Madame de Beaujeu, fille du roi de France, s'était rendue à Hesdin pour recevoir mademoiselle Marguerite de Flandre alors âgée de trois ans, et d'une santé si délicate, que les médecins avaient ordonné d'attendre le printemps pour son voyage: elle la conduisit à Paris, où elle fit son entrée le 2 juin. On avait dressé trois vastes échafauds à la porte Saint-Denis: sur le premier, on avait représenté le roi; sur le second, le Dauphin et mademoiselle de Flandre; sur le troisième paraissaient le seigneur et la dame de Beaujeu. Quatre personnages qui figuraient la noblesse, le clergé, l'agriculture et le commerce, souhaitèrent la bienvenue à la jeune princesse. Partout où elle passa, les rues étaient richement ornées de tentures, et tous les prisonniers furent délivrés en son honneur. Le Dauphin attendait Marguerite à Amboise. La cérémonie des fiançailles y fut célébrée avec pompe en présence d'un grand nombre de députés des bonnes villes de France et de Flandre.

Les ambassadeurs flamands ne virent plus le roi; il s'affaiblissait de plus en plus. Néanmoins, se trouvant dans la galerie qui dominait la cour du château du Plessis lorsque le sire de Beaujeu, et le comte de Dunois y rentrèrent d'Amboise avec une suite assez nombreuse, il sentit sa méfiance se ranimer, et, appelant un des capitaines de ses gardes, «il lui commanda, dit Philippe de Commines, aller taster aux gens des seigneurs dessus dits, voir s'ils n'avoient point des brigandines sous leurs robbes, et qu'il le fist comme en devisant à eux, sans trop en faire de semblant.» Louis XI redoutait jusqu'à son fils: il se souvenait de la triste fin de Charles VII!

Enfin le jour arriva où les médecins reconnurent que tous les remèdes étaient désormais inutiles. Le roi de France avait défendu que l'on prononçât jamais devant lui «le cruel mot de la mort.» On devait se contenter, pour lui annoncer sa fin, de lui dire: «Parlez peu:» mais Olivier le Dain, ce grossier barbier de Thielt, choisi pour signifier au prince qui tant de fois l'avait chargé de ses arrêts, son propre arrêt, non moins terrible et non moins inévitable, lui jeta rudement ces paroles comme au dernier des condamnés: «C'est fait de vous; pensez à votre conscience!» Quelques heures plus tard, Louis XI expirait, après avoir recommandé Olivier le Dain à son fils. Fondateur d'un ordre politique nouveau, qu'il n'avait établi qu'en rompant violemment avec toutes les traditions du passé, il s'était lui-même exilé des royales sépultures de Saint-Denis où reposaient ses ancêtres, pour se faire ensevelir à Cléry, près d'un de ses favoris tué au siége de Bouchain; et déjà son système, si péniblement inauguré par les trahisons, les empoisonnements et les supplices, voyait s'évanouir la force et l'unité, qui en étaient le prétexte, en tombant aux mains d'un enfant pour flotter entre la régence d'Anne de Beaujeu et les états généraux de Tours.

La mort de Louis XI fut annoncée à Maximilien au moment où il venait de trouver, dans une guerre facile contre la faction des Hoeks, des succès qui avaient relevé son orgueil et ses espérances. Utrecht avait capitulé, et Amersfort avait, peu après, été enlevé d'assaut. Il consentit à croire, peut-être par le conseil du comte de Chimay, de la maison de Croy, que la fortune elle-même déchirait les engagements qu'il avait pris à Hoogstraeten, et s'empressa de déclarer qu'il révoquait tous les pouvoirs précédemment accordés relativement au gouvernement de la Flandre: c'était le signal d'une guerre qui devait remplir toute la fin du quinzième siècle de sang et de deuil.

La protestation des conseillers du duc Philippe ne se fit pas longtemps attendre. Le 15 octobre, les sires de Ravestein, de Beveren, de Rasseghem et de la Gruuthuse adressèrent à Maximilien un long mémoire, où ils lui déniaient, en vertu des stipulations matrimoniales de 1477, tout droit de mainbournie, et l'accusaient d'avoir pris illégalement le titre et les armes de comte de Flandre, d'avoir chargé la Flandre de taxes énormes, d'avoir engagé le domaine, d'avoir vendu les joyaux de Marie de Bourgogne, et d'écouter les conseils perfides que lui donnaient des étrangers. Ils terminaient en l'invitant, au nom de la Flandre, à se soumettre à l'arbitrage du roi de France.

Maximilien réplique par un manifeste daté de Bois-le-Duc le 23 octobre 1483. L'archiduc d'Autriche (tel est le titre qu'il s'attribue comme fils de l'Empereur) ne reconnaît pas aux mandataires des états de Flandre le droit de parler au nom du pays; «car sçavons certainement, dit-il, que ce procéde de aulcuns de petite autorité, gens légiers et arrogans, nos malveillans en bien petit nombre, qui plus désirent leur profit particulier que le bien de nostre fils et du pays, si comme vous Adrien Villain, chevalier, Guillaume Rym, Jehan de Coppenolle, Daniel Onredene, Jehan de Nieuwenhove, Jehan de Keyt, qui mettez ces choses en avant, usant de plusieurs malvaises et deshonnêtes parolles.» C'est vous, ajoute-t-il, qui m'accusez d'avoir touché à des joyaux qui ne m'appartenaient point: «en ce ne estes pas mes juges;» car vous levâtes vous-mêmes, après la mort de la duchesse Marie, huit cent mille écus dont vous n'avez rendu compte, «et ont été les exécuteurs les blans capprons de Gand.» Vous qui blâmez mes serviteurs, vous valez moins qu'eux, «puisqu'il ne faict à doubter que se pouviez parvenir à vos fins et intentions, vous tenriez nostre fils en perpétuele servitude et sujétion.» Puis Maximilien demande, avec quelque éloquence, pourquoi on ne lui contestait pas «la baillie» du comté de Flandre quand il soutenait «le dangier et fortune des anemis et de la bataille, tandis que ses adversaires estoient en sûreté en leurs maisons.»

La réponse qui fut adressée à Maximilien ne fut ni moins vive ni moins violente. «Adrien Villain, Guillaume Rym, Jean de Coppenolle, Daniel Onredene, Jean de Nieuwenhove et Jean de Keyt sont de aussi grande auctorité que la plupart de ceulx estans à l'entour de vous, aulcuns des quels on a depuis ne a gaires d'années congneus bien petis... Regardez bien toute la compaignie, et vous faictes informer quels biens la plus grande partie de eulx avoient quand ils vinrent par decha, aussi bien Allemans que Bourguignons. Nos gens ne sont point telz.... Nous tenons que nous ne avons point usurpé le dit gouvernement aultrement que de droit debvons faire; car prince ne fut oncques reçeu ou dit pays, sinon par le consentement des trois membres, les quelz en son absence ou par sa minorité poeent pourveoir le dit pays à son profit, et l'imposition a esté faicte, ainssi qu'il appartient, par le consentement général du peuple.... Sachez aussi que la justice a esté ichi mieulx administrée que par delà, veu que vous avez tenu à l'entour de vous ceulx qui ont murdri l'évesque de Liége, oncle de nostre prince, et messire Jehan de Dadizeele.... Mais, hélas! ceulx qui voullentiers euissent entretenu la concorde des pays de Braibant et de Flandres en ont injustement, sans raison et contre les priviléges des pays, eubt à souffrir, que Dieu vengera une fois!...»

A cette réplique succède une déclaration de Maximilien, où, sans reconnaître à des hommes «qui ne sont à comparer qu'à bourgeois, marchands et moindres,» le droit de se mettre en parallèle avec les princes, comtes et écuyers qui l'entourent, il persiste à nier la validité des conventions matrimoniales du mois d'août 1477. Marie de Bourgogne, affirme-t-il, les avait elle-même signées sans en prendre connaissance. En même temps, Maximilien faisait sommer les sires de Ravestein, de la Gruuthuse, de Borssele et de Beveren de se rendre, en leur qualité de membres de l'ordre de la Toison d'or, aux fêtes de la Saint-André à Bruxelles; mais ils répondirent que, bien que la présence de tous les chevaliers fût indispensable pour régler les questions importantes qui se présentaient, ils s'empresseraient d'obéir, pourvu qu'on leur accordât des lettres de sauf-conduit. Ils justifiaient ce sentiment de défiance en rappelant que Maximilien avait, au mépris même des statuts de l'ordre, diffamé leur honneur en faisant publier à son de trompe, au milieu de la foire d'Anvers, la révocation de l'autorité qu'il leur avait reconnue.

Un nouvel incident vint aggraver la situation des choses. Les députés des états de Flandre qui étaient allés féliciter sur son avénement le jeune roi Charles VIII (c'étaient Philippe Wielant, Jacques Heyman et Jacques Steenwerper) furent, à leur retour, arrêtés par les hommes d'armes de Lancelot de Berlaimont, et on leur enleva toutes les lettres qui concernaient leur mission. Si Maximilien ne prit pas de part à cet attentat contraire à tous les préceptes du droit des gens, il en profita du moins, car il déclara à Pierre Bogaert, doyen de Saint-Donat de Bruges, que, bien que le sire de Berlaimont eût agi sans ses ordres, il était juste qu'il lui permît «d'ester en droit par devers luy pour soutenir la dite prinse avoir été bien faite.» Guyot de Lonzière et Eustache Luillier, chargés en ce moment d'une mission de Charles VIII près de l'archiduc d'Autriche, n'obtinrent pas une réponse plus favorable.

Le comte de Romont, le sire de Beveren et l'abbé de Saint-Pierre allèrent porter les plaintes des états de Flandre au roi de France, en lui représentant qu'elles le touchaient à double titre, comme souverain seigneur de la Flandre et comme époux de l'héritière apparente de ce comté. Ils ne comprenaient point, disaient-ils, que les ambassadeurs français n'eussent pas insisté davantage en ce qui touchait une mission donnée également par le roi, et qu'ils n'eussent pas au moins exigé que l'affaire fût soumise aux officiers d'Artois. Il importait d'autant plus au roi de France d'intervenir dans les différends des trois états avec Maximilien, que celui-ci était l'allié des Anglais, «anciens ennemis de la France;» les états de Flandre l'acceptaient d'ailleurs pour juge; ils étaient prêts à se défendre devant les pairs et devant le parlement, et leur unique désir était de voir la voie de justice succéder à la voie de fait, tandis que des mesures prises dans le même but affranchiraient des entraves fiscales «le bien et entrecours de la marchandise tant au royaume que ès pays de monseigneur le duc Phelippe.»