Résumons brièvement les événements qui entretenaient la confiance des Gantois. Vainqueurs des Picards à Essche-Saint-Liévin et à Sleydinghe, ils avaient, malgré la garnison d'Audenarde, étendu leurs excursions jusqu'aux frontières du Tournésis et avaient arboré aux portes de Bruges, à Male, sur le vieux château des comtes de Flandre, la bannière de Gand. Deux attaques avaient été dirigées contre la ville de Termonde; on les avait vus aussi, au nombre de quatorze mille, menacer Alost où s'était enfermé le sire de la Viefville, et se retirer en bon ordre, sans qu'un corps d'armée bourguignon, commandé par le sire de Wissocq, osât les inquiéter. Enfin, Adrien de Vorholt, surpris par les paysans du district d'Axel, n'avait survécu à la défaite de ses compagnons d'armes qu'en traversant à la nage les ruisseaux qui abondent dans le pays des Quatre-Métiers. L'audace des Gantois était devenue si grande que l'un d'eux pénétra dans la ville de Lille et jeta une mèche enflammée dans une tour de l'hôtel du duc, où étaient déposés plusieurs tonneaux de poudre, «et si l'on n'y feust allé, dit Jacques Duclercq, toute l'artillerie du duc eust esté arse.»

Ces combats affligeaient surtout ceux qui y trouvaient le présage d'une guerre plus terrible et plus sanglante que rien ne pouvait arrêter ni prévenir. Philippe était résolu à tenter un dernier effort: il avait convoqué, le 15 mai, ses sergents et ses hommes d'armes, recrutés presque tous parmi des mercenaires, auxquels les bonnes villes fermaient leurs portes, car il suffisait au duc de Bourgogne que son armée fût nombreuse et surtout qu'elle fût promptement réunie. Charles VII maintenait l'ordre dans l'intérieur de son royaume et se préparait à en rétablir les anciennes frontières. On annonçait d'ailleurs que l'insurrection du Luxembourg contre le joug bourguignon se développait de jour en jour: elle pouvait s'étendre plus loin, et rallier aux communes de Flandre les populations des bords de la Meuse et du Brabant.

Dans ces circonstances, au moment où l'agitation renaissante annonçait déjà la guerre, les marchands des nations tentèrent un dernier effort pour faire entendre les plaintes impuissantes de l'industrie et du commerce «dont ledict pays de Flandre le plus est «soutenu.» Ils conduisirent à Lille, avec eux, les députés de Gand, Philippe Sersanders, Jean Van der Moere, Jean Van der Eecken et Jérôme Coubrake. Les députés de Gand n'obtinrent, malgré les démarches des nations, rien de plus à Lille qu'à Bruges, et lorsque, rentrés dans leur patrie, ils rendirent compte de leur mission à leurs concitoyens, l'on n'entendit sur la place publique qu'une acclamation unanime: «La guerre! la guerre! l'on verra quels sont les loyaux Gantois qui combattront pour leur liberté!»

Cette guerre allait s'ouvrir sous de funestes auspices. Le 16 juin, la garnison d'Ath avait dispersé les compagnons de la Verte-Tente et blessé leur célèbre chef, le bâtard de Blanc-Estrain. Deux jours après, le duc de Bourgogne quittait Lille; il réunit son armée à Courtray et la conduisit devant le château de Schendelbeke, d'où les Gantois faisaient de nombreuses excursions dans le Hainaut. Bien qu'il eût une forte artillerie, il y rencontra pendant quatre jours une vaillante résistance; le cinquième, il fit proposer une trêve et négocia avec les assiégés. Jean de Waesberghe, qui commandait à Schendelbeke, n'avait que cent quatre compagnons avec lui; il fit ouvrir les portes et se confia à la générosité du duc; mais le lendemain, lorsqu'on délibéra sur son sort, le grand bailli de Hainaut, Jean de Croy, qui avait à plusieurs reprises échoué dans ses efforts pour s'emparer du château de Schendelbeke, demanda la mort de tous ceux qui l'occupaient. Son avis prévalut: le duc ordonna que l'on pendît toute la garnison, son chef Jean de Waesberghe au pont-levis de la forteresse, les autres Gantois aux arbres les plus voisins.

Un seul prisonnier avait été épargné: c'était le capitaine du château de Gavre. On avait jugé que sa vie pouvait être plus utile au duc que sa mort, si en la lui conservant on s'assurait un nouveau succès. En effet, le maréchal de Bourgogne le conduisit devant le château de Gavre: il le contraignit à crier de loin aux siens qu'ils cessassent toute résistance; mais ils refusèrent de l'écouter et répondirent par des décharges d'artillerie. Le maréchal de Bourgogne, ayant échoué dans sa tentative, se vengea du moins de la fermeté des défenseurs de Gavre en leur offrant le spectacle du supplice de leur capitaine. Si le capitaine du château de Gavre ne s'était pas trouvé à Schendelbeke, la cause des communes de Flandre eût probablement été sauvée.

Philippe, après s'être arrêté à Harlebeke pour y présider à d'autres supplices, s'était rendu devant le château de Poucke.

Le château de Poucke avait été bâti, à une époque reculée, près des bruyères d'Axpoele, où Thierri d'Alsace fut vaincu par Guillaume de Normandie. Au quinzième siècle, il était devenu l'asile des milices communales, qui avaient attaqué le comte d'Etampes à son retour de Nevele, et qui depuis lors n'avaient cessé de parcourir tout le pays depuis Bruges jusqu'à Roulers. Dès le mois de juillet de l'année précédente, le sire de Praet, qui n'avait pas quitté Gand, avait consenti, comme tuteur de Roland de Poucke, à ce que l'on en détruisît les ponts pour en rendre la défense plus aisée. Au mois de septembre, le sire de Blamont avait vainement cherché à s'en emparer et n'avait réussi qu'à brûler les bâtiments extérieurs.

Les ressources dont disposait le duc de Bourgogne lui permettaient d'espérer un succès plus complet: son artillerie était formidable; elle avait à peine été placée vis-à-vis des murailles qui paraissaient les plus favorables à l'attaque, lorsque Jacques de Lalaing arriva de l'abbaye d'Eenhaem, abandonnée par les Gantois, que le duc lui avait ordonné de livrer aux flammes. Son premier soin fut d'examiner les préparatifs du siége; il avait quitté le parapet construit par les Bourguignons et regardait, avec le sire de Savense et le bâtard de Bourgogne, par l'ouverture d'une palissade, quand une pierre, lancée par une machine de guerre, l'atteignit au front; il tomba, essaya de parler, joignit les mains et mourut. Ce même jour, il s'était dévotement confessé à un docte frère prêcheur de l'incendie de l'abbaye d'Eenhaem; il ne l'avait toutefois exécuté qu'à grand regret et par la volonté expresse du duc, et la renommée de ses vertus était si grande que pendant les trêves de 1452 les Gantois avaient résolu, par une délibération solennelle de la collace, de concourir à ses efforts pour délivrer le pays des meurtriers et des maraudeurs. «Il fust, dit son chroniqueur, chevalier doux, amiable et courtois, large aumosnier et pitoyable; tout son temps aida les pauvres, veuves et orphelins. De Dieu avoit été doué de cinq dons: et premièrement, c'estoit la fleur des chevaliers, il fust beau comme Paris, il fust pieux comme Enée, il fust sage comme Ulysse le Grec. Quand il se trouvoit en bataille contre ses ennemis, il avoit l'ire d'Hector le Troyen, mais quand il se véoit au-dessus de ses ennemis, jamais on ne trouva homme plus débonnaire ni plus humble.... Quand mort le prit, il n'avoit qu'environ trente-deux ans d'âge.»

Jacques de Lalaing, succombant dans tout l'éclat de la jeunesse et de la gloire, rappelle l'infortuné Gauthier d'Enghien, également frappé par la mort lorsqu'un long avenir semblait réservé à ses exploits. Tous deux périrent en combattant les communes flamandes; le premier avait été pleuré par Louis de Male, le second fut si vivement regretté de ses compagnons d'armes, qu'un lugubre silence succéda tout à coup dans le camp de Philippe au tumulte et à l'agitation.

Le château de Poucke, protégé par une faible garnison et privé des ressources de sa position par les chaleurs de l'été qui en avaient desséché tous les fossés, résista pendant neuf jours. Le capitaine, nommé Laurent Goethals, était célèbre par l'audace qu'il avait montrée en dirigeant, l'année précédente, au début de la guerre, l'escalade du château de Gavre; il avait épousé la fille de ce Jean de Lannoy qui avait péri le même jour que le sire d'Herzeele en se précipitant du haut de la tour de Nevele au milieu des piques ennemies. Son courage ne fut pas plus heureux; contraint à capituler après une résistance acharnée, il partagea avec les siens le sort du capitaine de Schendelbeke; à peine épargna-t-on quelques prêtres, un lépreux et deux ou trois enfants, et c'était toutefois l'un de ces enfants, fils d'un pauvre aveugle, qui, en mettant le feu à une coulevrine, avait enlevé à l'armée Bourguignonne et à toute la chevalerie chrétienne son modèle et son héros.