Le duc de Bourgogne avait, en quittant Wetteren, annoncé aux ambassadeurs du roi qu'il les suivrait de près à Lille: il y arriva peu de jours après eux. Sa présence sembla devoir imprimer immédiatement une nouvelle marche aux négociations, car, dès le 21 août, les envoyés de Charles VII abordèrent l'exposé du second point de leur mission, ce qu'ils n'avaient osé faire ni à Wetteren, ni à Waesmunster. Ne sachant trop comment entrer en matière pour présenter une réclamation si étrange et, il faut le dire, si peu justifiée, ils commencèrent par rappeler qu'il y avait eu «aucunes paroles et ouvertures à cause d'aucunes terres et seigneuries du roi» entre le comte de Saint-Pol et les sires de Croy, à qui Charles VII attribuait la promesse verbale, si malencontreusement omise dans le traité d'Arras. Il fallait, à leurs avis, supposer que ces terres et seigneuries qui n'avaient point été désignées, source fortuite et éventuelle de contestations, étaient les villes de la Somme, et que le duc, en protestant de son désir de complaire au roi en toutes choses, avait annoncé le dessein de les lui restituer. A ce langage si inattendu et si nouveau, Philippe ne put retenir sa surprise. «Je me donne merveilles, dit-il au sénéchal de Poitou et à ses collègues, de ce que vous me distes touchant la restitution des terres, veu que jamais je n'en ai parlé à messires de Croy, et s'ils se sont advancés d'en parler, je les désavoue, et ils en paieront la lamproye.» Antoine et Jean de Croy assistaient à cette audience; ils se hâtèrent de démentir ce qu'on leur avait attribué. Les ambassadeurs français, s'étant retirés pour délibérer sur ce qu'ils avaient à répondre, jugèrent qu'il ne fallait pas insister davantage sur les paroles et ouvertures des sires de Croy, et ils cherchèrent seulement à établir que la cession des villes de la Somme n'avait été qu'une cession provisoire, destinée à protéger contre les Anglais les frontières des Etats du duc de Bourgogne, et que cela avait été expressément convenu, quoiqu'il n'en eût point été fait mention dans le traité d'Arras. Bien que Philippe se montrât peu disposé à céder, son langage s'était adouci, et il congédia les ambassadeurs en leur déclarant «que la matière estoit grande et qu'il y eschéoyt bien penser.»
Evidemment le duc de Bourgogne ne pouvait consentir à la restitution de ces villes, dont le rachat avait été fixé à la somme énorme de quatre cent mille écus d'or: si elles avaient cessé d'être une barrière contre les Anglais chassés de la Normandie, elles restaient, pour le duc Philippe, ce qu'elles étaient avant tout à ses yeux, une ligne importante de défense contre les rois de France, qui avaient si fréquemment envahi, sans obstacle, les plaines fertiles de l'Artois et de la Flandre. La puissance du duc de Bourgogne reposait sur le traité d'Arras; il ne pouvait, sans en abdiquer les fruits, en déchirer le texte dans l'une des clauses qui lui étaient les plus avantageuses. Cependant il n'ignorait pas que Charles VII, triomphant à la fois du Dauphin réduit à s'humilier et des Anglais expulsés de la Guyenne, réunissait à ses frontières du nord tous ses chevaliers et tous ses hommes d'armes pour le combattre. Il temporisait et attendait son salut de l'Angleterre. Une guerre civile, fomentée par le duc d'York, avait été étouffée par la fortune victorieuse de la maison de Lancastre, à laquelle la duchesse de Bourgogne appartenait par sa mère, et le gouvernement était de nouveau dirigé par le duc de Somerset, si favorable au duc Philippe qu'il avait été accusé au parlement de l'année précédente de vouloir lui livrer Calais. Il n'est guère permis de douter que des agents bourguignons n'aient suivi à Londres le cours des événements, prêts à en profiter dans l'intérêt de leur maître, et s'appuyant sans cesse sur tout ce que les passions nationales conservaient d'hostile contre les Français; l'histoire ne nous a conservé ni leurs noms, ni les traces de leurs négociations; mais nous en connaissons le résultat: le choix de Jean Talbot, le fameux comte de Shrewsbury, pour commander une expédition qui allait aborder dans la Gironde.
C'était le 21 août que les ambassadeurs français avaient réclamé du duc Philippe la restitution des villes de la Somme, «ayant charge de s'adresser à sa personne et non à autre, privément et rondement, sans entrer en grans argumens,» car il suffit d'être fort et redoutable pour avoir le droit de parler haut et bref. L'invasion imminente des Anglais, en appelant de nouveau dans les provinces du midi les forces de Charles VII, qui s'était trop confié dans la trêve, modifia tout à coup leur position. L'ambassadeur mandataire de la colère et des vengeances du seigneur suzerain s'effaça: il ne resta que l'homme timide et faible, entouré des séductions d'un vassal plus riche que le roi lui-même.
Le 30 août, les envoyés du roi de France adressèrent aux échevins de Gand une lettre où ils avouaient que jusqu'à ce jour ils n'avaient rien obtenu du duc de Bourgogne, et toutefois, d'après leur propre aveu, le moment approchait où la fin des trêves nécessiterait l'adoption d'un «appointement.» Quel qu'il dût être, ils leur défendaient, au nom du roi, «qui a bien le vouloir de donner remise à leurs griefs,» de chercher à s'y opposer «en procédant par armes ne par voie de fait.»
Les craintes que fit naître cette déclaration, si ambiguë dans ses termes et si menaçante dans ce qu'elle laissait entrevoir, ne devaient pas tarder à se confirmer. Le 3 septembre, vers le soir, les députés flamands qui avaient pris part aux conférences de Lille rentrèrent tristement à Gand. Leur mission avait été terminée par le rejet de toutes leurs demandes, et dès le lendemain on publia à Lille, au cloître de Saint-Pierre, la sentence arbitrale des ambassadeurs français, toute favorable aux prétentions du duc. Elle ordonnait que les portes par lesquelles les Gantois étaient sortis pour attaquer Audenarde seraient fermées le jeudi de chaque semaine; que celle par laquelle ils s'étaient dirigés vers Basele le serait perpétuellement; qu'ils payeraient une amende de deux cent mille écus d'or; que toutes leurs bannières leur seraient enlevées; que les chaperons blancs seraient supprimés; qu'il n'y aurait plus d'assemblées générales des métiers; que les magistrats de Gand n'exerceraient aucune autorité supérieure sur les châtellenies voisines, et ne pourraient prendre aucune décision sans l'assentiment du bailli du duc; que ces mêmes magistrats se rendraient, en chemise et tête nue, au devant du duc, suivis de deux mille bourgeois sans ceinture, pour s'excuser en toute humilité de leur rébellion et en demander pardon, grâce et miséricorde.
Quelques jours s'écoulèrent. Un héraut chargé par les ambassadeurs français d'interpeller les Gantois sur leur adhésion à la sentence du 4 septembre, quitta Lille et se rendit à Gand. Dès qu'il fut descendu dans une hôtellerie, il s'informa de quelle manière il pourrait remplir son message. «Gardez-vous bien, s'écria l'hôte prenant pitié de lui, gardez-vous bien de faire connaître quel motif vous amène, car si on le savait, vous seriez perdu.» Et il cacha le héraut dans sa maison afin qu'il pût attendre un moment plus favorable pour s'acquitter de sa mission. Cependant l'agitation ne se calmait point. La collace, convoquée le 8 septembre, avait rejeté tout d'une voix le traité de Lille comme contraire aux priviléges de la commune, et il ne resta au héraut qu'à tourner sa robe ornée de fleurs de lis et à feindre qu'il était un marchand français revenant d'Anvers. Il y réussit, se fit ouvrir les portes de la ville et frappa son cheval de l'éperon jusqu'à ce qu'il fût rentré à Lille.
Il nous reste à raconter ce qu'était devenue la négociation relative aux villes de la Somme. Le 9 septembre, c'est-à-dire, selon toute apparence, le jour même du retour du messager français envoyé à Gand, le duc Philippe, ne tenant aucun compte de la sentence rendue en sa faveur par les envoyés de Charles VII, repoussa tout ce qu'ils avaient allégué sur l'origine de la cession de 1435, en se contentant de répondre que les causes en étaient assez connues, mais «qu'il ne le vouloit point dire pour l'honneur du roy.» C'était rappeler l'attentat de Montereau, l'alliance du duc Jean et des Anglais, et l'humiliation du roi qui, pour ne pas subir la loi des étrangers, l'avait acceptée d'un vassal. Cette réponse était un défi au moment où le duc se félicitait de voir les Anglais menacer de nouveau la Guyenne et peut-être même se préparer à reconquérir la Normandie.
Du reste, Philippe ne méconnaissait point les bons services des ambassadeurs français qui avaient condamné les Gantois. Comme s'il prévoyait qu'ils pourraient être mal accueillis à leur retour à Paris, il leur promit d'écrire au roi en leur faveur, puis il leur fit donner six mille ridders «pour leur travail.»
Les Gantois avaient déjà chargé un religieux cordelier de porter à Charles VII une protestation contre la sentence de ses ambassadeurs, protestation où ils mentionnaient toutes les promesses qui leur avaient été faites et les réserves admises dans ses négociations pour leurs priviléges et leurs franchises: «néanmoins,» ajoutaient-ils dans leur lettre au roi, «vos ambassadeurs ont fait tout au contraire, mettant arrière et délaissant leurs susdites promesses; car après le partement de nos députés de Lille et sans la présence d'aucun d'iceulx, ont prononcé un très-rigoureux et malvais appointement contre nous, contre nos droits et nos priviléges, franchises, libertés, coutumes et usaiges, et sur nos doléances ne ont-ils baillé quelque provision, ne appointement pour nous.» Puis, arrivant à la défense qui leur avait été faite de poursuivre la guerre, ils en rejetaient la responsabilité sur le duc de Bourgogne qui avait continué «à tenir clos les passages par lesquels vivres et marchandises sont accoutumés estre amenés, ce qui est plus grande et griefve voie de fait que faire nous peut.» Ils cherchaient aussi à établir la légitimité de leur résistance par les dangers qui les entouraient, «veu qu'autrement ils seroient enclos en grande angoisse et nécessité, sans avoir vivres, et destruits et ruinés, ce qui n'est à souffrir.» Cette énergique protestation se terminait en ces termes: «Pour ce, très-chier seigneur, que toutes ces choses sont très-malvaises et frauduleuses, contre votre vraye intention et le contenu de vos lettres, et aussi contre nos droits, privilégées, franchises, libertés, coutumes et usaiges et por ce à rebouter de toutes nos forces, desquelles nous nous complaignons très rigoureusement à Vostre Royale Majesté, comme raison est, nous vous supplions en toute humilité qu'il vous plaise les délinquans corriger et ès dites fautes remédier et pourveoir.»
Les Gantois abordaient déjà cette nouvelle lutte dont leur lettre à Charles VII offrait l'apologie: de toutes parts, ils recommençaient la guerre. Le 17 septembre, le bâtard de Blanc-Estrain quitta Gand pendant la nuit avec les compagnons de la Verte-Tente et se dirigea vers Hulst. Tandis qu'il faisait allumer des torches près des remparts afin de tromper les Bourguignons dans ces mêmes lieux où une ruse semblable avait été fatale aux Gantois, il y pénétrait du côté opposé sans trouver de résistance, et passait la garnison au fil de l'épée. Il enleva tous les canons et les ramena à Gand, après avoir fait mettre le feu à la ville de Hulst pour que les ennemis ne pussent plus s'y établir. Peu de jours après, il sortit de nouveau de Gand, s'empara du bourg d'Axel et détruisit le château d'Adrien de Vorholt, chevalier du parti du duc. Le 24 septembre, le bâtard de Blanc-Estrain alla attaquer Alost; mais le sire de Wissocq se tenait sur ses gardes, et il ne parvint qu'à en brûler les faubourgs: le même jour, une autre expédition s'éloignait de Gand sous les ordres de Jean de Vos; elle incendia Harlebeke et menaça Courtray sans rencontrer d'obstacle dans sa marche.