Le duc promena ses regards autour de lui; l'irritation semblait se calmer. Les bateliers, les bouchers et les poissonniers s'avançaient pour le protéger. «Monseigneur, lui disaient-ils, rassurez-vous et n'ayez nulle crainte; personne n'osera vous faire le moindre mal.» Ils le conduisirent jusqu'à l'Hoog-huys, et là, de l'une des fenêtres, entouré du sire de la Gruuthuse, de son chancelier et d'autres chevaliers, il s'adressa au peuple en flamand. «Mes enfants, Dieu vous garde et vous sauve! Je suis votre prince et naturel seigneur qui vous vient visiter pour que ma présence ramène la paix. Je vous prie de vouloir bien vous conduire avec modération. Tout ce que je pourrai faire pour vous sans blesser mon honneur, je le ferai, et je vous accorderai tout ce qui sera en mon pouvoir; mais veuillez vous retirer en paix.»—«Wel gekomen! wel gekomen! répondirent les bourgeois, soyez le bienvenu, monseigneur, nous sommes tous vos enfants, et nous vous remercions de votre bonté envers nous.» Le silence succède à ces paroles; ils soulèvent la châsse de saint Liévin et se préparent à la rapporter à l'église de Saint-Bavon. Soudain de cette foule tumultueuse s'élèvent de pieux cantiques; l'émeute s'est apaisée, et déjà l'étendard qui en fut le signal s'incline et s'éloigne, lorsqu'un bourgeois de Gand, nommé Hoste Bruneel, s'écrie: «Arrêtez, mes amis, arrêtez! si nous nous séparons, on viendra nous saisir l'un après l'autre pour nous faire mourir.»—«Arrêtez! arrêtez!» répètent les Gantois, et leurs clameurs confuses portent au duc leurs plaintes contre ses officiers: «Monseigneur, nous vous prions de nous faire raison de ces leverheeters qui ruinent notre ville, nous réduisent à mendier notre pain, et sont la plupart de méchante origine et de mauvaise extraction. Nous les avons vus pauvres aventuriers, et maintenant, avec ce qu'ils nous dérobent, ils sont devenus des seigneurs; ils achètent terres et grands états avec nos propres deniers, et ils cherchent à faire croire au pauvre peuple que c'est vous qui les retenez, ce qui n'est pas vrai. Nous vous supplions d'écouter nos plaintes.»

Au même moment, Bruneel paraît à la fenêtre où se tient le duc. Sans se laisser troubler par la présence du prince et de ses chevaliers, il frappe de son gantelet de fer sur la fenêtre, et demande qu'on l'écoute: «Mes frères, vous voulez que les magistrats de cette ville qui volent le prince et vous, soient enfin punis, n'est-il pas vrai?—Oui, oui, s'écria le peuple.—Vous voulez qu'on abolisse les gabelles, n'est-ce pas là ce que vous demandez?—Oui, oui, répondit le peuple.—Vous voulez qu'on ouvre les portes qui ont été fermées et qu'on vous permette de nouveau d'avoir des bannières comme autrefois?—Oui, oui, continua la foule.—Vous voulez qu'on vous rende vos châtellenies, vos chaperons blancs, vos anciens usages, n'est-il pas vrai?» Les acclamations de la multitude redoublèrent. Bruneel se tourna alors vers le duc. «Monseigneur, lui dit-il, voilà en peu de mots les réclamations que tout ce peuple vous présente pour que vous y fassiez droit. C'est en son nom que je parle, car vous l'avez entendu approuver tout ce que j'ai dit. Veuillez donc m'excuser de ce que j'ai fait pour le peuple et pour son bien.»

Charles, dominé par le sentiment de son impuissance et d'une cruelle nécessité, gardait le silence. Louis de la Gruuthuse, plus calme, répondit à Bruneel qu'au lieu de monter près du prince pour l'instruire des remontrances du peuple, il eût mieux fait de les exposer de la place: il promit d'ailleurs que l'on y ferait droit, et Charles put se retirer. Lorsqu'il passa devant l'hôtel de ville où plusieurs échevins s'étaient réunis, il les regarda sans les saluer et sans leur adresser la parole; un peu plus loin, il traversa les débris de la maison de la cueillette, et sa colère semblait de plus en plus violente quand il rentra dans son hôtel.

Cependant la cloche de Saint-Jacques, sonnant à pleine volée, convoquait la commune au Marché du Vendredi: tous les métiers s'y assemblaient avec leurs bannières depuis longtemps préparées en secret. Ils restèrent en armes pendant toute la nuit, et de vives acclamations ne cessaient de saluer la résurrection de leurs libertés et des glorieux symboles qui en avaient partagé les luttes et le deuil. On attendait impatiemment d'heure en heure la réponse du duc aux demandes que lui avaient remises, au nom des Trois Membres de la ville, Jacques de Raveschoot et Baudouin Rym. A huit heures du matin, le sire de la Gruuthuse vint annoncer que le duc de Bourgogne avait peu dormi, et qu'il serait impossible de connaître sa décision avant trois heures. Ce moment arriva sans que l'on apprît quelque chose de plus satisfaisant, et le peuple faisait entendre de vifs murmures, lorsque Nicolas Triest parvint à le calmer en l'assurant qu'on ne tarderait pas à recevoir de bonnes nouvelles. En effet, quelques instants après, maître Jean Petitpas, secrétaire du duc de Bourgogne, parut accompagné des sires de Commines, de la Gruuthuse, de Maldeghem, et déclara que le duc supprimait toutes les gabelles, révoquait toutes les amendes imposées par la paix de Gavre, autorisait la restitution des bannières et la réouverture des portes condamnées par le même traité, rendait aux métiers le droit d'élire leurs doyens, et chargeait une commission d'enquête d'instruire contre Pierre Huereblock et les autres leverheeters>. Le duc avait également promis d'oublier les désordres de la veille. Aussitôt après, la châsse de saint Liévin rentra dans le monastère de Saint-Bavon, et le peuple déposa les armes pour courir aux portes qu'il lui était permis de démurer.

Charles avait délibéré longtemps avant de céder; son premier soin avait été de faire sortir de la ville les trésors qu'il y avait apportés avec lui; mais il craignait qu'on ne voulût retenir comme otage sa fille Marie, alors âgée de dix ans, et son orgueil avait fléchi à la pensée des périls qui pouvaient menacer un enfant. Peut-être, lorsqu'il eut réussi à se retirer avec tous les siens à Termonde, songea-t-il à révoquer des concessions qui lui avaient en quelque sorte été arrachées par la violence. Il trouva toutefois le Brabant non moins agité que la Flandre; toutes les communes s'y étaient confédérées, et le duc de Bourgogne ne crut pouvoir mieux prévenir leur insurrection qu'en confirmant à Bruxelles, par une charte du 28 juillet 1467, les priviléges qu'il avait accordés pour apaiser celle des Gantois.

Quelques jours avaient suffi pour ébranler le vaste édifice de la domination bourguignonne. L'habileté de Louis XI, qui présidait à toutes les intrigues et se préparait à profiter de toutes les émeutes, trouva bientôt dans un petit-fils de Philippe le Hardi l'instrument propre à détruire la puissance fondée par son aïeul. Ce fut le comte de Nevers, que nous avons vu se signaler, en 1452, sous le nom de comte d'Etampes, dans la guerre contre les Gantois, mais qui depuis, émule de Jean Coustain, s'était déshonoré en demandant, comme lui, aux sortiléges des inspirations non moins criminelles et non moins ténébreuses; il n'hésita pas à se déclarer de nouveau l'implacable ennemi de Charles, en revendiquant le duché de Brabant et en s'alliant aux Liégeois. Le duc de Bourgogne, ayant pacifié la grande cité de Gand et celle de Bruxelles, qui n'était pas «de même pois,» avait déja porté toutes ses forces vers les rives de la Meuse; mais les bourgeois de Liége se croyaient assez redoutables pour braver sa puissance. Huy leur avait ouvert ses portes, et ils comptaient sur l'appui du roi de France. Une malheureuse expérience devait, à plusieurs reprises, apprendre aux Liégeois que si Louis XI était toujours prêt à favoriser leurs insurrections de ses intrigues, il ne devait jamais les soutenir de ses armées. Il se borna à charger le comte de Saint-Pol, devenu l'un de ses serviteurs les plus zélés, d'aller inviter le duc de Bourgogne à ne pas les attaquer. Ce fut, on pouvait le prévoir, une démarche inutile. Charles ne voulut point écouter les ambassadeurs français: «Je morrai en l'entreprise, leur répondit-il, ou je les aray au fouet de leur extrême perdicion et ruyne, ne jamès joye n'aray en cuer jusques je m'en verrai vengié. N'y a ne roy, ne empereur pour qui j'en face aultre chose.» Il ne restait à Louis XI qu'à s'assurer le prix d'une neutralité qu'il était bien résolu à ne pas observer; il y mit tour à tour diverses conditions, tantôt la rupture de l'alliance que le duc de Bourgogne avait conclue avec les Anglais dès les premiers jours de son règne, alliance à laquelle la Castille venait d'adhérer, tantôt la restitution des villes de la Somme, tantôt l'abandon du duc de Bretagne. Le duc s'inquiétait peu de ces messages de Louis XI, et ce qui l'irritait le plus, c'était qu'ils avaient été confiées à maître Jean Van den Driessche, cet huissier du conseil condamné en 1446 à l'exil par les échevins de Gand, et chargé en 1451 de leur signifier les menaces du duc; de nouveau banni en 1460, mais déjà rentré à Gand en 1463, où il fit arrêter, malgré les priviléges de la ville, un fils de Daniel Sersanders. Or Jean Van den Driessche n'avait reconnu la générosité et les bienfaits de la maison de Bourgogne qu'en se retirant près de Louis XI qui l'avait créé trésorier de France. Charles l'accueillit avec mépris et se contenta de lui répondre: «Des menaces du roy je me donne peu de soing. Pour chose qu'il me face mander, ne par vous, ne par aultre, je ne laisserai mon emprise. Si le roy s'y veut trouver, si s'y trouve, les champs sont aux hommes.» Il était déjà à cheval, à la tête de son armée, lorsque les envoyés du roi tentèrent inutilement un dernier effort. Charles se borna à leur recommander de respecter le duc de Bretagne. «Les Liégeois sont réunis, leur dit-il; je m'attends à avoir la bataille avant trois jours: si je la perds, vous en ferez à votre guise; mais aussi, si je la gagne, vous laisserez en paix les Bretons.»

Jean Van den Driessche était allé rejoindre les Liégeois. Sa présence ne les empêcha point d'être défaits complètement à la bataille de Brusthem, et elle contribua peut-être à rendre plus sévère la sentence dictée par le vainqueur. Les Liégeois perdirent leurs priviléges, leurs murailles, leur juridiction, et le célèbre Perron, qu'ils considéraient comme leur palladium, leur fut enlevé pour être porté à Bruges, au milieu de la Bourse, où s'assemblaient les marchands étrangers. Une inscription qui rappelait cet événement y fut placée. Liége devait y trouver le souvenir de ses malheurs; la Flandre, la prophétie de ceux que lui réservait l'avenir.

Gentis et invictæ gloria nuper eram.

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Desine sublimes vultus attollere in auras.