Le découragement s'accroissait parce qu'on ne voyait pas arriver les secours qu'on attendait de France. Charles VIII venait de porter de nouveau ses armes en Bretagne, où des Allemands et des Anglais avaient débarqué pour défendre Rennes. Anne de Bretagne protestait «qu'elle estoit mariée au roy des Romains, qu'elle le tenoit à mary et jamais n'auroit aultre;» elle songeait même à fuir loin de son duché, vers les côtes de Flandre et de Zélande. Cependant la guerre s'interrompit: le roi de France fit un pèlerinage près de Rennes; trois jours après, Charles VIII était fiancé à Anne de Bretagne en présence de Martin de Polheim, qui ne la quittait point et qui ne pouvait cacher son étonnement. Cette fois c'était le prince suzerain lui-même qui disposait de la main de la duchesse de Bretagne, et rien ne manquait pour la validité du mariage qui fut célébré à Langey le 6 décembre 1491.

Des conférences avaient lieu en ce moment à Malines pour examiner les moyens de rétablir la paix en obtenant du sire de Ravestein qu'il n'entravât plus la liberté de la navigation à l'Ecluse, et du duc de Saxe qu'il modérât ses prétentions pécuniaires. Au premier bruit du mariage de Charles VIII et d'Anne de Bretagne, les conseillers de Maximilien proposèrent de réunir contre le roi de France toutes les milices des Pays-Bas pour punir l'injure faite à sa fille; les capitaines allemands déclaraient que c'était les armes à la main qu'ils iraient réclamer Marguerite, et ils annonçaient que tous les princes de l'Europe se confédéreraient pour les soutenir. On publia même une lettre du roi de Castille conçue en ces termes: «Grâce à l'appui du Seigneur, nous sommes entrés victorieux à Grenade le 20 janvier 1491; nous nous préparions déjà à reprendre le glaive pour conquérir le royaume de Tunis, mais le rapt inouï et exécrable (excessivus et nephandissimus) de l'épouse du roi des Romains et la captivité de son illustre fille nous forcent à renoncer à nos desseins pour venger cet outrage, en nous alliant à nos frères les rois d'Angleterre et de Portugal.» Les vents qui soulèvent les vagues de l'Océan emportèrent ces altières menaces, descendues des jardins de l'Alhambra: il était réservé à un petit-fils de Maximilien, qui devait être aussi le petit-fils du roi de Castille, de porter tour à tour la guerre dans les provinces françaises et sur les rivages de l'Afrique.

Ce n'était qu'en Flandre que des succès importants devaient consoler le roi des Romains.

A mesure que l'on voyait à la fois s'éloigner l'espoir de l'appui des Français et se rapprocher les désastres menaçants des discordes intérieures, le parti de la paix se ranimait à Gand. De vives discussions s'élevèrent dans les assemblées publiques. «Mieux vaut payer de nos richesses une paix défavorable, avait dit le doyen des tisserands, Hubert Luerbrouek, que de les consacrer à l'entretien perpétuel de la guerre.» La discussion s'échauffa; un parent des Coppenolle tue le doyen des tisserands d'un coup de poignard et tout projet de négociation est écarté. Jean de Schoonhove remplace le sire de Poucke, qui avait saisi l'occasion d'une procession extraordinaire en l'honneur de saint Bertulf pour s'écrier: «Que ceux qui veulent la paix me suivent!» Les Gantois, conduits par le sire de Schoonhove, parviennent à reconquérir Hulst et à s'emparer de Dixmude et de Grammont.

Cependant les amis d'Hubert Luerbrouck se préparent à venger sa mort: ils conspirent silencieusement en faveur du comte de Nassau. Une porte lui a été livrée, et quinze cents reîtres ont déjà pénétré dans la ville lorsque les bourgeois se réveillent au son du tocsin et repoussent les Allemands.

Un des capitaines de Gand avait pris part à ce complot. Il s'appelait Arnould Declercq, mais on le nommait habituellement capiteyn Ploughenare, c'est-à-dire le capitaine Laboureur, parce qu'il appartenait à une famille de paysans. Un jour qu'il avait reçu l'ordre d'aller attaquer les Allemands qui se tenaient à Deynze, il remontra à ses compagnons que l'on cherchait sans doute leur destruction, puisqu'on les chargeait de combattre des ennemis supérieurs en nombre. «Retournons plutôt à Gand, ajoutait-il, et mettons à mort ceux qui voulaient nous envoyer à Deynze.» A peine étaient-ils rentrés à Gand que Jean de Coppenolle accourut pour leur reprocher leur pusillanimité. Arnould Declercq et les siens lui répondent par des injures; on en vient aux mains, «Clèves et Gand!» répètent les amis des Coppenolle, en appelant les bourgeois à leur secours. Ceux de Declercq crient seulement: «Gand Gand!» Ils profitent de l'impuissance de leurs adversaires surpris et la trahison triomphe. L'un des capitaines de la ville, nommé Remy Hubert, tombe percé de coups; les autres, Jean et François de Coppenolle, Gilles Van den Broucke et leurs principaux partisans sont chargés de chaînes et périssent par le glaive du bourreau après d'horribles tortures. Jean et François de Coppenolle étaient nés le même jour; ils mouraient ensemble à la même heure: ils avaient concouru tous les deux à la puissance de Gand, ni l'un ni l'autre ne devait survivre à sa décadence (16 juin 1492).

A Courtray, Jacques Rym fut victime d'un semblable complot.

La désorganisation suivit de près ces désordres; quatre semaines ne s'étaient point écoulées lorsque les bourgeois de Gand se virent réduits à envoyer au duc de Saxe Adrien de Raveschoot et Jean de la Kethulle, pour obtenir la paix. Les conditions qu'ils reçurent étaient moins sévères que celles que l'on avait naguère dictées aux Brugeois. On imposait, il est vrai, aux anciens magistrats l'humiliation d'une amende honorable; on modifiait le droit d'élection des métiers, mais l'amnistie y était du moins complète (traité de Cadzand, 29 juillet 1492).

Philippe de Clèves seul ne se soumettait point. «Je n'ai rien à me reprocher, répondait-il aux envoyés du duc de Saxe; j'ai loyalement observé le serment que j'avais fait au roi des Romains, jusqu'à ce qu'il m'appelât à Bruges pour lui servir d'otage et pour l'arracher aux périls auxquels je me livrai moi-même. Il me dégagea de mes serments et m'obligea à jurer que, s'il violait la paix, je soutiendrais contre lui les communes de Flandre: serment que je crois avoir rempli à mon honneur vis-à-vis de Dieu et vis-à-vis des hommes.» Toutes les négociations furent inutiles, et le duc de Saxe résolut de profiter de la pacification de la Flandre pour réunir toutes ses forces contre le sire de Ravestein. «Comme jadis, dit Molinet, les Grégeois se mirent sus à grande puissance pour avironner la noble cité de Troye, gendarmerie se adoubba de tous costés pour subjuguer l'Escluse.» En même temps une flotte anglaise, commandée par sir Edward Poynings, bloquait le port; mais les fortifications de l'Ecluse, exécutées à grands frais par les princes de la maison de Bourgogne pour dominer les communes flamandes, offraient à leurs derniers défenseurs un inexpugnable asile. La garnison, que venaient de renforcer quelques mercenaires danois, repoussait les assiégeants dans toutes les sorties; plusieurs vaisseaux anglais, échoués sur le sable, avaient été livrés aux flammes; dix canons avaient été enlevés dans une attaque dirigée contre le camp de Lapscheure, et les Allemands allaient être réduits à se retirer, quand un accident, semblable à celui qui amena le désastre de Gavre, déjoua toutes les prévisions. Le feu prit aux poudres des assiégés et leur artillerie cessa de répondre au feu des bombardes ennemies. Cependant telle était la haute renommée du sire de Clèves que, privé de tout moyen de défendre les murailles démantelées par l'explosion, il obtint la paix la plus honorable. S'il promettait désormais fidélité à Maximilien et s'il lui remettait la ville de l'Ecluse avec le petit château, il conservait du moins le grand château jusqu'à l'époque où le roi des Romains lui payerait une somme de 40,000 florins qui lui était due. On lui assurait, de plus, une pension de 6,000 florins, et tous ses biens précédemment confisqués lui étaient restitués.

Ainsi s'acheva cette longue guerre civile qui, pendant douze ans, avait rempli la Flandre de deuil, et où l'on ne retrouve plus qu'affaiblie et chancelante l'ancienne énergie des communes flamandes. Maximilien témoigna au duc de Saxe, qui avait contribué plus que personne à y mettre un terme, combien il appréciait l'étendue de ce service, en lui accordant la souveraineté héréditaire de la Frise.