La guerre contre les Français devint une croisade religieuse: elle l'était en Flandre par une forte conviction; elle le fut en Angleterre par intérêt politique. On avait publié à Londres une bulle du pape de Rome qui ordonnait de prendre les armes pour combattre les clémentins. Urbain VI y rappelait que des bandes de Bretons et de Gascons avaient envahi les domaines pontificaux, et ajoutait qu'après avoir vainement essayé de ramener ses adversaires par la persuasion, il se trouvait réduit à opposer la force à la force. Tels étaient les motifs qui l'engageaient à charger l'évêque de Norwich de diriger une expédition qui devait jouir de tous les priviléges accordés aux guerres de la terre sainte; en conséquence de cette délégation, l'évêque de Norwich, Henri Spencer, avait adressé, le 9 février 1382, à tous les recteurs, vicaires et chapelains d'Angleterre, des lettres par lesquelles il les exhortait à enrôler leurs paroissiens: dès ce moment, il déposa lui-même la mitre pour ceindre l'épée. Petit-fils de Hugues Spencer, décapité sous le règne d'Edouard II, il était devenu, encore fort jeune, évêque de Norwich en 1369; mais c'était pendant les mouvements insurrectionnels de 1381 qu'il avait révélé toute l'énergie de ses mœurs belliqueuses. Portant un casque, une cuirasse et une épée à deux tranchants, il avait pénétré le premier dans le camp des laboureurs à Northwalsham, et un éclatant succès lui avait livré Jean Littestere, qu'ils nommaient leur roi. Henri Spencer se souvenait qu'un autre évêque de Norwich avait été envoyé en Flandre par Jean sans Terre pour arrêter les succès de Philippe-Auguste: si le premier n'avait point réussi à prévenir la déroute de Bouvines, le second se vantait de pouvoir réparer la défaite de Roosebeke.
L'évêque de Norwich s'était embarqué précipitamment à Northbourne, à bord des vaisseaux qu'avait réunis son ami Jean Philippot, qui s'était aussi illustré dans les troubles de 1381 en tuant Walter Tyler. Il devait attendre à Calais le maréchal de Beauchamp retenu aux frontières d'Ecosse; mais son impatience l'entraîna bientôt à commencer la guerre. Il consulta ses compagnons d'armes, et ils décidèrent, d'un commun accord, qu'il fallait la porter en Flandre. Le lendemain, trois mille Anglais se dirigèrent vers Gravelines, dont les retranchements tombèrent en leur pouvoir. Louis de Male se trouvait en ce moment à Lille: il se hâta d'envoyer à l'évêque de Norwich deux chevaliers, Jean Vilain et Jean Vander Meulen, pour lui représenter qu'il s'étonnait d'autant plus de cette agression qu'il reconnaissait le pape de Rome: dès qu'ils nommèrent monseigneur de Flandre, les Anglais leur demandèrent de quel seigneur ils voulaient parler; car à leurs yeux les véritables seigneurs du pays, par l'exercice de l'autorité et le droit de la conquête, étaient le roi de France et le duc de Bourgogne, tous les deux clémentins.
Les Anglais continuaient leur marche en suivant le rivage de la mer; ils avaient reçu des renforts de Calais et de Guines, et leur armée comptait, selon quelques chroniqueurs, quinze cents archers et plus de six cents lances; selon d'autres, huit cents chevaux et dix mille fantassins. Henri Spencer, qui faisait déployer devant lui la bannière de saint Pierre sur laquelle brillaient les clefs pontificales, avait déjà dépassé le village de Mardyck lorsqu'on vint l'avertir que toutes les garnisons des châtellenies voisines, sous les ordres du Haze de Flandre et de Jacques Metteneye, s'étaient rangées en ordre de bataille devant Dunkerque pour l'arrêter: elles formaient environ quatorze mille hommes, en y comprenant dix-neuf cents Français ou Bretons. Un héraut alla sommer les Leliaerts de déclarer s'ils étaient urbanistes ou clémentins; ils le tuèrent: ce fut le signal du combat. Un capitaine gantois, qui avait été l'un des députés des communes en Angleterre, Rasse Vande Voorde, s'élance le premier pour les attaquer. L'enthousiasme des croisés est extrême: il leur semble que Dieu même les conduit au triomphe; car ils entendent retentir au-dessus de leurs têtes les roulements menaçants du tonnerre, et la foudre frappe leurs ennemis, mêlée aux traits de leurs archers: bientôt toute l'armée du comte fuit vers Dunkerque, où les Anglais entrent avec les vaincus. Cette glorieuse journée entraîne la soumission de Bergues, de Cassel et de Bourbourg (25 mai 1383).
De Dunkerque l'évêque de Norwich se dirigea vers Aire; mais comme cette ville était bien gardée, il passa outre et s'empara de Saint-Venant, puis il marcha vers Bailleul. Poperinghe et Messines lui ouvrirent leurs portes; à sa voix, toutes les populations des bords de la mer s'insurgeaient depuis Furnes jusqu'à Blankenberghe, et, dans les premiers jours de juin, Ackerman, qui avait pendant quelques jours campé devant Bruges, vint avec vingt mille Gantois se joindre aux Anglais.
Le siége d'Ypres fut résolu: il était important de reconquérir cette ville qui ouvrait aux ennemis l'entrée de la Flandre. Si la garnison qu'elle avait reçue de Charles VI était peu nombreuse, elle possédait d'intrépides défenseurs: c'étaient les chevaliers qui avaient naguère sauvé Audenarde. Ils détruisirent les faubourgs dont l'industrieuse population avait émigré l'année précédente, et employèrent les débris des habitations à former de nouvelles palissades. Ces travaux duraient encore lorsque la cloche du beffroi annonça l'approche des croisés; tous les chevaliers accoururent aussitôt sur les remparts, et ils ordonnèrent qu'on tirât les canons. Par un hasard qui parut aux assiégés un favorable augure, cette première décharge renversa un noble anglais, nommé Guillaume de Felton, qui chevauchait sur un cheval blanc au premier rang des siens.
Cependant l'évêque de Norwich espérait un triomphe facile; il ne doutait même pas que la prise d'Ypres n'obligeât Louis de Male à abandonner Charles VI pour chercher un protecteur dans Richard II, et l'on nous a conservé des lettres royales, portant la date du 20 juin 1383, où il se faisait autoriser «à prendre et recevoir du comte et des gens de Flandre, homage lige et tous autres sermentz de foialté et de loyalté au roy Richard comme vray roy de France et leur soverain seigneur.» Les Gantois avaient, dit-on, promis à l'évêque de Norwich qu'ils prendraient Ypres en trois jours. Ils se confiaient dans les sympathies des bourgeois dont la plupart comptaient un frère ou un ami parmi les assiégeants, et leur criaient de loin: «Pensez pour le temps passé, nous vous aiderons et serons ensemble;» mais cet appel ne fut point entendu. Ceux qui n'avaient pas eu le courage de s'exiler à l'invasion de Charles VI n'osèrent pas briser le joug qui pesait sur eux. Deux assauts échouèrent, et les assiégeants se virent réduits, au moment où ils se croyaient maîtres de la ville, à se résigner à toutes les lenteurs d'un siége régulier.
Les Anglais se divisèrent en trois quartiers. Le premier corps était sous les ordres de l'évêque de Norwich; les deux autres campaient à l'est et au sud-ouest de la ville. Les Gantois s'étalent placés vers le nord, près de l'église de Saint-Jean, et rivalisaient de zèle et de valeur. Près de la porte de Boesinghe on avait détourné les eaux qui alimentaient les fossés; ailleurs, près de la porte de Menin, on avait établi des batteries de pierriers qui ne cessaient de tirer aussi bien la nuit que le jour: elles enfoncèrent deux fois la porte et vingt-sept fois les barrières; mais chaque fois les assiégés réussirent à les réparer.
Le 27 juin, les Anglais avait tenté un nouvel assaut près de la porte du Temple: ils avaient été repoussés quand une seconde armée de Gantois, commandée par Pierre Van den Bossche et Pierre de Wintere, rejoignit celle d'Ackerman. Des renforts non moins considérables arrivèrent d'Angleterre: c'était une multitude d'ouvriers et de serfs confondus avec des prêtres et des moines, qui, au premier bruit de la victoire de Dunkerque, avaient pris les chaperons blancs, ornés de la croix rouge et les glaives enveloppés d'un fourreau rouge, qui formaient le signe distinctif des urbanistes. N'ayant ni haubert ni cuirasse, et moins guidés par leur zèle religieux que par le désir de parcourir le monde en s'enrichissant de dépouilles, ils avaient traversé la mer, sur la flotte de Jean Philippot, sans argent et sans vivres, mais pleins de confiance dans l'avenir. Quel que fût leur nombre, ils semblèrent aux chefs de la croisade peu dignes de prendre part à la guerre sainte, et, aux yeux des hommes les plus sages, leur présence fut l'une des causes des malheurs des Anglais, qui, jusqu'à cette époque, se croyaient protégés par le ciel. Un instant les assiégés, intimidés par ce vaste déploiement de forces, entamèrent des négociations pour livrer la ville; mais ils les rompirent dès qu'ils eurent appris que Louis de Male avait réclamé l'appui du duc de Bourgogne, et que bientôt l'on verrait entrer en Flandre une armée française aussi nombreuse que celle qui avait combattu à Roosebeke: les mêmes bruits s'étaient répandus dans le camp anglais, et l'évêque de Norwich ne négligeait rien pour presser les attaques. Afin que les fossés de la ville fussent complètement mis à sec, il fit écouler toutes les eaux des étangs de Diekebusch et de Zillebeke. Les laboureurs apportaient à l'envi des claies et des fascines qui formaient des ponts jusqu'au pied des remparts; des tours roulantes avaient également été construites, et les bombarbes lançaient sans relâche sur la ville des projectiles enflammés qui la menaçaient d'une complète destruction.
Déjà quelques Bretons, hâtant leur marche pour délivrer Ypres, étaient arrivés à Commines, guidés par le sire de Saint-Léger et Yvonnet de Tainteniac; mais ils se laissèrent surprendre sur les bords de la Lys par deux cents lances anglaises qui les attendaient. Ce fut une affreuse déroute: la poursuite ne cessa qu'aux portes de Lille. Le sire de Saint-Léger avait péri: parmi ceux de ses compagnons qui rendirent leur épée se trouvaient Jean sans Terre, bâtard du comte, et plusieurs chevaliers leliaerts. Ce fut en vain que les capitaines d'Ypres voulurent payer leur rançon, l'évêque de Norwich leur répondit orgueilleusement que tout ce qu'ils possédaient «estoit de son trésor.»
Ces revers mirent le comble à la désolation des assiégés. L'eau manquait dans les puits, et la ville étroitement bloquée ne recevait plus de vivres. Louis de Male était lui-même tellement inquiet qu'il avait chargé l'évêque de Liége, Arnould de Hornes, d'annoncer à l'évêque de Norwich qu'il joindrait à sa croisade contre les clémentins un secours de cinq cents lances, s'il consentait à la conduire dans un autre pays. Mais les capitaines gantois ne virent dans ces propositions de Louis de Male qu'une ruse pour faire lever le siége d'Ypres, et ce fut par leur conseil que l'évêque de Norwich déclara qu'il fallait d'abord que les assiégés se remissent en son pouvoir.