L'empereur Alexandre, dont l'émotion passagère eut bientôt disparu, et le roi de Prusse reçurent les ambassadeurs le jour suivant sous l'empire des impressions qu'avaient fait naître en eux les remarques de M. de Talleyrand, et leurs propres réflexions; et le refus qu'ils firent d'accepter aucune base de négociation qui donnerait le gouvernement de la France à Napoléon ou à sa famille fut nettement formulé, quoique avec courtoisie.
Les ambassadeurs persistaient dans leurs représentations, lorsqu'un officier russe, qui venait d'entrer dans la salle, murmura quelque chose à l'oreille de l'empereur Alexandre. C'était la nouvelle que la division du maréchal Marmont avait quitté son poste; accident produit par cette circonstance que les officiers auxquels Marmont avait confié ses troupes, s'étant imaginé que leur trahison projetée était découverte et serait punie, avaient cru que le seul remède était de la consommer immédiatement.
Après une telle défection, c'en était fait de la force morale de la députation, qui ne pouvait plus parler au nom de l'armée; et tout ce qu'elle essaya d'obtenir fut une stipulation honorable pour l'empereur et l'impératrice, si le premier consentait à une abdication immédiate.
Les conseils des généraux, qui acceptèrent ces misérables conditions, ne laissaient à l'empereur Napoléon d'autre alternative que la soumission, car son gouvernement était une machine militaire dont le principal ressort venait de se briser entre ses mains.
Le 6, le sénat acheva de rédiger une constitution qui fut publiée le 8; elle créait une monarchie constitutionnelle, avec deux chambres et conférait le trône de France à Louis XVIII, s'il acceptait cette constitution.
Le 11, fut signé un traité par lequel Marie-Louise et son fils reçurent la principauté de Parme, et Napoléon la souveraineté d'Elbe, petite île sur la côte d'Italie, où l'on présumait qu'un homme encore dans la force de l'âge et doué du cœur le plus inquiet qui battit jamais dans une poitrine humaine saurait rester tranquille et satisfait en vue des empires qu'il avait conquis et perdus.
CINQUIÈME PARTIE
DE LA CHUTE DE L'EMPEREUR NAPOLÉON, EN 1814,
A LA FIN DE L'ADMINISTRATION DE M. DE TALLEYRAND,
EN SEPTEMBRE 1815.
I
Le comte d'Artois, lieutenant général de France.—Traité du 23 avril pour l'évacuation de la France.—Louis XVIII, contrairement à l'avis de M. de Talleyrand, refuse d'accepter la couronne avec une constitution comme le don de la nation; mais regardant la couronne comme lui appartenant de droit, il consent à accorder la constitution.—Il forme son gouvernement d'éléments divers, nommant M. de Talleyrand ministre des affaires étrangères.—Il semble bientôt se méfier de ce dernier, et en est jaloux.—Esprit réactionnaire du parti des émigrés et du comte d'Artois.—Traité de Paris.—M. de Talleyrand se rend à Vienne, et dans le cours des négociations, s'arrange pour faire un traité séparé avec l'Autriche et la Grande-Bretagne, et rompre ainsi la solidarité des puissances qui s'étaient coalisées contre la France.—Bonaparte s'échappe de l'île d'Elbe.—Nouveau traité contre Napoléon, traité qui a quelque ambiguïté dans les termes, mais qui semble un renouvellement du traité de Paris.—Les Bourbons vont à Gand.—Bonaparte installé aux Tuileries.—M. de Talleyrand se rend à Carslbad.—Le prince de Metternich et Fouché font des démarches pour la déposition de Napoléon en faveur de la régence de sa femme; ils ne réussissent pas.—Les alliés adoptent de nouveau Louis XVIII.—M. de Talleyrand se rend à Gand.—Il est d'abord reçu.—Il fait la leçon aux Bourbons.—Il est de nouveau créé ministre.—Il rencontre de l'opposition de la part du parti royaliste et de l'empereur de Russie; il est faiblement soutenu par l'Angleterre et abandonné par Louis XVIII.—Il donne sa démission.