LIVRE DIX-NEUVIÈME.
1467-1476.


Charles le Hardi ou le Terrible.
Rivalité du duc de Bourgogne et du roi de France.
Sédition à Gand.—Résistance de l'esprit communal.
Batailles de Granson, de Morat et de Nancy.

Le prévôt de Watten, fameux astrologue, avait déclaré que le fils du duc Philippe serait exposé aux plus terribles coups du sort et aux plus grands malheurs.

L'horoscope du successeur de Charles VII était tout différent: il annonçait qu'après avoir été en butte aux attaques jalouses de ses vassaux, il terminerait sa vie au sein de la puissance et de la prospérité.

Charles lutta contre la mauvaise fortune qu'on lui avait prédite en la heurtant de front et en cherchant à la violenter comme Alexandre violenta la pythie: dès sa jeunesse, la mer ne lui semblait jamais plus belle que lorsqu'elle lui opposait les flots furieux d'une tempête.

Louis XI attendit au contraire la bonne fortune qui lui était promise en aplanissant ses voies par tous les moyens qui étaient en son pouvoir.

Charles voulait réédifier le passé par le droit de ses victoires; dernier représentant du principe féodal, il répétait qu'issu de Charlemagne, il ne pouvait reconnaître la supériorité des héritiers de Hugues Capet, et ne voyait dans les siècles qui l'avaient précédé que les fabuleuses traditions qui retraçaient les aventures des Lancelot et des Gauvain. Le roi de France, plus prudent, comprenait qu'en politique un système suivi avec habileté et persévérance est plus fort qu'une armée, et c'était à pas lents et mesurés qu'il marchait à la conquête de l'avenir. Immolant la noblesse, depuis longtemps de plus en plus affaiblie, aux rancunes envieuses et anarchiques de la démocratie, il espérait placer plus haut la royauté en l'élevant sur des ruines, et brisait l'épée des chevaliers qui protégeaient au dehors la puissance de la monarchie, en même temps qu'il confisquait les libertés communales qui au dedans la consolidaient en la modérant: épreuve dangereuse où l'Etat entier, se résumant en un seul homme, abdiquera, pour grandir, décliner et mourir avec lui, cette longue vie des institutions qui devient plus sainte et plus forte, consacrée par les siècles.

Charles et Louis étaient doués tous les deux d'un esprit actif et entreprenant, mais leurs caractères bien différents devaient sans cesse les mettre en opposition dans leurs efforts vers le but que se proposait leur ambition. Charles, sombre, morne, triste, véhément dans ses longues harangues, hostile aux conseils les plus sages, méprisait les nobles et les bourgeois de Flandre, à qui son père avait dû son salut à la journée de Mons-en-Vimeu, pour s'entourer de bannerets étrangers, vils condottieri qu'une insatiable cupidité porta tour à tour à le servir et à l'abandonner. Au séjour des villes et des châteaux il préférait celui de la tente, «à l'exemple du lion, lequel, quand il se trouve chassé, ne quiert point les bois, mais se boute en plein champ.» Sur ce point, il ressemblait peu à son père, et, loin d'imiter les vices que celui-ci cherchait vainement à justifier par cette maxime, «que par estre bien des dames il estoit force qu'il fust bien des hommes que communément les dames gouvernent,» il ne voulait point de femmes dans son palais. La duchesse de Bourgogne elle-même était reléguée à Male ou à Tronchiennes pendant qu'il habitait Bruges ou Gand, et Wielant remarque «qu'il avoit fait du logis des dames en sa maison la chambre du conseil et la chambre des finances, disant que le conseil et les finances séoient mieulx estre entour et près de luy que femmes.» On ne le vit pas non plus encourager les récits licencieux qui formèrent le livre des Cent nouvelles nouvelles, mais il prenait plaisir «en histoires romaines des faits de Jules-César, de Pompée, d'Hannibal et de tels autres grands et hauts hommes lesquels il vouloit ensuivre.» Pour abréger ce portrait, nous ajouterons que Charles était généreux quand la colère ne l'aveuglait point, loyal bien que sans amis, compatissant quoiqu'il fût parfois inflexible jusqu'à la cruauté, par un sentiment profond de justice qui le portait à ne jamais repousser la plainte légitime du pauvre. Si nous comparons le roi de France au duc de Bourgogne, nous trouvons un prince perfide et dissimulé dans la vie publique, corrompu dans la vie privée, opposant au fer de ses ennemis le poison, le poignard et la trahison, et ne mêlant à ses succès aucune de ces grandes qualités qui font excuser les fautes et quelquefois même les crimes. L'un a les défauts des premiers temps du moyen-âge dans lesquels la civilisation n'a rien adouci, rien corrigé. L'autre a déjà tous les vices des époques de démoralisation où l'intrigue est une arme plus redoutable que la force. Enfin, il semble que tous les deux, par un mutuel contraste, durent peu de chose à ceux dont ils tenaient la vie. Louis XI fut à Genappe le disciple de Philippe l'Asseuré, «qui vouloit toutes matières difficiles estre vidées par expédiens.» Chastelain offre au duc Charles, «qui demandoit toujours la rigueur,» le roi de France Charles VII pour modèle.

Pour apprécier la politique extérieure du duc Charles, il ne faut jamais oublier que sous l'influence des discordes domestiques, dont il avait été le témoin et la victime, il avait appris à haïr la France, patrie des ancêtres de son père, et à aimer l'Angleterre, où sa mère se vantait de compter Edouard III parmi ses aïeux.