Le lendemain la vierschaere s'assembla. Jean de Commines y demanda de nouveau que les échevins de la keure prononçassent sur toutes les accusations articulées par ses ennemis. «Je suis, dit-il, un loyal chevalier et je m'efforçai toujours de vivre selon les règles de l'honneur. J'ai servi fidèlement en France et dans d'autres pays tous mes princes, c'est-à-dire en premier lieu le duc Philippe, fils du roi Jean de France, puis le duc Jean son fils, et ensuite le duc Philippe qui règne aujourd'hui. Je les ai accompagnés dans beaucoup d'expéditions périlleuses; j'ai reçu de nombreuses blessures en combattant pour eux; partout l'on m'a cité comme un bon et fidèle chevalier, d'une réputation sans tache, et je me confie encore aujourd'hui dans la justice du Dieu du ciel qui sait la vérité de mes paroles, et dans l'estime de tous ceux qui me connaissent.» Les procureurs du duc de Bourbon ne s'étaient pas présentés à la vierschaere, et elle fut remise à quatorze nuits de là, c'est-à-dire au 29 novembre; puis du 29 novembre au 13 décembre. Tous les délais fixés par la loi s'étaient écoulés sans que les accusateurs eussent paru, et les échevins de la keure déclarèrent le sire de Commines légalement purgé des accusations portées contre lui, en lui réservant son recours contre tous ceux qui avaient diffamé son honneur.

Le duc de Bourgogne écrivit peu après au duc de Bourbon pour le prier de faire cesser toutes les poursuites déférées au parlement et de faire remettre au sire de Commines des lettres de réhabilitation. Le duc de Bourbon céda sur le premier point, mais on ne put rien obtenir de lui sur le second, «car véritablement, écrivait-il, ledit de Commines se treuve autant ou plus chargié d'estre cause de la mort de mondit cousin que nul des autres accusez dont justice a esté faite d'aucuns.» Peut-être cette procédure, quelque éclatante qu'en fût la conclusion en faveur du sire de Commines, avait-elle même en Flandre porté quelque atteinte à sa considération, car nous savons que, le 6 avril 1437, le duc de Bourgogne pria les échevins de la keure de vouloir lui accorder toute assistance en son office. La maison du souverain bailli de Flandre conserva la puissance qu'elle avait méritée par ses services belliqueux: un neveu de Jean de Commines devait bientôt immortaliser son nom dans la carrière des lettres.

Avant que le procès du sire de Commines se fût terminé et quoique les promesses du duc n'eussent pas été exécutées, les députés des bonnes villes s'assemblèrent à Bruges et reprirent les négociations précédemment entamées avec ses conseillers. Elles se poursuivaient depuis trois semaines, lorsque le 13 décembre Philippe arriva lui-même à Bruges où personne ne l'attendait. Le capitaine Vincent de Schotelaere, les bourgmestres Maurice de Varssenare et Louis Van de Walle eurent à peine le temps de se rendre au devant de lui pour le recevoir. Il protesta de son désir de ramener dans la ville l'ordre et le calme si nécessaires aux intérêts de son industrie, et chargea l'un de ses conseillers d'exprimer ses intentions. Si les Brugeois s'y fussent conformés, ils eussent abdiqué leurs priviléges de souveraineté sur l'Ecluse et l'autorité judiciaire qui en était la conséquence. Tout ce qu'on put obtenir d'eux ce fut de soumettre leurs franchises, sur cette question, à un examen ultérieur, et de ne point s'opposer à ce que ceux qu'ils avaient bannis rentrassent en Flandre, pourvu qu'ils ne se présentassent point dans leur ville; cette grâce spéciale était d'ailleurs mentionnée comme accordée à l'instante prière du duc et sans qu'elle pût être invoquée à l'avenir. Le duc eût aussi ajouté un grand prix à faire dissoudre l'alliance jurée précédemment entre les bourgeois et les corps de métiers; mais tous ses efforts pour atteindre ce but restèrent sans résultats. La méfiance était profonde et réciproque. Les bourgeois s'alarmaient de ce que le duc avait amené sept cents Picards avec lui. Philippe accusait aussi les métiers de lui être hostiles, et il advint même, dans la soirée du 21 décembre, que, troublé par de faux bruits, il manda en toute hâte près de lui Vincent de Schotelaere pour réclamer sa protection. Ce n'était qu'une fausse alerte; mais ses soupçons s'accrurent, et on l'entendit s'écrier que les Brugeois apprendraient bientôt à connaître sa puissance.

Bien que la paix eût été proclamée et que les communications fussent affranchies de toute entrave, l'hiver s'écoula au milieu des plus tristes préoccupations. Les Brugeois ne pouvaient oublier les priviléges qui assuraient leur domination sur le port de l'Ecluse, et ils se plaignaient vivement de la faveur que le duc montrait aux habitants du Franc pour les séparer des bonnes villes. Depuis longtemps leurs députés avaient pris part aux parlements et à la discussion des intérêts généraux de la Flandre. Les richesses des populations du Franc, qui s'adonnaient principalement à l'agriculture, justifiaient la dénomination de quatrième membre qui lui avait été déjà attribuée dans quelques documents antérieurs, mais elle ne reposait sur aucun titre écrit et n'était même sanctionnée par l'usage que depuis le règne de Jean sans Peur. Dès le 11 février, le duc, terminant les pourparlers qui touchaient aux rapports de Bruges et du Franc, avait déclaré que le Franc formerait définitivement à l'avenir le quatrième membre du pays, et qu'il ne permettrait jamais que ses habitants pussent se faire admettre parmi les bourgeois de Bruges; par une autre charte du 11 mars, il confirma de nouveau, malgré les réclamations des Brugeois, les droits du Franc à une organisation complètement indépendante. En ce moment, Maurice de Varssenare se trouvait à Lille, et son absence suffit pour que les hommes qui avaient répandu le sang d'Eustache Bricx le condamnassent sans l'entendre. Vincent de Schotelaere lui-même, que la commune avait naguère appelé avec enthousiasme aux fonctions de capitaine de la ville, se vit accusé de trahison par une multitude égarée.

Le duc de Bourgogne ne favorisa-t-il pas secrètement ces désordres qui devaient déshonorer et affaiblir à la fois les communes flamandes? Jean sans Peur avait adopté le même système, lorsque trente années auparavant il se préparait à imposer le Calfvel aux Brugeois.

Le 15 avril 1437 une sédition éclate à Gand; les échevins sont exposés à de graves périls, et le peuple met à mort Gilbert Patteet et Jacques Dezaghere: on leur reproche d'avoir les premiers, devant Calais, donné l'exemple de la retraite. Les griefs du prince ont converti en crime l'influence qu'ils exercèrent sur ceux-là même qui la leur font sévèrement expier.

Trois jours après, le 18 avril, la même sédition se reproduit à Bruges. Le bourgmestre Maurice de Varssenare ne réussit point à la calmer, et mille voix s'unissent pour le menacer. C'est inutilement que Jacques de Varssenare, capitaine du quartier de Saint-Jean, cherche à le défendre et se dévoue à la fureur populaire pour le sauver; Maurice de Varssenare, découvert dans la Groenevoorde où il s'est réfugié, est conduit devant les halles et frappé à son tour sur le corps sanglant de son frère.

Au bruit de ce crime, les échevins et les capitaines quittèrent la ville; mais la tranquillité y fut bientôt rétablie, et une députation des principaux bourgeois et des plus riches marchands se rendit à Arras près du duc pour protester de leur espérance de voir la paix raffermie: Philippe, qui avait déjà pardonné aux Gantois, se contenta de répondre aux députés de Bruges que des devoirs impérieux réclamaient avant tout autre soin sa présence en Hollande.

En effet, une armée s'était assemblée à Lille pour aller étouffer les dernières traces des discordes que Jacqueline, expirant à la Haye, avait léguées à ses adversaires comme à ses amis. On comptait dans cette armée quatre mille Picards, soldats toujours avides de pillage et depuis longtemps l'objet de la haine des Flamands. Plusieurs nobles chevaliers les avaient rejoints. Ils n'attendirent pas longtemps l'ordre de se mettre en marche, et le 21 mai ils atteignirent Roulers. Le duc de Bourgogne les accompagnait; cependant en ce moment même où il se voyait entouré de ses hommes d'armes, il évitait avec soin tout ce qui eût pu inquiéter les Brugeois: il leur avait écrit pour leur annoncer l'intention de ne traverser leur ville qu'avec un petit nombre de ses serviteurs; il avait même promis que pas un Picard n'y entrerait avec lui, et des approvisionnements considérables avaient été réunis au château de Male pour l'armée bourguignonne, qui devait s'y arrêter en se portant vers la Zélande.

Le lendemain, mercredi 22 mai 1437, vers trois heures, Philippe arrive au village de Saint-Michel: son armée le dépasse, soit par erreur, soit pour obéir à un ordre secret, et s'avance vers la porte de la Bouverie. Le bourgmestre Louis Vande Walle, les échevins, les capitaines, les doyens des métiers, accourus au devant du duc pour le féliciter, le trouvent entouré des sires d'Uutkerke, de Commines, de l'Isle-Adam et n'hésitent pas à lui exprimer leur étonnement de ce qu'il a oublié les promesses qu'il leur a faites: ils en réclament l'exécution. Le duc insiste et parlemente pendant deux heures jusqu'à ce que, instruit que le bâtard de Dampierre et le sire de Rochefort se sont emparés de la barrière, il réponde à haute voix aux magistrats: «Je ne me séparerai point de mes hommes d'armes.» Puis se tournant vers les siens, il ajoute: «Voilà la Hollande que je veux soumettre!» Les chevaliers et les archers picards ont répondu par leurs acclamations; protestant seule contre cette trahison, une troupe de sergents de la commune de Malines refuse de combattre les Brugeois et se dirige vers le château de Male.