Dès que Wilhelm connut la réponse du duc de France, il réunit une nombreuse armée et se dirigea vers Montreuil. «Voulez-vous, s'écria-t-il en s'adressant aux Normands de Coutances, voulez-vous vous élever au-dessus de tous et dans ma faveur et par votre gloire? Allez arracher les palissades des remparts du château de Montreuil et amenez-moi prisonniers ceux qui l'occupent.» Les Normands obéissent. Les plus nobles et les plus riches des Flamands qui se trouvaient à Montreuil sont gardés comme des otages qui répondront des fils d'Herluin, captifs en Angleterre; les autres périssent. Puis le duc Wilhelm ordonne qu'on lui prépare un banquet sur les ruines du château pris d'assaut, et exige que le comte de Montreuil, confondu parmi ses serviteurs, le serve humblement dans cette cérémonie. Enfin, lorsque l'orgueil du fils de Roll fut satisfait, il appela Herluin et lui dit: «Je te rends le château que le duc des Flamands t'avait injustement enlevé.—Seigneur, interrompit tristement le fils d'Hilgaud, comment pourrais-je l'accepter, puisqu'il m'est impossible de le garder et de le défendre contre le duc Arnulf?» Dudon de Saint-Quentin, toujours favorable aux Normands, place dans la bouche de leur chef cette altière réponse: «Je te protégerai de mon appui, je te soutiendrai et te défendrai. Je ferai reconstruire pour toi un château inexpugnable par la force de ses tours et la solidité de son rempart, et je le remplirai de froment et de vin. Si Arnulf commence la guerre, je m'empresserai de te secourir avec mes nombreuses armées. S'il demande une trêve, nous la lui accorderons. Si, préférant l'équité et la justice, il consent à venir à notre plaid, nous nous y rendrons pour le juger de l'avis de nos leudes. Si, d'un cœur obstiné, il ravage tes domaines, nous livrerons ses Etats aux flammes.»
«Personne, ajoute le doyen de Saint-Quentin, n'osait chercher querelle au duc Wilhelm. Les princes de la nation franke et les comtes de Bourgogne étaient ses serviteurs. Les Danes et les Flamands, les Anglais et les Irlandais lui obéissaient.» Une si vaste puissance paraissait un joug trop accablant à Hug et Arnulf. Ils se réunirent pour examiner ce qu'il convenait de faire. Ils disaient que s'ils faisaient périr Wilhelm par le glaive, leur autorité serait plus grande en toutes choses, et que par la mort d'un seul homme ils pourraient obtenir plus aisément du roi tout ce qu'ils voudraient; que si, au contraire, ils respectaient sa vie, de nouvelle discordes, des luttes nombreuses, de sanglants combats résulteraient de leur faiblesse. Ils apercevaient de toutes parts de graves difficultés, puisque sa mort devait les rendre coupables d'un crime, et que sa vie les menaçait d'une prochaine oppression. Rotbert et Baldwin le Chauve avaient autrefois arrêté d'un commun accord l'assassinat de l'archevêque Foulques: leurs fils résolurent celui du duc Wilhelm.
Ils décidèrent qu'on enverrait des députés au duc de Normandie, pour l'engager à accepter aux bords de la Somme une entrevue où l'on multiplierait les protestations de confiance et d'amitié, et que dès qu'il s'éloignerait, on le rappellerait à grands cris comme si quelque affaire sérieuse avait été oubliée. Les leudes d'Arnulf devaient se munir de bons chevaux, afin de se dérober à la poursuite des Normands, et le comte de Flandre espérait qu'absent de la scène du crime, il paraîtrait y être resté étranger. Ce fut un fils du comte Rodulf de Cambray, Baldwin, surnommé Baldzo, qu'Arnulf choisit pour exécuter ses desseins contre le duc Wilhelm.
Le comte de Flandre avait chargé ses députés d'exposer au prince normand que devenu infirme, boiteux et accablé par la goutte, il désirait voir la fin des agitations de la guerre et achever ses jours dans le repos. Après un mois qui s'écoula en pourparlers, Wilhelm accepta une entrevue. Il fut convenu qu'elle aurait lieu sur la Somme, dans l'île de Pecquigny, et elle fut fixée au 20 décembre 943.
Arnulf y vint soutenu par deux de ses leudes. Il se plaignit longuement au fils de Roll du roi Lodwig, du duc Hug et d'Herbert, et le pria de le protéger contre leurs jalousies. «Je veux, ajoutait-il, être ton tributaire, et après ma mort, tu possèderas tous mes Etats.» Le jour se passa ainsi en vaines protestations, et, lorsque le soir arriva, le duc de Normandie donna au comte de Flandre le baiser de paix et de réconciliation, avant de monter dans sa barque qui ne portait qu'un pilote et deux jeunes hommes sans armes, mais qui était escortée d'un grand nombre d'autres barques normandes. A peine s'était-il retiré, que Baldzo et ses amis Eric, Rotbert et Ridulf lui crièrent du rivage de l'île: «Seigneur! seigneur! ramenez un instant, nous vous en prions, votre nacelle: notre seigneur nous a quitté gêné par la goutte, mais il vous mande une chose importante qu'il a négligé de vous dire.» Wilhelm, trompé par leur ruse, ordonne au pilote de le ramener près des Flamands. Aussitôt Balzo tire un poignard caché sous son manteau de peaux et en frappe le duc de Normandie.
Les Normands qui avaient accompagné Wilhelm sur leurs barques virent de loin tomber leur prince: ils se hâtèrent de ramer ver l'île de Pecquigny, mais lorsqu'ils y arrivèrent, Wilhelm ne vivait plus. Ses deux serviteurs avaient partagé son sort. Le pilote couvert de blessures respirait encore. Bientôt l'armée normande, qui occupait la rive méridionale du fleuve, apprit ce qui avait eu lieu. Elle voulut poursuivre le comte de Flandre, mais elle ne trouve point de gués pour traverser la Somme, et déjà les Flamands, pressant leurs chevaux, s'étaient éloignés.
Telle était la haine qu'on portait aux Normands que le meurtre du duc Wilhelm parut en Flandre aussi glorieux qu'une victoire. Il semblait légitime d'opposer la ruse à la ruse, la trahison à la perfidie, et on louait Baldzo comme le libérateur de la patrie.
Le roi Lodwig s'empressa de profiter du crime d'Arnulf. Rikhard, fils de Wilhelm, était encore enfant. Le roi Lodwig se présenta à Rouen comme le vengeur du martyr de Pecquigny. «Je veux, disait le roi de France aux habitants de cette cité, détruire les remparts des Flamands et enlever leurs biens à main armée. Quel que soit le lieu où se trouve Arnulf, j'y conduirai mes fidèles, et si jamais je puis l'atteindre je le punirai comme il le mérite.» Il obtint par ces astucieux discours qu'on lui confiât le jeune héritier du duché de Normandie. Cependant dès qu'il eut quitté les bords de la Seine, il reçut des députés du comte de Flandre qui s'exprimèrent en ces termes «On accuse notre seigneur d'avoir pris part à l'injuste mort du duc Wilhelm, mais il est prêt à soutenir le contraire par l'épreuve du feu. De plus, notre seigneur vous adresse ce conseil important: Gardez à jamais Rikhard, fils de Wilhelm, afin d'assurer dans vos mains le repos du royaume.»
Le roi de France agréa les protestations d'Arnulf et approuva son conseil; mais il le suivit avec peu d'habileté. Le jeune Rikhard s'échappa de sa prison. Lodwig trembla: il redoutait et la colère des Normands et l'ambition du duc Hug, prêt à profiter de toutes les dissensions. Dominé par ses craintes et ne sachant à quelle résolution il devait s'arrêter, il appela près de lui, à Rhétel, le comte de Flandre. «Je redoute, il est vrai, répondit Arnulf, que le duc Hug ne s'allie aux Normands. Hâtez-vous donc, seigneur, de le combler de présents et de bienfaits. Accordez-lui la haute Normandie, depuis la Seine jusqu'à la mer, afin de pouvoir conserver paisiblement les pays situés sur la rive septentrionale du fleuve. Diviser la Normandie, c'est l'affaiblir et la rendre impuissante à nous combattre.» Le roi Lodwig, docile à ces conseils, cherche à s'attacher le duc Hug par les plus brillantes promesses; il parvient même à réconcilier Arnulf et Herluin, et bientôt, accompagné d'une nombreuse armée, il envahit la Normandie. Au combat d'Arques, le comte de Flandre défait les Normands de Rikhard. Lodwig entre bientôt à Rouen; mais, égaré par l'orgueil de son triomphe, il méprise l'alliance du duc Hug et lui refuse les dépouilles qui lui avaient été promises. Aussitôt une émeute, à laquelle Hug, sans doute, n'était point étranger, éclate parmi les Normands. Herluin, qui, après avoir été la première cause de la mort du duc Wilhelm, était devenu l'allié d'Arnulf et le rival du duc de France, y périt. Lodwig lui-même, retenu quelques jours prisonnier, ne recouvre sa liberté qu'après avoir solennellement reconnu tous les droits héréditaires du jeune duc de Normandie, qui épouse la fille du duc Hug le Grand.
Les conseils du comte de Flandre ne manquèrent point au roi Lodwig dans ses revers: «Avez-vous oublié, lui dit-il de nouveau, l'usurpation du comte Robert? Son fils Hug, animé par une semblable ambition, cherche à vous enlever le sceptre de ce royaume, et s'allie au duc des Normands pour nous perdre complètement l'un et l'autre, vous, seigneur, qui êtes roi, et moi qui suis votre fidèle.—Apprends-moi donc, répliqua le roi Lodwig, à quels moyens je dois recourir pour résister à l'orgueil du duc Hug et défendre ma personne et mon royaume.» Arnulf continua en ces termes «Il faut céder la Lotharingie à votre beau-frère, le roi Othon de Germanie, s'il consent à s'avancer jusqu'à Paris pour ravager le domaine du duc Hug, et à faire ensuite la conquête de Rouen; car la terre des Normands vous est plus précieuse que la Lotharingie.—Il convient, repartit le roi, qu'un comte aussi illustre, qu'un prince aussi habile et aussi prévoyant que toi, exécute fidèlement le sage conseil qu'il a donné à son seigneur. Or, puisque tu es le plus célèbre, le plus redoutable, le plus digne de foi de tous mes vassaux, je te prie d'aller engager le roi Othon à tenter cette expédition que ta prudence me fait désirer, afin que, guidé par ta puissante intervention, il assemble toutes les vaillantes armées de son royaume, ravage la terre du duc Hug jusque sous les murs de Paris, et fasse éprouver aux Normands ce que peut le courage de ses leudes.»