Le bâtard de Bourgogne avait laissé son artillerie à Avignon; mais ce fut en vain qu'il chercha à répandre le bruit que le duc Philippe n'attendait que le printemps pour prendre lui-même les armes contre les infidèles: personne n'y ajouta foi, et la croisade, que le génie de Pie II ne soutenait plus, se trouva réduite aux exploits isolés de deux chevaliers et de quelques bourgeois de Gand. Il n'appartenait point au duc de Bourgogne de lever, pour la défense de la chretienté, cette bannière de Godefroi de Bouillon que n'avait jamais souillée le souffle impur des passions humaines. Il semblait d'ailleurs que lors même que les promesses de Philippe eussent été sincères, les intrigues du roi de France dussent sans cesse s'opposer à ce qu'il les accomplît.
Au moment où les sires de Croy obtenaient l'ordre de rappeler en Flandre l'expédition du bâtard de Bourgogne, Olivier de la Marche arrivait à Hesdin: il accourait de la Hollande pour révéler au duc les perfides desseins de Louis XI qui, ne croyant pas avoir assez fait en combattant dans les projets de croisade la transmission immédiate de l'autorité au comte de Charolais, avait osé chercher, dans une odieuse tentative, les moyens de la rendre à jamais impossible. Pendant que le comte de Charolais se tenait à Gorcum, on apprit qu'un étranger s'était montré dans une taverne; on remarqua qu'il interrogeait les habitants du pays sur les habitudes du jeune prince, sur le navire avec lequel il allait en mer et sur le nombre des serviteurs qu'il prenait avec lui lorsqu'il allait se promener, soit le matin, soit le soir. On l'avait même vu s'approcher du château et examiner la force des murailles. Le comte de Charolais n'hésita pas à le faire arrêter, et on le contraignit à avouer qu'il était le bâtard de Rubempré et qu'il était parti, sur un vaisseau monté par cinquante hommes, du port du Crotoy, dont son frère était gouverneur. Lorsqu'on lui demanda le but de son voyage, il varia dans ses réponses: tantôt il prétendait qu'il allait en Ecosse ou qu'il en revenait; d'autres fois, il disait qu'il allait voir l'une des filles d'Antoine de Croy, qui avait épousé le vicomte de Montfort, l'un des plus puissants seigneurs de Hollande. Enfin on obtint des révélations plus complètes, et bien que le comte de Charolais ne les eût point rendues publiques, on racontait tout haut que Louis XI s'était rendu à Abbeville pour présider aux préparatifs de cette expédition secrète, et qu'il avait chargé le bâtard de Rubempré de se saisir du comte de Charolais ou de le mettre à mort s'il ne réussissait à l'emmener. Peut-être convient-il de rappeler que ce gouverneur du port du Crotoy avait épousé Jacqueline de Croy, et que Louis XI, lors de son exil, l'avait délivré des prisons de Gand, où il avait été conduit à la requête des sergents de Charles VII, comme prévenu de meurtre. Il s'en était toujours montré reconnaissant, «et à vray dire, ajoute Chastelain, il sembloit droitement l'homme pour faire un coup périlleux.»
Lorsque la nouvelle de l'arrestation du bâtard de Rubempré parvint à Louis XI, il se montra fort mécontent. «Je ne sais quel est ce bâtard, répondit-il à ceux qui en parlaient en sa présence, ni ce qu'on en veut dire; il n'est pas à moi; je ne l'ai jamais vu, je ne lui ai jamais parlé; j'ignore ce qu'il a voulu faire, qui l'a dirigé et fait agir; on peut m'en accuser, mais j'y suis complètement étranger.» Il manda également près de lui les députés de Tournay et des villes de la Somme, et leur fit la même déclaration. Cependant il fit écrire par le sire de Montauban, amiral de France, au sire de Croy, pour qu'il cherchât à mettre un terme à tous les bruits que propageait l'indignation publique et obtînt la liberté du bâtard de Rubempré. «Mon ami, répondit le sire de Croy au messager du sire de Montauban, rapporte ces lettres à ton maître, et dis-lui qu'il est trop tard pour que je puisse m'en mêler. Qui l'a brassé le boive; bien lui fasse!»
Louis XI avait résolu de rétablir lui-même la situation politique qu'il avait compromise, et l'un de ses secrétaires, nommé maître Georges Havart, arriva à Hesdin au moment où l'on venait d'envoyer l'ordre de livrer à la justice les prisonniers de Gorcum, pour prévenir le duc que le roi se proposait de se rendre près de lui le surlendemain. Le duc apprit le même jour que le roi de France, renonçant à ses usages si modestes et si humbles, comptait amener toute sa grande garde avec lui, dans une ville où il n'y avait pas un seul homme d'armes bourguignon; il était à table, lorsqu'il reçut des lettres du comte de Charolais qui confirmaient ses soupçons et l'invitaient à ne pas rester à Hesdin. Les seigneurs de sa cour et tous les gens de son hôtel étaient livrés aux mêmes inquiétudes; les Croy seuls semblaient confiants et joyeux. Cependant, vers minuit, le duc fit appeler son valet de chambre et lui ordonna de tout faire préparer dès le point du jour pour son départ. Il n'avait prévenu de son dessein ni les seigneurs de Croy, ni le sire de Lannoy, ni l'évêque de Tournay; leur étonnement fut grand quand ils virent le duc quitter Hesdin, emportant avec lui ses trésors les plus précieux. «Ha! le mauvais partement, monseigneur, que vous avez fait aujourd'hui! disait le sire de Croy au duc; tous les princes de France vont se réunir au roi pour vous faire la guerre!» Le duc répondit qu'il n'en avait garde, et les sires de Croy n'osèrent pas insister, car ils sentaient bien que leur crédit diminuait. Le retour du comte de Charolais allait y porter les derniers coups. Le peuple manifestait plus vivement que jamais sa sympathie pour ses malheurs; les nobles s'empressaient autour de lui, prévoyant qu'il allait recouvrer l'autorité à laquelle sa naissance lui donnait des droits trop longtemps méconnus, et lorsqu'il rentra à Lille, il était accompagné de sept à huit cents chevaliers et écuyers, parmi lesquels on remarquait le duc de Bourbon, qui l'avait rejoint à Gand, le comte de Marle, le comte de Brienne, le fils du prince d'Orange, le seigneur de Fiennes, son frère Jean de Luxembourg, et la plupart des hauts barons de Flandre et de Hainaut.
Louis XI suivait attentivement les événements, et continuait à dissimuler. Changeant toutefois de système, il déclara aux députés des villes de la Somme que le bâtard de Rubempré avait agi par ses ordres, mais que le but de son voyage était de s'emparer, non du comte de Charolais, mais du vice-chancelier de Bretagne, qui devait revenir d'Angleterre par la Hollande. Il était absurde, disait-il, qu'on prétendît qu'avec si peu de gens il eût pu songer à enlever un prince toujours entouré d'un grand nombre de serviteurs. Le duc de Bourgogne l'avait, d'ailleurs, comblé de trop de bienfaits pour qu'il en eût conçu la pensée.
Une ambassade solennelle fut chargée d'aller reproduire, en présence de Philippe, ces douteuses et vagues explications. Elle se composait du comte d'Eu, du chancelier de France et de l'archevêque de Narbonne, et fut reçue par le duc, le 6 novembre 1464, en présence du comte de Charolais et des principaux seigneurs de la cour. Le chancelier répéta la fable sur le vice-chancelier de Bretagne; puis il ajouta: «Le roi sait assez que le comte de Charolais ne l'aime point, ce dont il ignore la cause..... Il ne lui a pas suffi d'arrêter injustement un serviteur du roi, mais il a fait répandre dans tout le pays le bruit que le bâtard de Rubempré avait été envoyé par le roi pour s'emparer de sa personne, même en employant vis à-vis de lui la force et la violence. Olivier de la Marche, qu'il avait chargé de vous instruire des mauvais desseins qu'il imputait au roi, a semé, partout où il est passé, les mêmes bruits. C'est pourquoi le roi, qui est innocent de ce complot et qui n'en a jamais eu la pensée, comme il l'affirme sur sa parole de roi, se peut bien plaindre amèrement du comte de Charolais, qui ne se contente pas d'arrêter son serviteur, mais qui attaque aussi sa réputation et son honneur. Bien plus, afin de diffamer la personne du roi par tout l'univers, le comte de Charolais l'a fait accuser dans les chaires de la ville de Bruges où se réunissent les marchands des dix-sept royaumes chrétiens... Le roi demande deux choses: que vous fassiez mettre le bâtard de Rubempré en liberté et que vous lui livriez le sire de la Marche, et avec lui les prêtres qui l'ont publiquement accusé à Bruges.» A ces mots, le comte de Charolais interrompit l'orateur. «Ce n'est pas la volonté du roi, s'écria-t-il, qui m'empêchera de faire alliance avec monseigneur de Bretagne, et je veux bien que le roi sache que si j'avais pour moi Dieu et mon père, je ne craindrais pas de le combattre.» Le roi, reprit le chancelier, ne nous a point chargés de nous adresser au comte de Charolais.» Le duc ayant ordonné à son fils de laisser continuer maître Philippe de Morvilliers, le comte de Charolais obéit; mais ses traits altérés révélaient à tous les yeux le ressentiment qui l'agitait.
Le duc répondit lui-même au discours du chancelier de France; il dit en riant que si son fils était trop prompt à s'effrayer, il ne pouvait tenir ce défaut que de sa mère, sans cesse jalouse de le voir aimer d'autres dames. Il ajouta que le bâtard de Rubempré avait été arrêté en Hollande, pays où il était seigneur de la terre et de la mer sans y connaître d'autre souverain que Dieu, et promit que, bien que ses crimes précédents fussent connus, ses juges l'épargneraient s'il était innocent de celui qu'on lui reprochait actuellement. Il justifia aussi la conduite d'Olivier de la Marche et allégua que, prince séculier, il restait étranger à tout ce qui se rapportait à l'Eglise. «Messieurs, ajouta Pierre de Goux, l'un des conseillers du duc, comme chacun doit l'entendre, monseigneur qui est ici ne tient pas tout du roi de France. Il est vrai qu'il tient de lui le duché de Bourgogne, les comtés de Flandre et d'Artois, mais il possède hors du royaume d'autres seigneuries, telles que les duchés de Brabant, de Luxembourg, de Limbourg, de Lothier, les comtés de Bourgogne, de Hainaut, de Hollande, de Namur, et plusieurs autres pays dont la plupart ne relèvent que de Dieu seul.»—Cependant, interrompit le chancelier, quoiqu'il soit le seigneur de tous ces pays, il n'est pas roi.» Philippe, entendant ces paroles, éleva la voix: «Je veux bien que chacun sache que si je l'avais voulu je l'eusse été.» Il faisait ainsi allusion à l'époque du traité d'Arras, où, s'égalant en puissance et en indépendance à Charles VII, il ne lui avait laissé que la supériorité de son titre royal. Deux jours après, le comte de Charolais lut publiquement sa justification, qu'il avait composée seul et sans l'aide de ses conseillers: elle était éloquente et fière, et le duc lui-même avoua qu'il ne croyait pas son fils si sage et si habile.
Dans ces circonstances, les amis des sires de Croy les engageaient à chercher à se réconcilier avec le jeune prince, dont le triomphe semblait assuré; mais les Croy s'y refusèrent, disant qu'ils n'abandonneraient pas le service du roi de France pour celui du comte de Charolais. Une longue habitude, joug pesant que secouent rarement les vieillards, semblait leur promettre qu'ils ne tarderaient pas à rétablir leur influence: en effet, dès que le comte de Charolais eut quitté Lille, ils retrouvèrent leur autorité: le duc Philippe voyait en eux d'anciens serviteurs qui avaient partagé tous ses efforts et toutes ses luttes, et lors même qu'il n'ignorait pas qu'ils le trahissaient, il le leur pardonnait en souvenir du zèle avec lequel ils l'avaient servi autrefois.
A peu près à la même époque, tandis que le bâtard de Rubempré voyait s'instruire son procès à Gorcum, on arrêtait, près de Montreuil, un marchand brugeois nommé Pierre Puissant, qui paraissait être l'instrument de quelque intrigue pour chasser les Anglais de Calais. Ses premiers aveux, en confirmant ces soupçons, accusaient le roi de France lui-même; mais Louis XI, craignant de voir naître, vis-à-vis des Anglais, des embarras semblables à ceux que l'affaire du bâtard de Rubempré lui créait près du duc de Bourgogne, se hâta de le faire chercher par le prévôt de ses maréchaux, «qui estoit le plus diligent et le plus vif esprit et le plus fin du royaulme, le chastie-fol du roy, ne craignant rien à servir son maître.» Tristan l'Ermite se rendit en deux jours et demi de Rouen à Montreuil, et conduisit Pierre Puissant devant le conseil du roi, où fut appelé Robert Nevil, serviteur du comte de Warwick. Comme il était aisé de le prévoir, Pierre Puissant démentit sa première confession, «deschargeant le roy Loys et chargeant d'autres bien grans.» Louis XI avait fait remettre le texte de sa déclaration à Robert Nevil; il eût même voulu lui confier le soin de ramener son prisonnier à Montreuil; mais Robert Nevil s'en excusa en remontrant «qu'il n'y avoit homme deçà la mer qui l'osast prendre,» et dès qu'il apprit que le roi de France se proposait de le faire conduire par Tristan l'Ermite à Calais, il se hâta d'adresser au lieutenant de cette ville une lettre où, après l'avoir exhorté à ne pas laisser le prévôt des maréchaux approcher des remparts à demi détruits par une inondation, il ajoutait: «Ne prenez point maistre Pierre Puissant, car il est bourgeois de Bruges, et le fauldroit rendre honteusement, car tous ceulx de l'estape seroient arrestés.»
Philippe reconnaissait que les immunités et les priviléges d'une cité commerciale ne lui permettaient point de soumettre à l'examen de son autorité les discours prononcés dans les chaires de Bruges. Robert Nevil écrivait au lieutenant du roi d'Angleterre à Calais, pour lui recommander de respecter la liberté d'un bourgeois de la même ville. Quelle était donc la puissance de cette vieille industrie flamande qui survivait aux guerres et aux révolutions, également respectée des princes et des rois?