Ode combattit de nouveau une troupe de Normands qui s'était établie à Amiens; Arnulf obtint une victoire complète sur ceux qui occupaient Louvain. Dans la Neustrie, l'honneur de la résistance appartint aux populations d'origine saxonne. Entre la Seine et la Loire, depuis Evreux jusqu'à Bayeux, vers les bords de l'Orne, où le nom du pays de Séez (Saxia) rappelle leurs colonies, elles avaient formé une étroite association contre les Normands. Les gildes, condamnées sous Karl le Chauve, proscrites de nouveau sous Karlman et sans cesse en butte à la haine des grands feudataires du royaume de France, conservaient toute leur puissance dans le Nord de la Neustrie. Le second dimanche après les fêtes de Pâques 891, on aperçut du haut de la tour de Saint-Omer une troupe de Normands de Noyon, qui descendaient de la colline d'Helfaut, où les martyrs Victoricus et Euscianus avaient jadis fondé la plus antique église de la Morinie. Les karls de ces contrées, dont les progrès du christianisme avaient à peine adouci les mœurs cruelles, avaient cherché un refuge dans le bourg de Saint-Omer. Dès qu'ils apprirent l'approche des Normands, ils se réunirent dans l'abbaye: «Selon la coutume des habitants de ce pays, dit le livre des miracles de saint Bertewin, ils avaient leurs armes toujours prêtes et se donnèrent la main les uns aux autres en signe de liberté.»

Les Normands s'étaient dispersés dans les prairies de l'Aa pour enlever les troupeaux qui y paissaient. Les défenseurs de Sithiu firent aussitôt une sortie et immolèrent trois cent dix de leurs terribles ennemis sous les chênes de Windighem. Lorsque ceux des Normands qui s'étaient éloignés revinrent vers leur camp et aperçurent les cadavres sanglants de leurs frères, leur fureur fut extrême. Ils quittèrent leurs chevaux, se dirigèrent précipitamment vers le bourg de Saint-Omer, remplirent les fossés de paille qu'ils allumèrent, et lancèrent au-dessus des murailles des morceaux de fer fondu et des projectiles brûlants. Mais soudain une brise se leva qui éloigna la flamme de l'enceinte du monastère; les défenseurs de Sithiu y virent le gage de la protection céleste: ils plaçaient leur confiance dans l'appui des saints, illustres et vénérés fondateurs de leur église. Un jeune moine prit un arc et le tendit au hasard; la flèche frappa le chef des Normands. Sa mort répandit le découragement parmi les siens. Au son lugubre de leurs trompes retentissantes, ils se dirigèrent vers Cassel; de là ils poursuivirent leur marche vers le Brakband. Ils revenaient à Noyon lorsque le roi Ode les attaqua et les vainquit. Enfin, en 893, les Normands de la Somme, harcelés de toutes parts et pressés par une famine générale, quittèrent le nord de la France. On les vit se retirer sur leurs flottes et s'éloigner du rivage de la Flandre.

«Pourquoi nous arrêter plus longtemps, s'écrie Adroald de Fleury, à raconter les malheurs de la Neustrie? Depuis le rivage de l'Océan jusqu'à l'Auvergne, il n'est point de pays qui ait conservé sa liberté. Il n'est pas une ville, pas un village que n'aient accablé les furieuses dévastations des païens. Ces malheurs se sont prolongés pendant trente années, et ne faut-il point les attribuer à la colère de Dieu, selon la menace exprimée par le prophète Jérémie:—Parce que vous n'avez point écouté ma parole, j'appellerai tous les peuples de l'Aquilon. Je leur soumettrai cette terre avec tous ses habitants et toutes les nations qui l'entourent.»

Tel est le spectacle que présentait la Flandre à la fin du neuvième siècle. Plus que toutes les autres provinces de la France, elle avait profondément souffert des invasions des pirates septentrionaux. Les Normands n'avaient pas cessé de la dévaster. Ses rivages étaient le port vers lequel cinglaient leurs flottes; ses cités, le camp où leurs armées déposaient leur butin et préparaient leurs conquêtes. On n'y trouvait plus que des campagnes stériles où se réunissaient les Flamings fugitifs et quelques familles ménapiennes ou suèves, derniers restes de ces races exterminées par le fer et la flamme des ennemis.

Un comte nommé Rodulf, petit-fils d'Audoaker comme Baldwin le Chauve, avait pris possession des abbayes de Saint-Vaast et de Saint-Bertin. Il mourut le 5 janvier 892. Les châtelains ou chefs chargés de la garde du château d'Arras envoyèrent aussitôt le graf Ecfried vers le roi Ode pour lui en donner avis; mais trois jours s'étaient à peine écoulés depuis la mort de l'abbé Rodulf, lorsque les habitants d'Arras se laissèrent corrompre par l'argent qu'Eberhard, émissaire du comte de Flandre, avait répandu parmi eux et se livrèrent à lui. Baldwin se hâta d'annoncer au roi qu'avec son assentiment il voulait conserver les abbayes de son cousin Rodulf. «Je lui abandonnerai plutôt, répondit le roi Ode, l'autorité que je tiens de Dieu.» Baldwin ne cédait point. Un incendie avait consumé l'église et le château d'Arras: il ne fit reconstruire que le château, mais il ordonna qu'on le fortifiât avec soin pour qu'il pût résister aux attaques de ses ennemis.

L'archevêque de Reims Foulques avait convoqué un synode où siégèrent les évêques de Laon, de Noyon, de Soissons et de Térouane. Il y exposa les plaintes formées contre Baldwin, qui faisait battre les prêtres de verges, les chassait de leurs paroisses et s'attribuait les biens et les dignités de l'Eglise. Dodilon, évêque de Cambray, reçut la mission d'aller remettre au comte de Flandre ou à son archidiacre des lettres où on l'exhortait à ne point persévérer dans ses entreprises criminelles, en le menaçant d'une sentence d'excommunication. L'évêque de Cambray avait toutefois été autorisé, s'il craignait trop la colère de Baldwin, à se contenter de faire lire ces lettres à Arras. Le roi de France, prêt à le soutenir, avait réuni une armée pour reconquérir l'abbaye de Saint-Vaast; mais Baldwin accourut de la Flandre, et Ode fut réduit à se retirer.

De nouvelles dissensions favorisaient la résistance de Baldwin. Aux bords de l'Oise vivait un comte nommé Herbert, arrière-petit-fils de Karl le Grand; il possédait de nombreux châteaux, et son autorité était grande. Les hommes de race franke aimaient peu le roi Ode, qui leur était étranger par son origine. Arrêtés d'une part vers le sud par les populations nationales qui se réveillaient, pressés de l'autre vers le nord par l'ambition envahissante des peuples allemands, ils se groupaient autour de ce Karling moins illustre, mais plus puissant que les descendants de Karl le Chauve. Herbert opposa à la monarchie toute récente et encore mal affermie des fils de Rotbert le Fort, la légitimité héréditaire de la succession royale chez les Karlings. De concert avec l'archevêque de Reims, il proclama roi et fit sacrer le jeune Karl le Simple, fils de Lodwig le Bègue. Le comte de Flandre seconda cette révolution; cependant, lorsque le roi de Germanie Zwentibold, fils d'Arnulf, parut prétendre à la couronne de France, Baldwin et son frère Rodulf, comte de Cambray, quittèrent le parti de Karl le Simple pour se tourner du côté de l'Allemagne; mais bientôt abandonnés eux-mêmes par le roi de Germanie, qui avait renoncé à ses desseins, ils se trouvèrent sans appui et sans alliés. Le roi Ode, profitant d'un traité qu'il avait conclu avec le roi Karl, se hâta de mettre le siége devant l'abbaye de Saint-Vaast. Les leudes de Baldwin, peu préparés à se défendre, en ouvrirent les portes et remirent des otages; Ode, qui cherchait à s'allier à Baldwin, se contenta d'aller prier dans l'église de Saint-Vaast, puis il rendit aux châtelains du comte de Flandre les clefs du monastère, et lui en confirma la possession ainsi que celle de tous ses autres honneurs. Herbert l'apprit: sa jalousie s'accrut, et bientôt il y eut guerre ouverte entre ses leudes et ceux des comtes de Flandre et de Cambray. Rodulf enleva au comte de Vermandois les châteaux de Péronne et de Saint-Quentin, les perdit, puis essaya de les reconquérir. Enfin il périt dans un combat où Herbert, aidé d'une troupe de mercenaires normands, le frappa, dit-on, de sa propre main. La mort du comte de Cambray devait être cruellement vengée.

Ode, aux derniers jours de son règne, se reprocha son usurpation. «Le seigneur de mes ennemis, répétait-il, est fils de celui que j'honorai moi-même autrefois comme mon seigneur.» A sa mort, Karl le Simple retrouva toute la puissance de son père Lodwig le Bègue. L'archevêque de Reims, ami d'Herbert, dominait auprès de lui, et Baldwin mécontent se dispensa d'aller lui rendre hommage, en lui envoyant seulement des députés qui protestèrent de sa fidélité. Un frère du roi Ode, Rotbert, qui considérait déjà le trône de France comme son héritage, soutenait le comte de Flandre dans sa haine, et ne cessait de lui représenter qu'il serait facile de renverser la royauté de Karl le Simple, en faisant périr un seul homme, l'archevêque Foulques, qui avait protégé Karl depuis son enfance et avait plus que tout autre des grands feudataires contribué à son élévation. Ces complots ne restèrent point ignorés. Leur dénoûment n'en fut que plus soudain et plus terrible.

Le roi Karl le Simple s'était hâté d'enlever à Baldwin le château et l'abbaye d'Arras, qu'il donna à l'archevêque de Reims. Baldwin eut une entrevue avec le roi Karl, près de Cambray, et le pria humblement de lui faire rendre les honneurs dont on l'avait privé; mais Herbert s'opposa à toutes ses demandes, et Foulques fit connaître par un refus altier qu'il ne renoncerait point aux bénéfices qu'il tenait de la générosité du roi. Néanmoins Baldwin, plein de dissimulation, se réconcilia avec Herbert et chargea ses députés, Eberhard, Winnemar de Lillers et Rotger de Mortagne, d'aller assurer Foulques de son amitié en lui offrant des présents considérables. Foulques les accueillit avec mépris. Peu de jours après, le 17 juin 900, l'archevêque de Reims quittait le synode des évêques de la Neustrie, qu'on appelait déjà depuis longtemps la France, mais qui dans les documents ecclésiastiques conservait le nom romain de Belgique. Il traversait la forêt de Compiègne, suivi d'un petit nombre de serviteurs, lorsque tout à coup il se vit entouré des leudes de Baldwin, et l'un d'eux, Winnemar, le frappa de sept coups de lance. En vain quelques-uns des serviteurs de l'archevêque essayèrent-ils de le défendre: leur dévouement ne put le sauver.

Dix-sept jours après le meurtre de Foulques, Hervée fut élu archevêque de Reims. Il s'empressa de faire prononcer contre les députés du comte de Flandre une sentence solennelle d'anathème: «L'an 900 de l'Incarnation de Notre-Seigneur, la veille des nones de juillet, c'est-à-dire le jour où Hervée fut ordonné évêque, l'excommunication suivante fut lue dans l'église de Reims, en présence des évêques de Rouen, de Soissons, de Noyon, de Cambray, de Térouane, d'Amiens, de Beauvais, de Châlons, de Laon, de Senlis et de Meaux: Qu'il soit connu des fidèles de la sainte Eglise de Dieu que l'Eglise qui nous est confiée a été plongée dans une profonde douleur par un crime sans exemple depuis les persécutions des apôtres, le meurtre de notre père et pasteur Foulques, cruellement immolé par les leudes du comte Baldwin, Winnemar, Eberhard, Ratfried et leurs complices. Cependant puisqu'ils n'ont pas craint de commettre dans notre siècle un forfait tel que l'Eglise n'en vit jamais accomplir, si ce n'est peut-être par le bras des païens, au nom de Dieu et par la vertu du Saint-Esprit, grâce à l'autorité divinement accordée aux évêques par le bienheureux Pierre, prince des apôtres, nous les retranchons du sein de leur mère la sainte Eglise, nous les frappons de l'anathème d'une perpétuelle malédiction. Qu'ils soient maudits dans les cités et hors des cités: maudit soit leur grenier et maudits soient leurs ossements; maudites soient les générations qui sortiront d'eux et les moissons que leurs champs porteront, ainsi que leurs bœufs et leurs brebis! Qu'ils soient maudits en franchissant le seuil de leurs foyers pour les quitter ou y rentrer; qu'ils soient maudits dans leurs demeures! Qu'ils errent sans abri dans les campagnes; que leurs entrailles se déchirent comme celles du perfide Arius! Puissent les accabler toutes les malédictions dont le Seigneur, par la voix de Moïse, menaça son peuple infidèle à la foi divine! Qu'ils attendent dans l'anathème le jour du Seigneur où ils seront condamnés; et de même que ces flambeaux lancés par nos mains s'éteignent aujourd'hui, qu'ils s'éteignent à jamais dans les ténèbres!» A ces mots, tous les évêques jetèrent sur le pavé de la basilique leurs cierges allumés. Une terreur profonde pénétra l'esprit du peuple. Dans toutes les églises, on chantait en l'honneur de Foulques des hymnes où l'on dépeignait Winnemar habitant la terre, mais déjà effacé par Dieu du nombre des vivants. Selon d'anciens récits, Winnemar ne tarda point à succomber à une maladie affreuse, qui, telle qu'un feu dévorant, consumait tous ses membres. «Il fut, dit Rikher, arraché de cette vie, chargé d'opprobe et de crimes.»