Philippe d'Artevelde avait fait publier un mandement général, afin que toutes les communes de Flandre convoquassent leurs nombreuses milices. Elles se hâtèrent d'accourir à sa voix, et dans les premiers jours de juin, cent mille hommes campaient aux bords de l'Escaut. Philippe d'Artevelde voyait autour de lui les fils des compagnons de son père, Simon de Vaernewyck, Jean de Beer, Goswin Mulaert. Toute son armée demandait à grands cris le combat, et ce fut une faute irréparable de ne pas profiter de cet enthousiasme, puisqu'il s'agissait non-seulement de rétablir la paix de la Flandre, mais de la rétablir assez tôt pour que la Flandre pût, en secondant les efforts des communes françaises, rendre impossible l'exécution des desseins hostiles des oncles de Charles VI. On racontait dans toutes les contrées voisines, et cela n'était que trop vrai, que Philippe d'Artevelde avait résolu de s'emparer d'Audenarde sans livrer un seul assaut, espérant beaucoup de ses machines de guerre et encore plus de la famine, qui ne devait pas tarder à se faire sentir parmi les assiégés. On arrivait du Brabant et même de l'Allemagne pour visiter les tentes innombrables des milices communales; les uns admiraient les halles qu'elles avaient construites pour les marchands de draps et de pelleteries, le marché où les fermières, couvertes de riches joyaux, étalaient leur beurre, leur lait et leurs fromages, les vastes tavernes où coulaient sans cesse les vins les plus précieux du Rhin et de Malvoisie; d'autres passaient du quartier des Gantois, placé du côté du Hainaut, par un pont construit sur l'Escaut, au quartier des Brugeois, et de là ils reconnaissaient au nord d'Audenarde, à leurs pavillons variés, les communes d'Ypres, de Courtray, de Poperinghe, de Cassel et du Franc. Ce qui excitait surtout leur étonnement, c'étaient les balistes, les canons et les terribles engins des Flamands, parmi lesquels se voyait une grande bombarde dont on entendait la détonation à six lieues.

Le sire d'Halewyn continuait à opposer à la supériorité numérique des assiégeants la plus héroïque résistance. Par ses ordres, on avait détruit ou couvert de terre les maisons situées le plus près des remparts, et l'on avait même jugé prudent d'enfermer tous les habitants dans les églises, afin que les hommes d'armes n'eussent à redouter ni leurs plaintes, ni quelque émeute imprévue. Ce fut toutefois parmi les sergents eux-mêmes que le mécontentement se manifesta d'abord. Depuis plusieurs semaines, ils ne recevaient plus de solde; enfin un marchand consentit à leur avancer six mille francs pourvu que le comte fît déposer cette somme chez un changeur de Valenciennes, et un valet traversa pendant la nuit les eaux de l'Escaut et le retranchement des assiégeants pour aller annoncer à Louis de Male l'arrangement qui avait été conclu.

Le comte de Flandre se trouvait en ce moment à Hesdin, les lettres que lui adressait Daniel d'Halewyn lui apprirent la triste situation des défenseurs d'Audenarde, et, s'arrachant de son honteux repos, il se rendit sans délai près du duc de Bourgogne, afin de réclamer l'appui de son influence dans le conseil du roi. Le duc de Bourgogne, qui avait épousé l'héritière de la Flandre, était plus intéressé que personne à voir comprimer le mouvement des communes flamandes. Il s'empressa d'accourir à Senlis où était la cour, et y eut une longue conférence avec son frère le duc de Berri. Ils s'entretenaient des troubles de Flandre, lorsque Charles VI arriva tout à coup auprès d'eux en riant et un épervier sur le poing. Il s'écria aussitôt que son plus grand plaisir serait d'abattre l'orgueil des Flamands. L'héritier de Charles le Sage, pauvre enfant à l'esprit prématurément affaibli, ne voyait dans cette grande lutte qu'un champ clos chevaleresque où il pourrait, en brisant sans danger quelques lances, s'égaler aux preux dont les romans avaient charmé ses premiers loisirs. Il ne cessait d'en entretenir tous ceux qui l'entouraient, et les mêmes images le préoccupaient pendant son sommeil. Peu de jours après son entrevue avec ses oncles, il rêva qu'il se trouvait au milieu de tous les barons de son royaume: le comte de Flandre était venu lui offrir un beau faucon, et, dans son impatience de l'essayer, il le faisait lancer par le sire de Clisson; l'oiseau avait pris son essor vers la Flandre, et il l'avait suivi à cheval jusqu'à ce qu'il se vît arrêté par de vastes marais couverts de ronces et de broussailles, mais un cerf ailé vint s'offrir à lui et le porta à travers les airs: son faucon s'était emparé d'un si grand nombre de hérons qu'on ne saurait le dire. Ce songe plaisait beaucoup au jeune prince, qui ne tarda point à placer le cerf volant dans sa devise; et les oncles du roi, mettant à profit cette ardeur puérile, convoquèrent immédiatement à Arras le ban et l'arrière-ban du royaume.

Ce fut dans ces circonstances qu'un héraut de Philippe d'Artevelde arriva à Senlis avec une lettre «moult douce et moult amiable,» dans laquelle les communes flamandes priaient le roi de vouloir bien les réconcilier avec leur seigneur et de se contenter d'une médiation pacifique, lui promettant, s'il renonçait à soutenir le comte par la force des armes, de conserver elles-mêmes la neutralité dans les querelles de la France et de l'Angleterre. Les conseillers du roi ne répondirent rien au messager et le firent même mettre en prison; cependant quelques jours après il fut délivré: on s'était souvenu de la puissance de Jacques d'Artevelde et de son alliance avec Edouard III, et les oncles de Charles VI avaient résolu de chercher, comme Philippe de Valois, à détourner à la fois les communes flamandes de leurs projets hostiles et du respect qu'elles portaient au rewaert.

Les évêques de Laon, d'Auxerre et de Beauvais, Gui d'Honnecourt, Arnould de Corbie, le sire de Rayneval et d'autres chevaliers se rendirent à Tournay: mais les capitaines des milices flamandes avaient déclaré qu'ils n'entameraient aucune négociation pour la paix avant la reddition d'Audenarde et de Termonde, les seules villes qui n'eussent point reconnu leur autorité. Les ambassadeurs français n'étaient pas autorisés à céder à de si grandes exigences: le but de leur mission n'était pas de conclure la paix en livrant aux communes les forteresses du comte, mais de chercher à les sauver par leurs négociations. Ils insistèrent pour qu'on leur adressât des sauf-conduits, en se contentant d'exprimer le désir de traiter avec les magistrats des bonnes villes, et, dès le 16 octobre, ils signèrent des lettres qui, bien que le nom de Philippe d'Artevelde y fût inséré, furent toutefois adressées directement aux trois bonnes villes de Flandre.

Philippe d'Artevelde se trouvait à Gand lorsque ces lettres y furent portées: telles étaient la confiance et l'autorité dont il était investi, que s'il eût été absent personne n'eût osé les ouvrir. A Bruges et à Ypres on arrêta les messagers envoyés par les ambassadeurs français, et, le 20 octobre, Philippe d'Artevelde termina les négociations par un important manifeste où il justifiait toute la conduite des communes flamandes, en déclarant que si Charles VI refusait d'exercer la médiation pacifique qu'elles attendaient de lui comme de leur souverain seigneur, ses projets d'éveiller des discordes dans le pays ne réussiraient point, et que l'on ne redoutait pas davantage ses armées ni sa grande puissance.

Les oncles du roi se trouvaient à Péronne. Ils furent fort irrités de voir que Philippe d'Artevelde rejetait ainsi les propositions qu'ils lui adressaient. Le comte de Flandre était le seul qui s'applaudît de l'orgueil des Flamands, parce qu'il se flattait de pouvoir rentrer triomphant dans ses Etats, comme son père après la bataille de Cassel. «Comte, lui avait dit le roi au milieu de tous ses conseillers, vous retournerez en Artois et brièvement nous serons à Arras, car mieux ne pouvons-nous montrer que la querelle soit nôtre que de approcher nos ennemis.»

Il semble que Philippe d'Artevelde ait conservé assez longtemps, après la bataille de Beverhoutsveld, l'espoir de voir le roi de France céder aux plaintes des communes françaises et à l'avis de plusieurs de ses conseillers qui s'efforçaient de le dissuader de toute expédition en Flandre. Lorsque les tentatives des ambassadeurs arrivés à Tournay l'eurent convaincu qu'ils ne cherchaient qu'à exciter des troubles pour affaiblir la Flandre, il n'hésita plus à traiter avec les Anglais. Les lettres de sauf-conduit accordées par le roi Richard II portent la date du 7 octobre 1382, et ce ne fut que deux jours avant l'arrivée des messagers français dans les bonnes villes de Flandre que les communes envoyèrent des députés à Londres, parmi lesquels il faut citer François Ackerman et Rasse Van de Voorde, et au premier rang un savant théologien nommé Jean de West, qui, après avoir été tour à tour chapelain de Saint-Donat de Bruges, et doyen de Cambray et de Tournay, avait été élu, lors du schisme, évêque de Tournay par les partisans du pape Urbain VI, tandis que le siége de cette ville restait occupé par un prélat favorable à Clément VII. Les députés des communes flamandes se dirigèrent de Bourbourg vers Gravelines et de là vers Calais, où le gouverneur anglais, messire Jean d'Evereux, l'un des ancêtres du comte d'Essex, si fameux sous le règne d'Elisabeth, leur fit grand accueil. Un vent favorable favorisa leur débarquement à Douvres, et ils poursuivirent aussitôt leur voyage vers Londres. Une audience solennelle leur fut accordée au palais de Westminster: ils y exposèrent leur mission en présence du duc de Lancastre, des comtes de Buckingham, de Kent et de Salisbury, «et partout, dit Froissart, estoient bien venus espécialement du commun d'Angleterre, quand ils dirent qu'ils estoient de Gand, et disoient que les Gantois estoient bonnes gens.»

Cependant tout se préparait en France pour une lutte complète et décisive; mais ce n'est point dans quelques séditions et au milieu de quelques tentatives anarchiques qu'il faut en chercher le véritable caractère. Certes, parmi les laboureurs de France et d'Angleterre, chez les fils de Jacques Bonhomme, de même que chez les compagnons de Wat-Tyler et de Jack Straw, il y avait une excitation violente provoquée par les malheurs de tout genre qui s'étaient appesantis sur les pauvres cultivateurs, pillés par les gens de guerre: leurs passions grossières et brutales les portaient à d'horribles excès; mais dans les classes éclairées, parmi tous les bourgeois et même chez un grand nombre de nobles, on retrouvait un sincère enthousiasme pour les traditions des libertés communales. Le vénérable Jean Desmarets était l'un de ces hommes qui avaient appris par une longue expérience, comme Charles V dans ses dernières années, à placer le salut des peuples dans une paix stable que garantiraient le respect de leurs droits et la régularité de leurs institutions. Leurs adversaires étaient au contraire des princes cruels et jaloux qui ne voulaient rendre la royauté absolue que pour être seuls à s'en disputer la tutelle, des barons qu'effrayait le mouvement communal, parce que leurs rigueurs dans leurs domaines avaient contribué à le faire naître, ou des chevaliers de noblesse douteuse dont les ancêtres étaient les courtisans de Philippe le Bel ou de Philippe de Valois. Ce fut ainsi que l'on vit les comtes de Foix et d'Armagnac, si redoutés dans le Midi, oublier leurs querelles et se diriger vers la Flandre en même temps qu'un sire de Revel, qui s'appelait Antoine Flotte. Jusque dans les montagnes de la Savoie et de l'Auvergne, jusque dans les plaines de la Lorraine et de la Gascogne, les feudataires de Charles VI s'empressaient de déployer leur pennon et d'obéir au mandement du roi qui était allé lui-même prendre l'oriflamme à Saint-Denis.

Tandis que Philippe d'Artevelde exhortait les bourgeois d'Ypres et de Courtray à se bien défendre, le roi de France recevait, à l'abbaye de Saint-Nicolas-au-Bois, l'hommage de Louis de Male; mais le dessein d'envahir la Flandre paraissait si périlleux que son frère avait été laissé à Péronne, afin qu'un désastre commun ne détruisît point toute la postérité de Charles V. Lorsque Charles VI arriva le 4 novembre à Arras, rien n'était encore décidé sur la route que suivrait l'armée, et l'on commençait à croire que si les passages de la Lys étaient bien gardés, il serait impossible d'entrer en Flandre. Les uns proposaient de remonter jusqu'aux sources de la Lys; mais la saison était si avancée que l'on devait craindre de trouver des chemins impraticables dans les terres argileuses des pays de Cassel, de Bourbourg et de Furnes. Les autres jugeaient préférable de se diriger vers Tournay et d'y traverser l'Escaut pour aller attaquer les Gantois au pied des murailles d'Audenarde. Le connétable de France, Olivier de Clisson, soutint au contraire qu'il fallait sans hésiter marcher droit aux Flamands, afin de les combattre avant l'arrivée des Anglais. On savait que Philippe d'Artevelde avait annoncé à Ypres la conclusion d'une étroite fédération avec Richard II, et qu'il s'applaudissait de voir régner dans le ciel les vents d'ouest qui devaient favoriser la navigation de ses alliés: on ajoutait qu'une flotte était prête à aborder à Calais. L'avis d'Olivier de Clisson prévalut, et l'on ne songea plus qu'à régler l'ordre de marche de l'armée. Un chevalier flamand, Josse d'Halewyn, qui, de même que Guillaume de Mosschere en 1302, conduisait les étrangers dans le domaine de ses pères avant de concourir à leurs efforts pour ruiner sa patrie, guidait dix-huit cents ouvriers chargés d'élargir les routes, de couper les haies, de combler les ruisseaux. A l'avant-garde paraissaient les maréchaux de l'armée avec six mille quatre cents hommes d'armes, quatorze mille arbalétriers et cinq mille gens de pied recrutés en Artois. Le corps de bataille où se trouvait le roi comptait douze mille hommes d'armes et dix-huit mille arbalétriers. Le comte de Flandre avait prodigué tous ses trésors pour réunir seize mille hommes sous sa bannière dans ce camp où l'on rêvait la dévastation de ses Etats. A son exemple, le duc de Bourgogne avait fait fondre à Malines une partie de la vaisselle et des joyaux de Marguerite de Male, pour entretenir à ses frais un grand nombre de chevaliers, parmi lesquels on remarquait les comtes d'Eu et de la Marche, l'amiral de France, Jean de Vienne, les sires de Châlons, de Vergy, d'Antoing, de Charny, de Montaigu. A ces corps principaux se joignaient un grand nombre de troupes indisciplinées, composées principalement d'aventuriers bretons qui conservaient le nom si redouté de grandes compagnies. Les oncles du roi avaient jugé utile de réclamer leur concours depuis que, dans un conseil tenu à Montargis, ils avaient résolu que l'on n'associerait à cette expédition aucun corps de milices communales. Suivant les données les plus exactes, l'armée de Charles VI ne comptait pas moins de quatre-vingt mille hommes.