Huit jours s'écoulèrent dans une stérile anxiété. Le duc d'Orléans, instruit de ce qui se passait dans le camp du duc de Bourgogne, attendait patiemment le moment d'en profiter, et les Gantois envoyèrent de nouveau leurs espions jusqu'aux barrières de Clermont sans apercevoir les Armagnacs. Cette fois, on les pressa inutilement d'ajouter, à la semaine écoulée, un nouveau délai de cinq jours. Le duc insistait d'autant plus qu'il savait qu'une armée anglaise, commandée par le roi Henri IV lui-même, était prête à débarquer en France pour le soutenir conformément à leurs traités secrets. Quelles que fussent les exhortations des chevaliers de la cour du duc, les Gantois répondaient toujours: «N'osez-vous pas conduire monseigneur de Bourgogne à Paris? Il n'est pas vrai que les Armagnacs soient à Clermont, et nous avons pris toutes les forteresses qui pouvaient vous arrêter.» Pour les faire changer d'avis, on leur montra des chartes revêtues du sceau du roi, où de grands avantages, leur disait-on, étaient promis à l'industrie flamande s'ils n'abandonnaient point l'expédition; on leur remit même une lettre des bourgeois de Paris qui les appelaient comme des frères engagés depuis un demi-siècle dans des luttes communes. Tout fut inutile. Les Gantois soupçonnaient quelque ruse du duc de Bourgogne, et dès que le soir fut arrivé ils arrachèrent les auvents et les solives des maisons des faubourgs de Montdidier pour allumer de grands feux dans leurs quartiers. Ils chargèrent aussitôt leurs bagages sur leurs chariots et prirent les armes. Leurs cris répétés: «Wapens! wapens! te Vlaendren waert! Aux armes! aux armes! en Flandre!» réveillèrent le duc de Bourgogne. Il envoya quelques seigneurs s'informer de ce qui se passait; les Flamands refusèrent de les écouter. Aux premières lueurs de l'aurore, ils s'écrièrent tous: «Go! go!» C'était le signal du départ. Le duc de Bourgogne était monté à cheval avec le duc de Brabant, son frère, et il se rendit avec lui près des Gantois. «Et là, dit Enguerrand de Monstrelet, le chaperon ôté hors de la tête devant eux, leur pria à mains jointes, très-humblement, qu'ils voulsissent demeurer avecque lui jusqu'à quatre jours, en eux disant et appelant frères, compains et amis les plus féables qu'il eût au monde.» Jean sans Peur alla même jusqu'à leur promettre de leur abandonner tous les impôts de la Flandre. Le duc de Brabant joignit ses prières aux siennes. Les bourgeois des communes flamandes ne voulurent rien entendre; à toutes les exhortations qu'on leur adressait, ils répondaient en montrant les lettres qui limitaient la durée de l'expédition et invoquaient le sceau du duc dont elles étaient revêtues.

Le duc de Bourgogne n'osa insister plus longtemps. Les Flamands avaient mis le feu à leurs tentes, et la flamme, se répandant dans tout le camp, avait gagné le logis du duc. Jean sans Peur se préparait déjà à le quitter. A moins de se résoudre à attendre ses ennemis, il ne lui restait qu'à imiter l'exemple des Gantois. Il les suivit jusqu'à Péronne, où il les remercia très-humblement de leurs services, en chargeant le duc de Brabant de les ramener jusqu'à leurs frontières. La puissance de la Flandre communale était restée si redoutable que lors même qu'elle refusait tout à Jean sans Peur, il n'était rien que Jean sans Peur osât lui refuser.

Peu de jours après, le duc de Bourgogne entrait presque seul à Paris, où il craignait de se voir devancé par le duc d'Orléans. Son influence avait été compromise, dans la capitale du royaume, par sa malheureuse expédition de Montdidier. Mille rumeurs y ébranlaient d'ailleurs sa popularité. Son alliance avec les Anglais n'était plus douteuse: et on répandait de nouveau le bruit qu'il s'était engagé à leur restituer les duchés de Guyenne et de Normandie et à leur remettre, comme gage de sa promesse, quatre des principales villes du rivage de la Flandre, Gravelines, Dunkerque, Dixmude et l'Ecluse. Pour répondre à ces accusations, Jean sans Peur, guidé sans doute par les conseils d'un théologien aussi habile que Jean Petit, tira du trésor des chartes de la Sainte-Chapelle une bulle d'Urbain V, et, en vertu de cette bulle qui avait condamné les pillages des grandes compagnies sous le règne de Charles V, il fit déclarer, au nom du roi Charles VI, «par toutes les églises d'icelle cité de Paris, avec cloches sonnantes et chandelles allumées, le duc d'Orléans et ses frères, les ducs de Berri et de Bourbon, le comte d'Alençon, tous nommés par leurs propres noms, et autres leurs adhérents et alliés, excommuniés et publiquement anathématisés.» L'interdit religieux, usurpé par le pouvoir politique, devenait un instrument de discorde entre les descendants mêmes de ces rois qui, tant de fois, y avaient eu recours contre la Flandre.

Tandis que Jean sans Peur, à défaut d'autres ressources, invoquait les foudres d'un stérile anathème contre les Orléanais, les Brugeois, accompagnés des milices de onze autres villes, s'arrêtaient, le 6 octobre, sous les ordres du bourgmestre Liévin de Schotelaere, dans la plaine de Ten-Belle, à trois lieues de Bruges. Le bourgmestre Baudouin de Vos et les échevins Jean Hoste, Jacques Breydel et George Vander Stichele se rendirent immédiatement auprès d'eux, afin de connaître l'heure à laquelle ils comptaient entrer à Bruges. Ils indiquèrent la matinée du lendemain, en se contentant de réclamer une augmentation de solde; mais la nuit leur inspira d'autres résolutions. Une vive agitation se manifestait, et l'on entendait répéter de toutes parts qu'il fallait profiter d'une occasion si favorable pour obtenir le redressement de tout ce qui avait été fait contre les libertés ou les intérêts de la commune. C'est sous l'empire de ces impressions tumultueuses, où les regrets et la colère se confondent, qu'ils arrivent le lendemain, vers huit heures du matin, à Saint-Michel, où ils trouvent le bourgmestre Baudouin de Vos, Jean Hoste, Jacques Breydel et Georges Vander Stichele, qui s'efforcent inutilement de les calmer. Ils déclarent qu'ils ne déposeront les armes et ne rentreront à Bruges que lorsqu'on aura fait droit à leurs réclamations. Elles portent sur sept points principaux: la citation, au son de la cloche, et la condamnation des bourgeois contumaces; l'existence de la cueillette sur le blé dont ils demandent l'abolition; le tort causé aux corps de métiers par la suppression du subside mensuel, connu sous le nom de maendghelt; l'insuffisance de leur solde, qui doit être élevée de huit à dix gros par jour; l'illégalité de la taxe du septième denier perçu par le duc, tandis que les comtes, ses devanciers, se sont contentés d'un droit d'accise sur les revenus de la ville; le caractère, non moins attentatoire à leurs franchises, des lettres de Jean sans Peur, qui défendent sous les peines les plus sévères de déployer les bannières de la commune tant que celle du duc n'a point été arborée la première sur la place du Marché; l'injustice et la rigueur du droit de confiscation, que le duc s'attribue contrairement aux anciens priviléges et aux anciens usages. On leur répond doucement que leurs requêtes seront soumises au duc, et qu'il est permis d'espérer «qu'on y pourvoie par raison telement qu'ilz en devront estre contens;» mais qu'il convient qu'ils retournent paisiblement dans leurs foyers, s'ils ne veulent «perdre la bonne grâce de mon dit seigneur, en laquelle ils estoient sur tous autres qui l'avoient suivi de son pays de Flandres.» Ces discours ne les persuadent point: «Non, non!» s'écrient-ils, «nous ne voulons pas être trompés comme nous l'avons déjà été; nous voulons que l'on nous accorde nos requêtes avant de rentrer dans la ville.» On leur représente toutefois que les trois derniers points de leurs réclamations ne peuvent être réglés que par le duc lui-même, et les magistrats ajoutent qu'ils sont prêts à céder à leurs vœux sur tous les autres. Un acte public en fut dressé, et l'agitation commençait à s'apaiser quand de nouveaux cris s'élevèrent: «Non, non, nous voulons obtenir tout ce que nous avons demandé!» Mille voix exigeaient la révocation du bailli et de l'écoutète, et ajoutaient qu'il fallait bannir les magistrats naguère désignés par le duc, notamment les bourgmestres Jean Biese et Nicolas Dezoutere, hommes nouveaux dont l'origine, étrangère à toutes les gloires du pays, ne rappelait que la honte et l'intrigue. Jacques Breydel, s'offrant comme médiateur aux bourgeois armés, s'efforça vainement d'interposer comme un gage de paix, un nom qui fut pour leurs ancêtres un gage de victoire: ils chargèrent leurs tentes sur leurs chariots, et les rangèrent en bon ordre sous les murs de Bruges, près du hameau de Saint-Bavon, comme s'ils eussent encore été devant les remparts de Montdidier.

Le sire Steenhuyse s'était rendu à Gand près du comte de Charolais, et de là à Beauvais près de Jean sans Peur pour exposer la situation des choses. Les conseillers du duc jugèrent qu'il fallait céder, à Saint-Bavon, aux plaintes des communes, comme leur maître avait cédé à leurs murmures en Vermandois. On abandonna au ressentiment des Brugeois le Calfvel de 1407. Les cinquante-deux doyens de la ville vinrent y arracher les sceaux qu'ils avaient été autrefois contraints d'y apposer; l'aubette des commis de la gabelle, au Braemberg, fut renversée, et une sentence d'exil frappa les magistrats haïs de la commune.

A Gand, dans la résidence même du comte de Charolais, les officiers du duc furent également changés. L'expédition de Montdidier, si peu intéressante par ses résultats, avait été un fait important dans l'histoire de la Flandre, parce qu'elle avait, sous les auspices mêmes du duc de Bourgogne, offert aux communes la résurrection de leur nationalité armée et libre.

L'indépendance commerciale de la Flandre se manifeste dans une foule de documents de ce temps. L'arrestation du comte Archibald de Douglas en fut notamment un mémorable exemple. Archibald de Douglas avait débarqué à l'Ecluse et se préparait à se rendre à Paris, où l'appelaient non-seulement des lettres de Charles VI et du duc de Guyenne, mais aussi d'autres lettres du duc de Bourgogne en ce moment retenu par ses intrigues dans la capitale du royaume; cependant, lorsqu'il passa à Bruges, les échevins le firent arrêter à la requête de quelques marchands de la ville de Malines qui l'accusaient d'avoir fait vendre à son profit, dans les ports d'Ecosse, les laines qui formaient le chargement d'un de leurs navires capturé dans les eaux de Nieuport. Deux chevaliers qui l'accompagnaient, Jean Sintcler et Thomas de Murray, n'obtinrent sa liberté qu'en s'offrant pour otages, et ne furent eux-mêmes relâchés qu'après avoir juré qu'ils reviendraient se constituer prisonniers dans le délai de soixante jours. Des députés de la ville de Malines appuyaient, près de Jean sans Peur les plaintes de leurs concitoyens, et il n'est guère permis de douter qu'ils n'aient été indemnisés de leurs pertes avant que le duc de Bourgogne relevât les otages de leur serment.

L'on se souvenait à Bruges qu'en 1402 le bâtard Louis de Hollande, saisi dans l'une des grandes rues de la ville et conduit au Steen pour avoir adressé à l'écoutète des paroles injurieuses, avait été réduit à se remettre humblement, tant de sa personne que de ses biens, au jugement des magistrats, et dix ans après l'arrestation du comte de Douglas, nous verrons les échevins de Bruges employer les mêmes moyens de coercition contre un autre dignitaire du royaume d'Ecosse, Jean Bolloc, évêque de Ross, qui fit offrir une caution de deux mille nobles par trois bourgeois de Bruges.

Les communes flamandes, qui voyaient avec joie renaître leur influence et leur prospérité, ne s'applaudissaient pas moins du mouvement qui se développait en France. Fidèles à une antique alliance dont l'incendie de Courtray n'avait pu effacer tous les vestiges, elles saluaient avec enthousiasme la reconstitution des franchises de Paris, anéanties le même jour que celles de la Flandre. Les habitants de la capitale du royaume avaient chargé des députés de proposer à toutes les villes une étroite confédération, et, dans ces graves circonstances, les échevins de Gand (c'étaient, entre autres, Ghelnot Damman, Jean Sersimoens, Victor Vander Zickele, Simon Uutenhove, Sohier Everwyn, Baudouin de Gruutere) résolurent d'envoyer une ambassade solennelle à Paris. En vertu des mêmes titres qui l'avaient placé au premier rang des représentants de la Flandre communale, lors des fameuses requêtes de l'hôtel de Ten Walle, Ghelnot Damman fut choisi pour le chef de cette ambassade, et il ne tarda pas à se rendre à Paris, où, dans un grand banquet à l'hôtel de ville, le prévôt des marchands et les échevins échangèrent avec les députés gantois, en signe d'amitié mutuelle, le chaperon blanc, qui fut aussitôt adopté par une grande partie des bourgeois de Paris. Peu de jours après, Charles VI le recevait lui-même des mains de Jean de Troyes: trente années s'étaient écoulées depuis le 27 novembre 1382.

Les communes flamandes croyaient retrouver en France, dans le mouvement du quinzième siècle, les grandes inspirations d'une autre époque. C'était une grave erreur; si Etienne Marcel eût vécu, n'eût-il pas engagé les Parisiens à se défier du duc de Bourgogne, puisqu'il oubliait, aussi bien que le duc de Normandie, que son premier devoir était de repousser les Anglais? En 1413, Jean Marcel était dans le parti du dauphin. Les tendances et les besoins de l'esprit communal créèrent, il est vrai, la belle ordonnance du 25 mai; mais la pensée devrait succomber dans sa lutte avec le fait, l'anarchie devait étouffer la liberté. Jean sans Peur, qui avait si fréquemment réitéré au peuple ses pompeuses promesses et qui semblait avoir, comme souverain de la Flandre, une mission incontestée pour les accomplir, ne portait aux communes françaises, qui criaient Noël à sa venue, que l'agitation et le désordre: peu lui importait de profaner de nobles souvenirs et d'exciter les mauvaises passions de la multitude, pourvu qu'elles offrissent une insurmontable barrière aux projets des Orléanais. Louis de Nevers et Louis de Male avaient sans cesse opposé aux sages bourgeois des cités flamandes le métier des bouchers. C'est aussi le métier des bouchers que leur petit-fils continue à opposer aux sages bourgeois de Paris, amis des progrès pacifiques et durables; il lui a donné pour chef son propre frère, le comte de Nevers, et récompense en même temps le zèle de Capeluche, leur héros, par l'office le plus important et le plus convenable à ses mœurs, celui de bourreau.