Enfin toute la flotte anglaise sortit du port de Calais, où elle avait conduit l'armée du duc de Glocester; on la vit suivre lentement le rivage de la mer. Ostende fut menacée; mais les navires ennemis poursuivirent leur navigation vers les eaux du Zwyn, où la flotte bourguignonne avait jeté l'ancre. Un combat naval semblait inévitable: Jean de Hornes avait son honneur à réhabiliter; mais il l'abdiqua par un second acte de faiblesse ou de terreur: une troupe de laboureurs du Fleanderland, qui s'était réunie pour s'opposer au débarquement des Anglais, l'aperçut au bord du rivage de la mer, fuyant loin de ses navires et de ses hommes d'armes, et elle l'accabla de tant d'outrages que quatorze jours après il expira à Ostende.

Le 9 août 1436, les Anglais pillèrent Gaternesse, Schoendyke et Nieukerke. Le lendemain, ils dévastèrent Wulpen et Cadzand, d'où ils menaçaient à la fois les environs de Bruges et le pays des Quatre-Métiers, à peine défendu par quelques milices communales du pays de Waes.

Pour engager la Flandre à se protéger elle-même plus efficacement que ne l'avait fait Jean de Hornes, il ne restait au duc de Bourgogne qu'à lui persuader que ses intérêts et ceux du pays même étaient intimement unis. Les bourgeois de Gand furent convoqués le 14 août. Gilles Declercq, «procureur du duc en la chambre des échevins,» reçut la mission de les haranguer. Né à Gand et y exerçant la profession «d'advocat publicq,» il paraît y avoir joui à ce titre de quelque influence, et personne n'ignorait qu'il avait été chargé du soin de parler au nom du duc de Bourgogne, soin confié habituellement aux nobles les plus illustres, «pour ce que, porte l'instruction qui lui fut envoyée, plusieurs des conseillers de mondit seigneur, qui sçavoient le langage flameng, obstant les grandes menaces et charges que aucuns hayneux leur ont volu baillier, n'oseroient dire, ne exposer lesdites charges.»

Gilles Declercq annonça d'abord aux bourgeois de Gand que le duc avait mandé ses hommes d'armes à Ypres le 16 août, et qu'il avait résolu de venger l'échec de Calais. Il réclama leur concours et les exhorta à défendre vaillamment leurs libertés, leurs biens, leurs enfants «et l'honneur et bonne renommée de leur postérité.» Puis il rappela combien il était important qu'ils se choisissent de bons capitaines, «car sans obéissance et ordre n'est nul peuple à conduire,» et il les supplia de prendre les armes sans retard; attendu, disait-il, que les ennemis sont jà profondément entrez «oudit pays et font non-seulement en icellui dommage irréparable, mais aussi une perpétuelle blasme et déshonneur à mondit seigneur, qui est prince si grant et puissant que chacun scet, et aussi à sondit pays de Flandres, qui a toudis esté ung pays honnouré et renommé par tout le monde, et qui oncques ne souffri si grant honte, ne attendi ses ennemis estre, ne se tourner si longuement en icellui

La duchesse de Bourgogne, accourant au camp de Saint-Bavon, avait adressé le même appel au dévouement patriotique des Brugeois; elle leur avait fait connaître qu'une assemblée des députés des trois bonnes villes et du Franc se tiendrait à Bruges, le lundi 20 août, vers le soir, et le but qu'elle devait atteindre était de veiller à la fois à la défense du pays et au maintien de ses franchises. Trois députés du duc devaient y présenter en son nom la justification de ses conseillers, que l'on accusait d'avoir favorisé les Anglais devant Calais et au passage de l'Aa.

Les mêmes promesses avaient été faites à Gand, et elles avaient été accueillies favorablement dans les deux grandes cités flamandes, quand de nouveaux griefs vinrent ranimer l'irritation populaire. La duchesse de Bourgogne avait obtenu des bourgeois et des corps de métiers qu'indépendamment des milices qui s'étaient avancées jusqu'à Oostbourg, six hommes seraient choisis dans chaque tente pour se rendre à bord de la flotte si honteusement abandonnée par son amiral Jean de Hornes; mais lorsqu'ils se présentèrent devant l'Ecluse, Roland d'Uutkerke qui y commandait ne consentit à recevoir que messire Jean de Steenhuyse et quarante des siens, tandis que les autres étaient réduits à passer toute la nuit au pied des remparts, transis par la pluie qui tombait à torrents. Le lendemain, Roland d'Uutkerke répondit à toutes leurs remontrances qu'il n'y avait point de vaisseaux préparés pour combattre les Anglais, et qu'il ne leur restait qu'à retourner à Bruges. Il les appelait des traîtres et des mutins, ordonna même de tirer le canon contre eux, et fit jeter par les fenêtres ceux de leurs compagnons introduits la veille dans la ville, qui voulaient faire ouvrir les portes. Trois jours après on publia, par ses ordres, une ordonnance qui prescrivait à tous les bourgeois de Bruges résidant dans la ville de l'Ecluse de s'en éloigner immédiatement sous peine de mort.

Que devint, dans cette situation de plus en plus grave, l'assemblée du 20 août? L'influence des ducs de Bourgogne a si profondément pénétré les sources historiques de cette époque qu'il est presque impossible d'éclaircir les questions relatives aux mouvements des communes flamandes; mais il est vraisemblable qu'on y conclut, à l'exemple de ce qui s'était passé en 1405, un acte de confédération dont nous verrons bientôt les conséquences.

Aussitôt que les Brugeois réunis à Oostbourg eurent vu la flotte anglaise s'éloigner chargée de butin sans être inquiétée par celle du duc, ils rentrèrent à Bruges pleins d'indignation et de haine, et le cœur avide de vengeance. Leurs cris répétaient tumultueusement: «Nous ne quitterons point la place du marché avant d'avoir châtié l'insolence de Roland d'Uutkerke; nous voulons savoir quels sont les magistrats qui, au mépris de nos franchises, ont permis qu'on fortifiât l'Ecluse, et nous voulons désormais garder nous-mêmes nos priviléges et les clefs de la ville.» Les magistrats cherchèrent vainement à les en dissuader: il fallut les conduire à la maison de Dolin de Thielt, clerc de la trésorerie et receveur du septième denier, où les clefs étaient déposées. L'irritation populaire s'accroissait d'heure en heure: le sire de la Gruuthuse, capitaine de la ville, et le bailli Jean Uutenhove ne purent la calmer; l'écoutète Eustache Bricx, plus imprudent, osa recourir aux menaces en cherchant à saisir sur la place du Marché la bannière du duc qui, d'après la charte de 1407, ne pouvait en être enlevée sans que l'assemblée du peuple se rendît coupable du délit de sédition. On se souvenait qu'avant le départ de l'expédition de Calais il avait contesté à la commune le droit de s'armer dans les rues de Bruges, et la foule se précipitant sur lui l'immola sans pitié (26 août 1436). Bien que la nuit fût arrivée, on accourait de toutes parts sous les bannières, et les échevins se virent réduits à remettre, avec les clefs de la ville, celles de la boîte aux priviléges. On lut alors du haut des halles toutes les chartes de priviléges, notamment celle du 9 avril 1323 (v. st.), confirmée par Philippe le Hardi le 26 avril 1384, qui plaçait les habitants de l'Ecluse sous l'autorité de ceux de Bruges, et l'on somma tous les anciens magistrats de rendre compte des infractions à ce privilége qu'ils avaient encouragées ou tolérées. Quelques magistrats n'osèrent point obéir: on pilla leurs maisons, et l'on apprit bientôt au milieu de ces scènes de désordre que le peuple, sourd aux cris du jeune comte de Charolais, avait arraché de la litière de la duchesse de Bourgogne, qui se préparait à rejoindre à Gand le duc Philippe, deux femmes qu'il voulait conserver comme otages: le nom qu'elles portaient était tout leur crime: l'une était la femme de Roland d'Uutkerke; l'autre, la veuve de Jean de Hornes.

La duchesse Isabelle retrouva à Gand les mêmes troubles et les mêmes périls. L'alliance des bonnes villes de Flandre n'était plus ignorée, et une lettre de cinquante-deux doyens de la ville de Bruges avait été adressée aux cinquante-deux doyens de la ville de Gand pour que ceux-ci les soutinssent dans toutes leurs réclamations, en intervenant en leur faveur; mais le duc avait repoussé leur médiation; il ne leur avait même pas caché que son premier soin serait de venger la mort de son écoutète, et ce discours, répété par les doyens des métiers, avait si vivement ému les Gantois assemblés en armes au marché du Vendredi, que le duc avait jugé nécessaire d'accourir au milieu d'eux pour chercher à détruire les funestes conséquences de ses propres paroles. La réponse de Philippe avait été l'expression de son ressentiment; sa démarche près des Gantois fut la révélation de sa faiblesse. Les bourgeois auxquels il s'adressait humblement doutèrent moins que jamais de la puissance de ces priviléges devant lesquels ils voyaient s'incliner un prince si orgueilleux et si redouté: ils désarmèrent d'abord les archers de sa garde, en disant qu'ils étaient assez forts pour le défendre; ensuite, ils condamnèrent en sa présence à un exil de cent années Roland d'Uutkerke, Colard de Commines et Gilles Van de Woestyne, comme coupables de trahison, tandis qu'ils forçaient le duc à proclamer le courage assez douteux dont ils avaient fait preuve devant Calais: ils exigeaient aussi qu'ils pussent élire trois capitaines pour gouverner leur ville, que les hommes d'armes étrangers ne fussent point admis dans les cités flamandes et que l'on rétablît à l'Ecluse la domination exclusive des Brugeois. Le duc de Bourgogne promit tout, et reconnut qu'il fallait agir plus lentement et avec plus de circonspection pour réveiller la jalousie rivale de Gand et de Bruges.

Les cinquante-deux doyens des métiers de Gand étaient allés annoncer aux Brugeois qu'ils avaient rempli leurs engagements. Ils assistèrent à une cérémonie qui devait prouver au duc de Bourgogne que les bourgs et les villages n'étaient pas hostiles aux grandes villes. Bruges avait convoqué les milices de toutes les communes qui voulaient s'unir à elle, en y acceptant le droit de bourgeoisie foraine, que les chroniques flamandes nomment haghe-poortery. Un chaperon de roses était destiné à celle qui arriverait la première; il fut décerné aux habitants d'Oostcamp. Les communes de Damme, de Muenickereede, de Houcke les suivirent de près, toutes rangées sous leurs bannières. Trois jours après parurent celles d'Ardenbourg, de Blankenberghe, de Thourout, et depuis ce moment il ne se passa point de jour que l'on ne vît quelque bourg ou quelque village reproduire une adhésion semblable. Une chevauchée, dirigée par Vincent de Schotelaere et Jean Bonin, fit adopter le même acte de soumission aux communes moins zélées d'Ostende, d'Oudenbourg, de Ghistelles, de Loo, de Lombardzyde, de Dixmude, de Bergues, de Dunkerque, de Furnes et de Bourbourg.