En Ecosse comme en Flandre, les tentatives des Français étaient restées stériles, et peu de jours après la retraite du roi, Jean de Vienne et ses compagnons, repoussés par les Anglais, abordèrent au havre de l'Ecluse, qui devait être pour les barons de Charles VI ce que le rivage de Saint-Valery-sur-Somme fut pour les Normands de Guillaume prêts à combattre à Hastings. Les historiens de ce temps le nomment le meilleur et le plus célèbre de tous les ports que possède le royaume de France. Charles VI, avant de rentrer dans ses Etats, avait donné l'ordre qu'on y construisît une vaste citadelle qui non-seulement protégeât les armements contre l'Angleterre, mais dont l'on pût aussi «mestryer tout le pays de Flandres,» et aussitôt après de nombreux ouvriers avaient commencé à bâtir un château. Les uns prétendaient qu'il effacerait ceux de Calais, de Cherbourg et de Harfleur; selon les autres, il devait être assez élevé pour que la vue embrassât les flots à une distance de vingt lieues, et si bien garni d'arbalétriers et d'hommes d'armes qu'aucun navire ne sortirait du Zwyn et n'y pourrait pénétrer «que ce ne fust par leur congé.»

Philippe le Hardi n'était toutefois point éloigné de désirer la fin des discordes de la Flandre, depuis si longtemps entretenues par les chances incertaines de la guerre. De là dépendaient l'exécution de ses projets d'outre-mer et la prépondérance de son autorité à Paris. La situation des esprits était cette fois d'accord avec sa politique. Rejetant loin de lui la terreur comme une arme impuissante, il n'avait qu'à seconder ce mouvement de paix et de réconciliation qui se faisait sentir après sept années d'une guerre cruelle. Le commerce touchait à sa ruine. Sur toutes les mers, depuis les froids rivages de la Norwége jusqu'aux côtes de l'Afrique et de l'Arabie, dans les pays des Sarrasins comme dans les dix-sept royaumes chrétiens qui avaient leurs comptoirs à Bruges, les relations fondées par l'industrie flamande languissaient et semblaient prêtes à s'anéantir. Déjà elles s'étaient éteintes en Hainaut, en Brabant, en Zélande et dans les contrées voisines qui ne vivaient que de leurs rapports avec la France. Charles VI était à peine rentré à Paris quand les députés des villes d'Ypres et de Bruges vinrent le supplier de vouloir bien interposer une médiation désormais toute pacifique, afin de calmer les différends du duc de Bourgogne et de ses sujets. Philippe le Hardi favorisait sans doute leurs démarches, mais il n'était point aussi aisé de faire oublier aux Gantois leurs malheurs et tout ce qu'une triste expérience leur faisait redouter pour l'avenir. Un noble bourgeois de Gand, nommé messire Jean de Heyle, accepta avec un dévouement désintéressé une tâche d'autant plus difficile que ses concitoyens auraient pu y retrouver l'apparence d'un acte de trahison, et qu'il n'était lui-même pas certain de la reconnaissance du duc de Bourgogne dans une négociation qui touchait à la fois à la liberté et à la prospérité de la Flandre. Il jouissait à Gand d'une grande considération, et n'ignorait point que, des échevins et des capitaines, Pierre Van den Bossche était à peu près le seul que l'aveugle confiance de Richard II dans des ministres avides et perfides n'eût point éloigné de l'alliance anglaise. Ackerman lui-même, qui avait par son courage sauvé d'une invasion le royaume d'Angleterre, avait pu se convaincre qu'il ne fallait point espérer le secours des Anglais divisés et affaiblis. Deux autres bourgeois, Sohier Everwin et Jacques d'Ardenbourg, appartenant l'un à la corporation des bateliers, l'autre à celle des bouchers, c'est-à-dire aux métiers qui s'étaient toujours montrés les moins favorables à la guerre, s'assurèrent l'appui d'un grand nombre de leurs amis; mais il n'était personne qui ne vît dans la confirmation des anciennes franchises de la ville la première condition de la paix. Les choses en étaient arrivées à ce point, lorsque Jean de Heyle prétexta un pèlerinage à Saint-Quentin pour obtenir un sauf-conduit, et son premier soin fut de se rendre à Paris pour exposer les vœux de la plupart de ses concitoyens au duc de Bourgogne; Philippe le Hardi se montra fort disposé à les écouter. Gui de la Trémouille, Jean de Vienne, Olivier de Clisson, le sire de Coucy et les autres conseillers du roi jugeaient aussi qu'il valait mieux traiter avec les Gantois que de poursuivre une longue guerre qui épuisait les ressources de la France. Jean de Heyle était d'ailleurs un homme prudent et sage, qui savait s'exprimer «en beau langage.» Le duc Philippe approuva toutes ses paroles et le congédia en lui disant: «Retournez vers ceux qui vous envoient; je ferai tout ce que vous ordonnerez.» Dès que Jean de Heyle fut rentré en Flandre, il se rendit immédiatement au château de Gavre où se trouvait Ackerman, et «se découvrit de toutes ses besognes secrètement à lui.» «Ackerman pensa un petit,» dit Froissart, soit que quelques doutes s'offrissent à son esprit sur la foi que l'on pouvait ajouter aux promesses d'un prince qui avait, malgré une trêve solennelle, fait surprendre Audenarde, soit qu'il se demandât quel serait, après cette réconciliation, le sort des anciens capitaines de Gand. Dominé toutefois par une considération plus puissante, par celle des besoins et des malheurs de son pays, il répliqua presque aussitôt: «Là, où monseigneur de Bourgogne voudra tout pardonner et la bonne ville de Gand tenir en ses franchises, je ne serai jà rebelle, mais diligent grandement de venir à paix.»

Peu de jours après, Sohier Everwin, Jacques d'Ardenbourg et tous leurs amis se réunissaient au marché du Vendredi, rangés sous la bannière de Flandre et répétant le même cri: «Flandre au lion! Le seigneur au pays! Paix à la ville de Gand, tenue en ses franchises!» De toutes parts, les bourgeois accouraient à cette assemblée; Pierre Van den Bossche venait d'y paraître et cherchait à faire rejeter tout projet de négociation, lorsque Jean de Heyle prit la parole; il annonça qu'il portait des lettres du duc de Bourgogne, «moult douces et moult aimables,» et d'autres lettres de Charles VI qui reproduisaient les mêmes sentiments de conciliation.

A peine Jean de Heyle avait-il répété ces assurances du zèle du roi et du duc de Bourgogne pour la pacification de la Flandre, que le plus grand nombre de bourgeois, en signe d'adhésion aux propositions qui y étaient contenues, passa du côté de Sohier Everwin et de Jacques d'Ardenbourg. Ackerman, appelé du château de Gavre, avait déclaré lui-même «que d'avoir paix par celle manière à son naturel seigneur, il n'estoit point bon, ni loyal qui le déconseilloit.» Pierre Van den Bossche, moins confiant dans l'avenir, s'était retiré seul près de Jean Bourchier qui n'avait point quitté les murs de Gand.

On avait conclu une trêve jusqu'au 1er janvier. Des conférences devaient s'ouvrir à Tournay. Le duc de Bourgogne avait écrit le 7 novembre aux échevins de Gand qu'il y assisterait lui-même, et la ville de Gand y fut représentée par cent cinquante députés qui s'y rendirent en grande pompe et avec une suite nombreuse, afin de se montrer dignes de la puissance de la cité dont ils étaient les mandataires. Lorsque le 5 décembre le duc de Bourgogne arriva de Lille avec la duchesse et la comtesse de Nevers, les députés de Gand allèrent au devant de lui, et se découvrirent en le saluant, mais ils ne descendirent pas de leurs chevaux. Rasse Van de Voorde, Sohier Everwin, Daniel et Jacques de Vaernewyck se trouvaient parmi ces députés. François Ackerman les accompagnait. Bien qu'ils désirassent tous la paix, ils exigeaient unanimement qu'elle ne blessât ni l'honneur, ni les libertés de leur pays, et leur fierté eût fait abandonner mille fois les négociations, sans l'active médiation de messire Jean de Heyle.

Le premier soin des députés gantois avait été de remettre aux conseillers du duc «copie de leurs requêtes.» Après avoir déclaré que les bonnes gens de Gand désiraient sincèrement la conclusion d'une paix «en laquelle Dieu fust honoré, et le commun païs de Flandres sauvé en âme et en corps,» ils rappelaient que le roi et le duc de Bourgogne leur avaient garanti la conservation de leurs priviléges et de leurs franchises, et qu'à ces conditions ils étaient prêts à leur obéir «comme bonnes et franches gens à leurs francs droituriers seigneur et dame.» Toutes les libertés sont sœurs: la première réserve des Gantois était pour la liberté de leur culte et de leur foi religieuse. Ils protestaient qu'ils voulaient rester dans l'obédience du pape Urbain, dans laquelle leur ancien comte, Louis de Male, avait lui-même persévéré jusqu'à sa mort. Par une seconde requête, les députés gantois, rappelant de nouveau que le duc avait déclaré qu'il ne voulait priver personne de ses franchises et de ses priviléges, demandaient que les conditions de la paix s'appliquassent non-seulement à leurs concitoyens, mais à toutes les villes où ils avaient trouvé des alliés, c'est-à-dire aux habitants de Courtray, d'Audenarde, de Deynze, de Grammont, de Ninove, aussi bien qu'à ceux de Termonde, de Rupelmonde, d'Alost, de Hulst, d'Axel et de Biervliet. Après la question des priviléges et des franchises, qui touche à la liberté de la Flandre, ces requêtes abordent immédiatement celle de l'industrie et du commerce, qui représente sa prospérité. Comme en 1305, comme en 1340, «leur entente est que chacun marchand, de quelque estat ou condition qu'il soit, pourra franchement arriver en Flandres, achetant, vendant et bien païant, si comme à bons marchands appartient, sans estre empeschié ou arresté.»

Les articles suivants se rapportaient à la délivrance des prisonniers et au rappel des bannis, «qui devoient être mis francs ainsi qu'ils furent devant ces guerres, et aussi francs comme si oncques ils n'eussent été bannis.» C'est à peu près dans les mêmes termes que les bourgeois de Gand déclaraient vouloir rester «non moins francs que gens non bourgeois, mais plus francs pour ce qu'ils sont privilégiez.» Les Gantois réclamaient aussi des monnaies de bon aloi, le choix d'officiers «nez du païs,» la punition de quiconque voudrait venger d'anciennes injures et la ratification de la paix par le duc Albert de Bavière, et les bonnes villes de Hainaut, de Zélande, de Hollande et de Brabant.

Toutes ces requêtes furent agréées, et le duc de Bourgogne en y accédant se contenta des protestations les plus respectueuses de dévouement et de fidélité. A défaut du fond, il conservait la forme; enfin, comme selon les anciens usages tout traité était rédigé dans la langue de ceux qui l'avaient dicté ou imposé, il fut convenu que pour éviter les difficultés qui auraient pu s'élever à cet égard, on écrirait en français la copie destinée au duc de Bourgogne, en flamand celle qui devait être remise aux Gantois. Il était toutefois une condition à laquelle Philippe tenait rigoureusement: il ne comprenait pas qu'un prince oubliât les méfaits de ses sujets sans que ceux-ci lui en eussent humblement demandé merci, et exigeait impérieusement que cette cérémonie s'accomplît; mais les députés gantois refusaient de s'y soumettre et déclaraient que jamais leurs concitoyens ne leur avaient donné un semblable mandat. Tout allait être rompu, lorsque la duchesse de Brabant et la comtesse de Nevers se jetèrent aux pieds du duc en s'écriant que c'était au nom des Gantois qu'elles imploraient sa générosité. La fille de Louis de Male, la duchesse Marguerite, quittant elle-même le trône qu'elle occupait, s'agenouilla à leur exemple; et Philippe le Hardi se déclara satisfait, tandis que les députés de Gand assistaient debout et muets à cette scène.

Lorsqu'un message de Jean Bourchier avait apporté à Londres la nouvelle du mouvement dirigé par Jean de Heyle, immédiatement suivi des conférences de Tournay, l'opinion publique s'était vivement émue de ces événements qui allaient séparer de l'Angleterre ses plus anciens et ses plus utiles alliés. Les conseillers de Richard II s'alarment eux-mêmes: cherchant à réparer les malheurs de leur imprudente négligence, ils envoient, le 8 décembre 1385, dans les ports de Douvres et de Sandwich, l'ordre de préparer des navires pour Hugues Spencer et Guillaume de Drayton, chargés par le roi de conduire en toute hâte un corps d'hommes d'armes et d'archers dans sa bonne ville de Gand: ad proficiscendum versus villam nostram de Gandavo cum omni festinatione qua fieri poterit.

Il est trop tard; avant que ces ordres soient exécutés, d'autres nouvelles reçues de Gand annoncent la conclusion de la paix, et dès le 20 décembre, Hugues Spencer et Guillaume de Drayton, au lieu de se rendre en Flandre, se dirigent vers les frontières de l'Ecosse. Il ne restait aux Anglais qu'à accuser les Gantois, dont ils avaient les premiers méconnu le dévouement, d'avoir trahi leurs serments et leurs devoirs, et Walsingham se contente de dire que les Flamands se montrèrent inconstants et légers, selon la coutume de leur nation, en prouvant qu'il leur était impossible de demeurer longtemps fidèles à leurs engagements vis-à-vis de leurs seigneurs ou vis-à-vis de leurs amis.