacieux usurpateur avait été défait?