Les arts auroient été seuls capables de réconcilier les habitans du Vallon aérien avec la terre. Les ouvrages d'art qui leur avoient été transmis par leurs ancêtres, étoient la plupart comme dans le tems de leur invention. Plusieurs autres avoient été découverts depuis. La perfection des premiers, l'invention des autres excitoient leur admiration. Ils me firent voir les montres des fondateurs de la colonie qui étoient suspendues depuis cent quarante ans, entièrement détraquées et sans mouvement, et me demandèrent si nous avions maintenant quelque chose de mieux. Je leur présentai pour réponse les deux que je portois; l'une étoit une montre marine de Berthould; l'autre étoit de Breguier, à répétition, quantième, seconde, etc. Le gouverneur ne put contenir sa joie à la vue de ces effets précieux; il les prit aussitôt de mes mains et les suspendit dans sa chambre. Il s'appropria également mon baromètre, mon thermomètre, ma boussole et quelques autres instrumens utiles à mes voyages. Il ne faisoit, en agissant ainsi, que suivre l'usage reçu dans le Vallon aérien, où tout en général est commun, sans qu'il soit reconnu aucune propriété distincte. Cependant, mes regards fixés avec étonnement sur les siens, rappelèrent à son esprit que notre usage étoit bien différent du sien; alors, il voulut tout me rendre, un peu confus de son action; mais je me hâtai de le tranquilliser en lui en faisant présent.
L'heure du repas du soir étant arrivée, je me mis à table avec le gouverneur, sa famille, et quelques habitans du Vallon qui sont tous invités successivement chacun à leur tour, à moins de quelque faute qui les exclue pour un tems de la table du chef, et cette punition est la plus sensible qu'on puisse infliger. Du poisson, des légumes, du laitage, des fraises, composoient le souper; les plats et tous les autres ustenciles de cette nature étoient faits d'une terre très-convenable à cet usage, qu'on trouvoit dans la gorge d'une des montagnes. La boisson étoit une petite bierre assez agréable. J'avois dans ma nacelle quelques liqueurs; mais je me gardai bien de leur en offrir; c'est la seule richesse de notre monde dont la connoissance eût été un malheur pour celui-ci. Si leur raison n'en eût pas été troublée pour le moment, la privation de ce doux breuvage leur eût tout au moins préparé pour l'avenir d'impuissans regrets.
Quelque tems après la fin du souper, les airs furent remplis du plus beau concert que j'aie entendu de ma vie. C'étoit le cantique du soir, chanté en chœur par tous les habitans réunis. Une modulation céleste marioit la voix des hommes de la montagne, naturellement forte et harmonieuse, à la voix douce et fraîche de leurs compagnes; un accident vint encore augmenter la solemnité de ce chant religieux. La soirée avoit été orageuse, et le tonnerre qui grondoit dans le lointain, s'approcha par degrés; il sembloit être l'organe de la Divinité qui applaudissoit à l'hommage de ses enfans bien-aimés.
Rien ne dispose mieux qu'une belle musique à un paisible sommeil. Avant de nous séparer pour en jouir, nous nous entretînmes pendant quelque tems du majestueux orage qui avoit produit une si belle basse à leur concert. Je leur appris que, graces aux nouvelles découvertes, ce météore n'étoit plus redoutable sur notre terre. Ils entendirent avec beaucoup d'intérêt l'historique des paratonnerres du célèbre Franklin. Cet instrument auroit été absolument inutile dans leur Vallon; car il est inoui que la foudre y ait jamais causé le moindre ravage. Tous les phénomènes de l'électricité, du galvanisme, en général, de la physique, que je leur racontai, ne captivèrent pas moins vivement leur curiosité et leur admiration.
Mon lit avoit été préparé dans une chambre voisine de celle du gouverneur. Une musique et des chants appropriés à la naissance du jour, comme ceux de la veille l'étoient à sa fin, vinrent terminer agréablement mon sommeil. Après avoir salué le gouverneur, je lui proposai une promenade. La pureté de l'air, le calme du ciel, le parfum des montagnes inspiroient dans tous les sens une douce sérénité. Il me sembloit être transporté à la création du monde, et dans ce lieu de délices où la course du tems n'étoit marquée que par la variété des plaisirs. Ah! m'écriai-je, voilà le paradis.
LE GOUVERNEUR.
Vous avez raison, mon ami; mais la différence de notre paradis à celui d'Adam, c'est que la vanité a fait sortir le premier homme du sien, et que c'est à la méchanceté de vos pères que nous devons l'heureuse rencontre du nôtre. Ici, notre espèce s'est relevée de sa chute originelle; ici, elle a recouvré les avantages qu'elle avoit perdus et dont vous êtes encore privés. Nous sommes au premier rang des êtres par notre bonheur comme par notre intelligence, tandis que dans votre monde dégénéré, vous n'êtes au-dessus des animaux que par vos connoissances; ils sont moins intelligens, mais ils sont plus heureux que vous. Etrange renversement produit par vos passions! la plus noble des créatures en est la plus infortunée.
M. DE MONTAGNAC.
Oui; c'est un fait certain; notre monde est resté sous le coup de la malédiction. La faculté de se rappeler le passé et de voir dans l'avenir qui augmente le bonheur de l'homme vertueux, fait le supplice du coupable; il vaudroit bien mieux pour lui qu'il fût borné comme l'animal à la jouissance du présent. J'ai pensé autrefois que les progrès de la civilisation et des lumières contribueroient à l'amélioration ainsi qu'au perfectionnement du genre humain. L'expérience et la réflexion m'ont détrompé.
LE GOUVERNEUR.