A combattu l'universal araigne.

Les populations se signalaient dans les plus petits bourgs et jusque dans les villages par une résistance énergique. Les paysans interceptaient les convois ou s'assemblaient dans les bois; on vit même des femmes, tombées au pouvoir des Français, déclarer qu'elles mourraient plutôt que de crier: «Vive le roi!» La moitié de la ville d'Arras se défendit deux mois après que l'autre moitié eût été livrée par le sire de Crèvecœur: les bourgeois avaient repoussé toutes les propositions qui leur avaient été adressées, en déclarant qu'ils ne se soumettraient que sur l'ordre exprès de la duchesse de Bourgogne. Un sauf-conduit leur avait même été accordé pour qu'ils envoyassent des députés vers elle; mais Louis XI les fit arrêter à Lens et conduire à Hesdin, où Tristan l'Ermite fut chargé de surveiller leur supplice. Parmi ceux-ci se trouvait un notable bourgeois d'Arras, nommé Oudart de Bussy, auquel le roi avait inutilement offert, peu de temps avant, afin de le gagner, une charge de conseiller au parlement de Paris: sa mort réjouit fort le roi de France. «Ceux dudit Arras, écrit-il à l'un de ses conseillers, s'étaient assemblés bien vingt-deux ou vingt-trois, pour aller en ambassade devers mademoiselle de Bourgogne; ils ont été pris et les instructions qu'ils portoient, et ont eu les testes tranchées, car ils m'avoient faict une fois le serment. Il y en avoit un entre les autres, maistre Oudart de Bussy, à qui j'avois donné une seigneurie en parlement. Et afin qu'on cogneut bien sa teste, je l'ay faict atourner d'un beau chaperon fourré et est sur le marché d'Hesdin, là où il préside.» Le supplice d'Oudart de Bussy n'empêcha point le sire d'Arcy et Salazar de s'enfermer à Arras; et la ville se défendit si vaillamment contre l'armée française qui vint l'assiéger et la garnison qui occupait la cité, que Louis XI se hâta, dès qu'il s'en fut rendu maître, d'en chasser tous les habitants, sans en excepter les moines de l'abbaye de Saint-Vaast. Leurs maisons et leurs biens furent confisqués au profit d'une population nouvelle appelée de la Normandie, et le nom de la ville d'Arras fit place à celui de Franchise, que Marie de Bourgogne eût eu le droit de lui donner comme le prix de son courage, mais qui n'était qu'une dérision amère imposée par Louis XI pour compléter une œuvre de spoliation et de ruine.

Le roi de France avait espéré qu'il s'emparerait aisément des importantes châtellenies de Lille, de Douay et d'Orchies, que gardaient des hommes d'armes peu nombreux, débris mutilés de la malheureuse armée de Nancy; mais le triomphe même des Suisses, qui avaient vaincu le duc de Bourgogne aussi bien que les ducs d'Autriche, était une leçon dont avaient profité les populations flamandes: la défense d'Arras éclaira Louis XI sur la résistance qu'il allait rencontrer comme tant d'autres rois de France qui, longtemps avant lui, avaient attaqué la Flandre, et aussitôt après, à leur exemple, il ordonna la convocation de l'arrière-ban dans tout le royaume.

Cependant Louis XI ne cessait de joindre aux avantages que lui promettait la supériorité de ses forces ceux que son habileté lui assurait tantôt par la corruption secrète, tantôt par la persuasion et les perfides ambages d'un langage insinuant. «Mes amis, disait-il aux habitants du Quesnoy, si je viens en ce pays, ce n'est que pour votre plus grand profit et dans l'intérêt de mademoiselle de Bourgogne, ma bien-aimée cousine et filleule. Personne ne lui veut plus de bien que moi, et elle s'abuse grandement en ne mettant point en moi sa confiance. De ses méchants conseillers, les uns veulent lui faire épouser le fils du duc de Clèves: c'est un prince trop faible et trop peu illustre pour une si glorieuse princesse. Je sais d'ailleurs qu'il a à la jambe un mauvais ulcère: il est de plus ivrogne comme tous les Allemands, et, après avoir bu, il lui brisera son verre sur la tête et la battra. D'autres veulent l'allier aux Anglais, ces anciens ennemis du royaume qui sont tous de mauvaise vie. Enfin il en est qui veulent lui donner pour mari le fils de l'Empereur. Ces princes de la maison impériale sont les plus avares du monde. Ils emmèneront mademoiselle de Bourgogne en Allemagne, terre étrangère et grossière où elle ne connaîtra aucune consolation, tandis que votre terre de Hainaut demeurera sans seigneur pour la gouverner et la défendre. Si ma cousine était bien conseillée, ajoutait-il, elle épouserait le Dauphin; ce serait un grand bien pour votre pays; vous autres Wallons, vous parlez la langue française; il vous faut un prince de France et non pas un Allemand. Pour moi, j'estime les gens du Hainaut plus que toutes les nations du monde. Il n'y en a pas de plus nobles, et, selon moi, un berger du Hainaut vaut mieux qu'un grand gentilhomme d'un autre pays.» Il les entretenait aussi de ses bonnes intentions à leur égard, et leur rappelait le sage gouvernement du duc Philippe, leur vantant son affection et sa reconnaissance pour lui, et se découvrant même chaque fois qu'il prononçait son nom.

Toutes ces belles paroles semblaient peu dignes de foi: lorsque, peu après la mort de Charles le Hardi, le sire de Commines s'était entremis pour exciter une rébellion en Hainaut, Louis XI avait obstinément refusé de confirmer les priviléges de ce pays. Un événement récent témoignait également du peu de respect que le roi de France portait aux franchises les plus anciennes et les moins contestables. Tournay avait, en payant un impôt annuel, obtenu des rois de France un droit de neutralité qui lui permettait en temps de guerre de faire librement le commerce et de fermer ses portes à toute garnison. Olivier le Diable, honteux du mauvais succès de sa mission à Gand, avait profité de sa présence à Tournay pour corrompre quelques bourgeois. Le 23 mai, une porte fut livrée au sire de Mouy, capitaine de Saint-Quentin; la ville perdit ses libertés, et ses magistrats furent conduits à Paris, où ils restèrent captifs tant que le roi vécut.

Louis XI, réduit à recourir à ces intrigues, parce que les succès qu'il devait à la force des armes lui semblaient trop lents, regrettait déjà, comme nous l'avons vu par son discours aux habitants du Quesnoy, d'avoir négligé le mariage du Dauphin et de Marie, ce moyen qu'il eût dû préférer à tous les autres pour réunir à ses Etats ceux de la duchesse de Bourgogne, parce qu'en politique les plus aisés et les plus simples sont toujours les meilleurs. Ce fut pour apaiser le ressentiment de Marie, si indignement trompée dans la confiance qu'elle avait placée en lui, qu'il exprima le 16 mai, dans des lettres patentes de réhabilitation, toute l'indignation qu'il éprouvait du supplice d'Hugonet et d'Humbercourt dont il était la première cause: il engageait en même temps le sire de Lannoy, oncle du capitaine d'Hesdin, à tenter un dernier effort dans le conseil de la duchesse pour faire rompre son mariage avec le duc d'Autriche.

Les partisans de l'alliance française étaient devenus de plus en plus rares dans les Etats de Marie de Bourgogne. La Flandre la repoussait en vertu de toutes les traditions de son histoire; le Hainaut et les autres provinces où l'on parlait français ne lui étaient pas plus favorables, parce que leur situation plus voisine des frontières du royaume leur permettait de mieux connaître l'oppression et la misère qui y régnaient. Ce qui éloignait surtout les esprits d'un traité avec la France, qu'aurait sanctionné l'union de Marie et d'un prince français, c'était la triste expérience des malheurs qui avaient été la suite du mariage de Marguerite de Male et de Philippe le Hardi. Le faste, l'orgueil, l'ambition du duc Charles étaient encore des souvenirs trop récents pour que la Flandre pût songer à se choisir pour maître le Dauphin de France, ou même à reconstituer une autre dynastie des ducs de Bourgogne.

On se méfiait d'ailleurs si profondément de la sincérité du roi de France que plus ses promesses étaient magnifiques, plus elles semblaient illusoires et perfides. Quelle que fût la solennité des serments par lesquels il s'engageât, on savait bien avec quelle facilité il était porté à les violer, et tout traité conclu avec lui ne pouvait être considéré que comme un piége destiné à perdre ceux qui s'y laisseraient imprudemment entraîner.

Les émissaires de Louis XI purent aisément se convaincre que des partis rivaux qui tendaient à empêcher le mariage de Marie de Bourgogne avec Maximilien, il n'en était que deux qui possédassent quelques chances de succès; l'un soutenait les titres de Philippe de Ravestein, de la maison de Clèves; l'autre favorisait le duc de Gueldre, Adolphe d'Egmont, que les communes avaient délivré de sa prison au château de Courtray.

Philippe de Ravestein était arrière-petit-fils de Jean sans Peur par son aïeule, et du roi Jean de Portugal par sa mère. Il avait été élevé avec sa cousine à la cour de Bourgogne; on ajoutait qu'elle l'aimait; mais il était sans puissance, et l'on était loin des temps où l'on avait vu un de ses ancêtres arriver seul, dans une barque traînée par un cygne, pour délivrer une jeune orpheline menacée par ses ennemis.