Le duc Philippe, qui venait de réunir à ses Etats de Bourgogne les comtés de Flandre, d'Artois, de Nevers et de Rethel, avait été surnommé le Hardi, parce qu'il avait résisté deux fois au Prince noir, un jour à la bataille de Poitiers où il combattit vaillamment, un autre jour à Londres, pendant sa captivité, à propos d'une partie d'échecs. Mais l'intrépidité que l'on vantait chez lui n'était ni impétueuse ni aveugle comme celle de son arrière-petit-fils qui porta le même surnom. «Il estoit, dit Froissart, sage, froid et imaginatif et sur ses besognes véoit au long.» et Christine de Pisan ajoute: «Prince estoit de souverain sens et bon conseil: doulx estoit et amiable à grans, moyens et petis; les bons amoit de tous estas; large comme un Alexandre, noble et pontifical, en court et estat magnificent; ses gens amoit moult chièrement, privé estoit à eulx, et moult leur donnoit de bien.»

Lorsque Christine de Pisan loue la générosité du duc de Bourgogne, il semble que cet éloge ne soit point complètement désintéressé chez elle; et néanmoins il reproduit les traits de son caractère qui frappèrent le plus vivement ses contemporains. Provoquant par son propre luxe le luxe des bourgeois, multipliant les joutes et les fêtes, protégeant les relations des marchands étrangers établis en Flandre plutôt que l'industrie de ses habitants, Philippe le Hardi opposa sans cesse à l'énergie du sentiment national chez les communes un système de corruption lente et astucieuse que devaient poursuivre ses successeurs. Le jour même des obsèques de Louis de Male, tandis que les cierges funéraires éclairaient encore les églises de Lille tendues de deuil, il conviait ses conseillers, ses chevaliers et ses amis à un banquet où il s'était plu à étaler toute sa pompe et toute sa magnificence: c'était le programme de la domination qu'il inaugurait.

Trois mois s'écoulèrent: le duc de Bourgogne s'était rendu à Bruges, dans les derniers jours d'avril 1384, pour y recevoir les serments des échevins. Il se montrait gracieux et affable pour les bourgeois, et venait de faire publier une déclaration où il remettait tous ses griefs aux villes soumises à son autorité, quand on apprit tout à coup que le sire d'Escornay était entré à Audenarde.

Une surprise avait enlevé aux Gantois ce qu'une surprise leur avait livré. Le sire d'Escornay, instruit que François Ackerman avait quitté Audenarde pour aller assister aux noces de l'un de ses neveux, avait réuni quatre cents chevaliers et écuyers dans les bois d'Edelare. Plusieurs de ses compagnons s'étaient déguisés et étaient arrivés aux barrières d'Audenarde: leur premier soin avait été de briser les roues de leurs chariots pour que l'on ne pût plus fermer les portes, et le sire d'Escornay était accouru aussitôt avec les siens en criant: Ville gagnée! Les compagnons d'Ackerman n'avaient eu que le temps de se retirer à Gand.

Lorsque des députés gantois vinrent se plaindre au duc de Bourgogne de cette violation de la trêve, il se contenta de leur répondre que le sire d'Escornay n'avait agi qu'en son propre nom et pour venger ses querelles particulières. Cependant il n'en continua pas moins à mander en Artois les nobles du duché de Bourgogne, et la guerre, que renouvelaient à la fois les murmures des bourgeois de Gand et l'intérêt politique du prince, se ralluma de toutes parts. Elle offrit le même caractère que sous Louis de Male. Les capitaines qui commandaient dans les villes les plus importantes multiplièrent leurs excursions pour piller les villages et incendier les moissons; le plus redouté de tous était le sire de Jumont, chevalier bourguignon récemment créé grand bailli de Flandre, qui se tenait à Courtray. «Quand il pouvoit, dit Froissart, attraper des Gantois, il n'en prensist nulle rançon que il ne les mist à mort, ou fit crever les yeux, ou couper les poings, ou les oreilles, ou les pieds, et puis les laissoit aller en cel état pour exemplier les autres; et estoit si renommé par toute Flandre de tenir justice sans point de pitié et de corriger cruellement les Gantois, que on ne parloit d'autrui en Flandre que de lui.» De non moins cruelles représailles attendaient les hommes d'armes du sire de Jumont. Des bandes de laboureurs chassés de leurs terres, que les Bourguignons appelaient les pourcelets de la Raspaille, s'assemblèrent dans les bois de la Raspaille, entre Renaix et Grammont, et de là ils allaient, pour se venger de leurs insultes, les attaquer jusque dans les châteaux où ils trouvaient un asile. Une désolation profonde s'était répandue dans toute la Flandre.

Cependant les Gantois espéraient des secours de l'Angleterre: ils n'avaient pas interrompu leurs relations avec les communes du Brabant et du Hainaut; mais ils s'appuyaient surtout sur la Zélande, qui leur servait d'entrepôt dans leur commerce avec la hanse teutonique. C'était de ce côté que, pour les affaiblir, il fallait d'abord les isoler. Philippe le Hardi s'adressa au duc Albert de Bavière; des ordres rigoureux étouffèrent le zèle des communes zélandaises; et par une suite immédiate de ce premier succès, Philippe le Hardi ne recula devant aucun sacrifice pour corrompre l'un des capitaines flamands, Arnould Janssone, qui commandait dans le pays des Quatre-Métiers, d'où les bourgeois de Gand tiraient de nombreux approvisionnements. Sa trahison les en priva désormais et ils apprirent à redouter la famine.

D'autres complots menacèrent bientôt les Gantois jusque dans leurs foyers. Une profonde agitation régnait au milieu d'eux depuis que l'heureuse tentative du sire d'Escornay leur avait enlevé une forteresse à laquelle semblaient attachées les destinées de la Flandre; mille rumeurs accusaient d'honorables bourgeois de se préparer à imiter l'exemple de Janssone, et déjà quelques-uns avaient osé déclarer, disait-on, qu'il fallait se réconcilier avec le roi de France. La commune n'en reste pas moins pleine d'enthousiasme pour la défense de ses franchises. Le 18 juillet, l'étendard du roi d'Angleterre est publiquement arboré: c'est à la fois une protestation en faveur de l'alliance anglaise et une déclaration solennelle que Gand repousse toute négociation où le duc de Bourgogne voudrait lui imposer la suzeraineté de son neveu. Cependant les Leliaerts accourent sur la place publique et cherchent à renverser la bannière où Edouard III a placé les fleurs de lis à l'ombre des léopards; mais leurs chefs sont presque aussitôt arrêtés et chargés de chaînes. Le plus illustre est le sire d'Herzeele, que le souvenir des exploits du héros de Nevele ne protége plus: on sait qu'en 1382 il a refusé de suivre Philippe d'Artevelde, quand il quitta Audenarde pour se diriger vers Roosebeke; on lui reproche aussi de s'être montré constamment l'ennemi d'Ackerman; enfin on l'a entendu dans cette funeste lutte appeler tous ses amis à s'armer contre la commune.

Cette journée avait consolidé les relations de la Flandre avec l'Angleterre; on en apprit avec joie les résultats à Londres. Les conseillers de Richard II voyaient depuis longtemps avec jalousie les efforts du duc de Bourgogne pour rendre à la monarchie de Charles VI l'une de ses plus belles provinces. Dès le mois de mai 1384, au moment où de nouvelles négociations s'engageaient pour la conclusion d'une paix définitive, ils avaient eu soin d'omettre le nom du comte de Flandre dans les instructions données au duc de Lancastre et au comte de Buckingham. La défaite des Leliaerts à Gand ranima leurs espérances, et le 18 novembre 1384, ils firent publier à Londres une déclaration complètement hostile au duc de Bourgogne.

Le roi d'Angleterre y rappelait «que jusqu'à ce moment le pays de Flandre, soumis à sa suzeraineté comme relevant de sa couronne et de son royaume de France, si célèbre autrefois par le nombre de ses villes et celui de ses habitants, se trouvait, depuis la mort de son cher cousin Louis, comte de Flandre, dépourvu de tout gouvernement régulier, puisque son héritier ne s'était pas présenté pour faire acte d'hommage à son seigneur et légitime souverain;» puis, après avoir retracé les guerres, les dévastations et les pillages qui menaçaient chaque jour les communes flamandes, notamment les bourgeois de la cité de Gand, pour lesquels il nourrissait une sincère affection, il annonçait qu'il avait créé rewaert de Flandre un illustre chevalier anglais nommé Jean Bourchier, qui avait dans sa jeunesse combattu en Bretagne sous les drapeaux de Jeanne de Montfort.

Ce fut vers le mois de janvier que Jean Bourchier arriva à Gand avec mille archers et une troupe d'hommes d'armes qui ne semble pas avoir été fort nombreuse. Sa présence assura de plus en plus l'autorité des capitaines de la commune, parmi lesquels François Ackerman n'avait pas cessé d'occuper le premier rang.