Ils ne s'étaient point trompés. Le 17 juillet, ils assistèrent à Reims au sacre de Charles VII, et le même jour Jeanne d'Arc écrivit au duc de Bourgogne une lettre où elle l'exhortait à faire la paix et à se réunir au roi de France contre les Sarrasins qui faisaient chaque jour en Orient de nouveaux progrès. C'était en vain que Gui, bâtard de Bourgogne, frère du duc, les sires de Roubaix et de Rebecque, et d'autres chevaliers de Flandre et de Hainaut, étaient allés combattre les infidèles. Le roi de Chypre venait de tomber en leur pouvoir, et le bruit courait qu'une lettre menaçante du soudan était parvenue aux princes chrétiens.

Les intérêts politiques du duc de Bourgogne semblaient en ce moment l'engager à se montrer favorable aux nobles et pacifiques remontrances de l'héroïne inspirée dont la gloire avait justifié la mission. Si Charles VII devait chasser les Anglais de tout le territoire qu'ils occupaient en France, il était urgent de traiter avec lui avant que sa victoire fût complète; car le jour où l'appui des Bourguignons serait devenu inutile, Philippe eût perdu le droit d'en fixer lui-même les conditions et le prix. On remarquait d'ailleurs qu'il était moins dévoué aux Anglais depuis la malencontreuse expédition du duc de Glocester, et de nouveaux différends venaient de s'élever dans le pays de Cassel, où les députés des communes dépouillées de quelques priviléges interjetaient appel au parlement de Paris, en se plaçant sous la protection de l'évêque de Térouane, chancelier du roi Henri VI.

Ce fut dans ces circonstances qu'une ambassade, conduite par l'archevêque de Reims, vint offrir au nom de Charles VII la réparation de l'attentat de Montereau, la concession de nouveaux domaines et la promesse d'être désormais affranchi de tout lien de vassalité pour ceux qui formaient l'héritage de Jean sans Peur. Philippe eût aisément accepté ces propositions, mais elles rencontraient une vive opposition dans les villes flamandes qui ne voulaient point se séparer des Anglais. L'évêque de Tournay et le sire de Lannoy furent chargés par le duc de Bedford de ne rien négliger pour maintenir le traité de Troyes. La duchesse de Bedford, Anne de Bourgogne, princesse conciliante et habile qui avait toujours exercé une grande influence sur l'esprit de son frère, intervint aussi et réussit à l'amener avec elle à Paris, où le prince anglais, fidèle aux derniers conseils de Henri V, abdiqua la régence pour en investir le duc de Bourgogne.

Monstrelet assure que Philippe n'accepta que malgré lui, et pour se rendre aux prières des Parisiens, cette délégation d'une autorité provisoire, faite au nom du roi d'Angleterre, si honteuse pour l'arrière-petit-fils du roi Jean: il la conserva peu de temps. Devenu veuf de Bonne d'Artois, il était impatient de retourner à Bruges pour les fêtes du mariage qu'il venait de conclure avec Isabelle de Portugal.

La cérémonie des noces avait été célébrée le 7 janvier 1429 (v. st.), à l'Ecluse. Le lendemain, la duchesse de Bourgogne arriva aux portes de Bruges, où se pressait une immense multitude de bourgeois et d'hommes du peuple. Une riche litière l'y attendait; elle s'y plaça seule et assise de côté, selon l'usage de France. Les seigneurs portugais, flamands ou bourguignons la suivaient à pied: mais ils se voyaient sans cesse arrêtés par la foule avide de contempler ce spectacle, et deux heures s'écoulèrent avant qu'ils eussent traversé la ville; toutes les rues étaient tapissées de drap vermeil; toutes étaient occupées par les corps de métiers dont les trompettes d'argent entonnaient de joyeuses fanfares. Sur la place du Marché on avait élevé, des deux côtés, de riches échafauds qui étaient chargés de spectateurs; de là jusqu'au palais du duc étaient rangés les archers et les arbalétriers.

La duchesse de Bedford vint recevoir Isabelle et la conduisit dans la chapelle. Lorsque le service divin fut terminé, les dames changèrent de costume et revêtirent des habits qui, par leur éclat, surpassaient encore ceux qu'elles venaient de quitter. Les infants de Portugal conduisirent la mariée dans la grande salle: la duchesse de Bedford tarda peu à s'y rendre. Le duc y parut aussi, mais dès qu'il eut salué les dames il se retira. Aussitôt après son départ commença le banquet: à la première table s'assirent la duchesse Isabelle, la duchesse de Bedford, l'infant don Ferdinand, les évêques d'Evora et de Tournay, et la dame de Luxembourg; à la seconde, les autres dames. L'évêque de Liége, les sires d'Antoing, d'Enghien et de Luxembourg, et le comte de Blanckenheim, suivis de vingt et un chevaliers vêtus de robes magnifiques toutes semblables, escortaient les mets jusqu'à la première table. Il y avait autant de plats que de convives, autant d'entremets que de mets. Ici c'était un grand château de quatre tours où flottait la bannière du duc; plus loin une vaste prairie où l'on avait représenté une dame qui guidait une licorne; enfin parut un énorme pâté où se tenait un mouton vivant à laine bleue, aux cornes dorées, qui sauta dehors légèrement, et au même moment on en vit sortir une bête sauvage qui courut sur l'appui du banc qu'occupaient les dames, et les réjouit par ses tours et ses ébats. On avait chargé de ce soin un bateleur nommé Hanssens, le plus adroit qu'on connût. Après le banquet, les dames changèrent de nouveau d'habits et dansèrent jusque fort avant dans la nuit.

Pendant les quatre jours suivants, il y eut des joutes sur la place du Marché. Le samedi et le dimanche on y rompit quelques lances, selon l'usage de Portugal.

Au milieu de ces fêtes, le roi d'armes de Flandre, solennellement entouré de ses hérauts, proclama le nouvel ordre de chevalerie que le duc avait résolu de fonder, à l'imitation de celui de la maison de Saint-Ouen. «Or oyez, princes et princesses, seigneurs, dames et damoiselles, chevaliers et escuyers! très-haut, très-excellent et très-puissant prince, monseigneur le duc de Bourgongne, comte de Flandre, d'Arthois et de Bourgongne, palatin de Namur, faict sçavoir à tous: que pour la révérence de Dieu et soutenement de notre foi chrestienne, et pour honorer et exhausser le noble ordre de chevalerie, et aussi pour trois causes cy-après déclarées: la première, pour faire honneur aux anciens chevaliers qui par leurs nobles et hauts faicts sont dignes d'estre recommandés; la seconde, afin que ceulx qui de présent sont puissants et de force de corps et exercent tous les jours les faicts appartenants à la chevalerie, aient cause de les continuer de mieulx en mieulx; et la tierce, afin que les chevaliers et gentilshommes qui verront porter l'ordre dont cy-après sera toute honneur à ceulx qui le porteront, soient meus de eulx employer en nobles faicts et eulx nourrir en telles mœurs que par leurs vaillances ils puissent acquérir bonne renommée et desservir en leur temps d'estre eslus à porter la dicte ordre: mon dict seigneur le duc a emprins et mis sus une ordre qui est appelée la Toison d'or, auquel, oultre la personne de monseigneur le duc, a vingt-quatre chevaliers de noms et d'armes et sans reproche, nés en léal mariage; c'est à savoir, messire Guillaume de Vienne, messire Régnier Pot, messire Jean de Roubaix, messire Roland d'Uutkerke, messire Antoine de Vergy, messire David de Brimeu, messire Hugues de Lannoy, messire Jean de Commines, messire Antoine de Toulongeon, messire Pierre de Luxembourg, messire Jean de la Trémouille, messire Gilbert de Lannoy, messire Jean de Luxembourg, messire Jean de Villiers, messire Antoine de Croy, messire Florimond de Brimeu, messire Robert de Masmines, messire Jacques de Brimeu, messire Baudouin de Lannoy, messire Pierre de Beaufremont, messire Philippe de Ternant, messire Jean de Croy et messire Jean de Créquy, et mondict seigneur donne à chacun d'eulx un collier faict de fusils auquel pend la Toison d'or.»

La noble maison de Saint-Ouen n'existe plus. L'ordre de la Toison d'or, en passant à la postérité, est devenu un objet de contestation entre les descendants de Charles-Quint: dernier souvenir des liens qui unissaient leurs ancêtres à la Flandre.

De Bruges, Philippe se rendit à Gand et de là, après avoir calmé à Grammont une sédition contre le bailli (c'était un sire d'Halewyn), il se dirigea vers Arras où eurent lieu d'autres joutes au mois de mars. Les premiers jours du printemps étaient arrivés: la guerre recommença avec une nouvelle vigueur. Une nombreuse armée reçut l'ordre d'aller assiéger Compiègne, occupé par les Dauphinois. Le duc y conduisit avec lui Jean de Luxembourg, les sires de Créquy, de Lannoy, de Commines, de Brimeu, tous chevaliers de l'ordre de la Toison d'or.