Les ennemis de Jacques d'Artevelde (les principaux étaient Gérard Denys et Simon Parys) dominèrent pendant quelques jours; mais bientôt l'indignation publique s'éleva contre les auteurs du crime, et les députés des communes flamandes traversèrent la mer pour se rendre à Westminster, près d'Edouard III. «Là s'excusèrent-ils de la mort d'Artevelde, dit Froissart, et jurèrent solennellement que nulle chose n'en savoient, et s'ils l'eussent sçu, défendu et gardé l'eussent à leur pouvoir, mais estoient de la mort de lui durement courroucés et désolés, et le plaignoient et regrettoient grandement; car ils reconnaissoient bien qu'il leur avoit esté moult propice et nécessaire à tous leurs besoins, et avoit régi et gouverné le pays de Flandre bellement et sagement.....» La mort de Jacques d'Artevelde avait été toutefois un événement d'une si haute importance, qu'Edouard III remit à l'année suivante l'expédition qu'il était prêt à conduire en France.

Déjà les magistrats de Grand avaient ordonné une enquête sur ce qui avait eu lieu. Les coupables, fidèles à l'usage du wehrgeld, qui s'était maintenu dans les lois et dans les mœurs, offrirent aussitôt le prix de l'homicide, mais ils furent de plus condamnés à une expiation solennelle. En 1375, malgré trente années d'émeutes, malgré la restauration de Louis de Male, la sentence des magistrats continuait à être exécutée et une lampe expiatoire brûlait encore dans le cloître de Notre-Dame de la Biloke, où les bourgeois de Gand s'étaient réunis la première fois autour de Jacques d'Artevelde.

La puissance de Jacques d'Artevelde a duré moins de dix années, et cependant elle semble remplir dans nos souvenirs toute l'histoire du moyen-âge: c'est que son génie a remué plus d'idées, excité plus d'espérances, conçu plus de profonds desseins, que les hommes qui l'ont précédé pendant plusieurs siècles. Après avoir osé rêver la réconciliation de l'Europe par la paix et l'industrie, après avoir réussi à unir dans une même fédération toutes les provinces voisines de la Flandre, il meurt frappé par les armes qu'il voulait briser, par les haines envieuses et jalouses qu'il avait voulu étouffer. Si Jacques d'Artevelde avait vécu quelques années de plus, s'il avait pu, par ses conseils, rétablir sur une base nationale l'autorité du jeune prince qui était né à Male, quelle n'eût pas été son influence dans le vaste mouvement qui éclata sous le roi Jean? N'y avait-il point déjà un remarquable symptôme d'une union pacifique et industrielle dans la manifestation de ces communes sympathies pour les traditions du règne de Louis IX?

L'Angleterre du moins conserva quelques vestiges des liens qui existèrent entre l'un de ses princes et «le sage bourgeois de Gand.» Edouard III, en devenant son allié, avait soumis sa grandeur et sa renommée à l'autorité de sa prudence; c'est à l'époque de Jacques d'Artevelde qu'appartient la fondation du régime constitutionnel tel qu'il existe encore aujourd'hui en Angleterre, avec la triple direction du gouvernement par le roi, les pairs et les communes.

A peine les Gantois avaient-ils appris que Louis de Nevers, s'applaudissant du succès de la plus odieuse trahison, envoyait ses chevaliers occuper Hulst et Axel, qu'ils coururent aux armes pour les repousser. Axel, où s'étaient enfermés le sire de Brugdam et François Vilain, fut aussitôt enlevé d'assaut, et Hulst partagea le même sort. Les milices de Gand, soutenues par celles de Bruges et d'Ypres, résolurent de poursuivre leur expédition vers Termonde. Leur nombre et leur courage, l'enthousiasme qui les animait, leur ardeur à venger la mort de Jacques d'Artevelde sur les hommes qu'elles accusaient de l'avoir préparée, rendaient leur puissance irrésistible. Le comte de Flandre se hâta de fuir en France, tandis que le duc de Brabant accourait au camp des communes flamandes pour renouveler ses serments d'alliance et interposer sa médiation en faveur des chevaliers qui n'avaient pu s'éloigner. Termonde entra dans l'alliance des communes et ne conserva ses remparts qu'en s'engageant à laisser ouvertes du côté de Gand trois brèches de quarante pieds.

Louis de Nevers, plus irrité que jamais, s'efforçait d'exciter de sa retraite quelque autre complot. Les haines publiques et les haines privées qui avaient frappé Jacques d'Artevelde armèrent des meurtriers contre Simon de Mirabel, qui avait été élu rewaert en 1340, et, le 9 mai 1346, il tomba victime d'une nouvelle trahison. Cependant l'indignation populaire n'en devint que plus vive, et, le 24 juin, les députés de toutes les villes de Flandre réunis à Gand déclarèrent qu'ils seraient toujours fidèles au roi Edouard III. Une année ne s'était pas écoulée depuis la mort de Jacques d'Artevelde.

Tandis que la paix renaissait en Flandre, Edouard III pressait en Angleterre les préparatifs d'un vaste armement, afin d'atteindre le but qu'il se proposait depuis plusieurs années; et, dans les premiers jours du mois de juillet 1346, seize cents navires, que montaient trente mille hommes, quittèrent l'île de Wight: cette flotte portait Edouard III en France. Le prince de Galles, les comtes d'Arundel, de Suffolk, de Warwick, d'Herefort, de Northampton, d'Oxford, d'Huntingdon l'accompagnaient, ainsi qu'un grand nombre de braves chevaliers, parmi lesquels on remarquait Wulfart de Ghistelles. Godefroi d'Harcourt avait pris au conseil du roi d'Angleterre la place de Robert d'Artois, et ce fut par son avis que le pilote reçut du roi lui-même l'ordre de cingler vers la Normandie.

Edouard III aborda près de la Hogue, lieu toujours néfaste pour la France dans ses luttes avec l'Angleterre, et sa première parole fut également un présage de victoire. Edouard III tomba sur le sable comme le dictateur romain en Afrique ou le conquérant normand sur la plage d'Hastings, et prononça à peu près les mêmes paroles: «C'est un très-bon signe pour moi, cette terre me désire.» La Normandie semblait abandonnée sans défense à cette invasion. Tout le Cotentin, la riche cité de Caen, Lisieux, Louviers, Mantes et Vernon furent pillés ou livrés aux flammes, et les Anglais s'avancèrent au centre de la France en suivant la rive gauche de la Seine jusqu'aux portes de Paris. L'on put croire un instant qu'une lutte décisive allait s'engager sous les murs de la capitale, qui devait être le prix de la victoire. Edouard III avait établi son camp à Poissy, berceau de Louis IX, afin de placer ses droits sous la protection du pieux monarque dont il avait souvent allégué l'exemple. Philippe de Valois s'était rendu à l'abbaye de Saint-Denis, comme s'il voulait invoquer contre les étrangers l'appui des ombres royales endormies dans leurs tombeaux; mais la position des deux rois n'était point la même. Autant Philippe de Valois cherchait à éloigner le combat, afin de permettre à tous ses sergents de le rejoindre, autant Edouard III montrait d'ardeur à le provoquer. Un grand nombre de ses hommes d'armes, entraînés par le pillage, avaient quitté ses bannières, et une insurrection des barons normands avait interrompu ses communications avec la mer; mais il comptait sur un mouvement des communes flamandes.

Le 16 juillet, Hugues d'Hastings avait abordé en Flandre avec vingt navires que montaient six cents archers. Il venait, comme lieutenant d'Edouard III, inviter les bourgeois de Flandre à remplir les engagements que leurs députés avaient pris à Gand le 24 juin. Toutes les milices s'armèrent aussitôt, et, le 2 août, elles s'éloignèrent de leurs foyers, sous les ordres de Henri de Flandre, pour envahir l'Artois. Repoussées par la garnison française qui gardait le pont d'Estaire, elles franchirent la Lys à Merville, et, le 14 août, elles mirent le siége devant Béthune. Les sergents français, auxquels avait été confiée la défense de Béthune, étaient nombreux. Un chevalier de la châtellenie de Lille, nommé Godefroi d'Annequin, les commandait, et dès le commencement du siége il se distingua par son courage. Il s'était caché dans un bois près de la ville, tandis que les Flamands s'approchaient, et avait même fait incendier les faubourgs de Béthune pour augmenter leur confiance. En effet, il arriva que les chefs de l'armée flamande pensèrent que c'était leur avant-garde qui les avait précédés pour brûler les faubourgs, et ils s'avançaient imprudemment, croyant n'avoir rien à redouter, quand les Français parurent tout à coup et s'élancèrent dans les rangs de leurs adversaires surpris, qui ne se rallièrent qu'après avoir éprouvé des pertes importantes. Deux jours après, les Flamands voulurent se venger en escaladant les remparts de la ville, mais leurs efforts ne furent pas couronnés de succès. L'assaut dura du matin jusqu'au soir, et lorsqu'ils se virent réduits à cesser de combattre, plusieurs chevaliers flamands avaient été blessés: Henri de Flandre lui-même avait été atteint d'un trait en cherchant à donner aux siens l'exemple du courage.

Une expédition dirigée vers Lillers ne fut pas plus heureuse: les Flamands y perdirent cent chariots et cinq cents hommes. De graves dissensions avaient éclaté entre les milices de Bruges et celles du Franc, et Godefroi d'Annequin parvint, grâce au désordre qui régnait dans leur camp, à brûler leurs tentes. Ce dernier échec acheva de décourager les assistants; ils détruisirent leurs machines de guerre, et se replièrent vers Merville.