Néanmoins, quel que fût son mécontentement secret, il était réduit à dissimuler; il venait d'emprunter au duc de Bourgogne de fortes sommes d'argent dont il avait grand besoin, et dans son désir de faire croire à la sincérité de sa reconnaissance pour des services qu'il allait bientôt oublier, il affectait de nommer sans cesse le duc Philippe son père et son sauveur. Dans toutes les villes où il s'arrêtait avec lui en s'acheminant vers la cité de Reims, il lui faisait offrir les clefs aussi bien qu'à lui-même et l'associait à tous les honneurs de la royauté. A la cérémonie du sacre, Philippe s'assit à côté du trône, au même rang que le roi de France, et ce ne fut qu'après l'avoir armé chevalier et avoir placé la couronne fleurdelisée sur son front qu'il lui rendit hommage, comme étant trois fois pair du royaume, dans la forme suivante: «Mon très-redoubté seigneur, je vous fais hommage présentement de la duché de Bourgogne, des comtés de Flandres et d'Artois, et de tous les pays que je tiens de la noble couronne de France, et vous tiens à seigneur, et vous en promets obeyssance et service; et non pas seulement de celles que je tiens de vous, mais de tous mes autres pays que je ne tiens point de vous, et d'autant de seigneurs et de nobles hommes, de gens de guerre, et d'autres qui y sont, que j'en pourray traire. Je vous promets faire service avec mon propre corps tant que je vivray, avec tout ce que je pourray finer d'or et d'argent.» Ce fut de nouveau au milieu de l'armée bourguignonne que Louis XI fit, peu de jours après, son entrée solennelle à Paris. Les archers du comte d'Etampes le précédaient, et tous les nobles dont il était entouré étaient des chevaliers étrangers. C'étaient, entre autres, les sires de Croy, de Commines, de Hornes, de Toulongeon, de Brimeu, de Lalaing, de la Gruuthuse, de la Hamaide, de Borssele, de Wavrin, de Harnes, de Moerkerke, de Miraumont. L'humble apparence du roi, qui chevauchait sur un petit cheval, la tête couverte d'un simple chaperon noir à la mode allemande, rehaussait davantage la pompe de Philippe, qui étalait dans cette cérémonie tous ses diamants et tous ses joyaux: les acclamations populaires semblaient ne s'adresser qu'à lui, et lorsque ce brillant cortége traversa le quartier des Halles, on entendit un boucher s'écrier: «O franc et noble duc de Bourgogne, soyez le bienvenu dans la ville de Paris: il y a longtemps que vous n'y êtes venu, quoique vous y fussiez fort désiré.»

Louis XI eût vivement souhaité de pouvoir persuader au duc Philippe de rompre les trêves qu'il avait conclues avec les Anglais; c'eût été le moyen le plus sûr d'affaiblir son intervention prépondérante dans les affaires de France. Mais Philippe n'oublia pas combien l'alliance de la Flandre et de l'Angleterre était nécessaire à la prospérité de ses Etats; il était d'ailleurs contraire à toute guerre, dont le résultat infaillible eût été de retarder l'expédition qu'il projetait depuis si longtemps contre les infidèles. «Je vois bien comment vont les choses, disait-il, on cherche déjà à s'opposer à mon voyage!» Il repoussa les insinuations de Louis XI, et tenta de lui rappeler qu'en d'autres temps il avait obtenu du pape la dignité de gonfalonier de la croisade.

Un splendide banquet avait été préparé à l'hôtel d'Artois; le duc de Bourgogne y réunit autour de lui les ducs d'Orléans, de Bourbon et de Clèves, les comtes de Charolais, de Savoie, d'Angoulême, de Nevers, d'Etampes, de Montpensier, de Laval, de la Marche, de Vendôme, d'Harcourt, de Tancarville, de Saint-Pol, de Dunois, de Luxembourg.

On y attendait le roi; dès qu'il y aurait paru, l'éléphant conduit par le More de Grenade y eût porté la Religion en habits de deuil: elle eût adressé à tous les convives un appel qu'ils n'auraient pu repousser, afin qu'ils renouvelassent les vœux du Faisan. Le roi se serait trouvé solennellement engagé en présence de toute la noblesse par les mêmes serments et aurait bientôt été réduit à opter entre la honte d'un parjure et celle de devoir accepter jusqu'en Asie la supériorité du duc de Bourgogne, à peu près roi en France et unique chef de la croisade en Orient. Louis XI reçut l'avis de ce qui se préparait: il allégua un prétexte et ne se rendit point au banquet du duc de Bourgogne.

Cependant Philippe prolongeait son séjour dans la capitale du royaume; bien qu'il parlât souvent de son départ et qu'il y songeât quelquefois en remarquant combien s'était refroidie l'amitié de son hôte de Genappe, il ne pouvait s'y résoudre.

Louis XI ne vit qu'un moyen de l'engager à quitter Paris, ce fut de lui en donner l'exemple; mais «comme il estoit ingénieux et actif en plusieurs choses et que la vivité de son engien lui faisoit fantasier maintes besognes,» il voulut imposer en même temps silence aux bruits qui couraient sur ces divisions secrètes; il convoqua donc les échevins et les docteurs de l'université à l'hôtel d'Artois et s'y rendit lui-même. «Voici, leur dit-il, mon cher oncle; c'est la personne du monde à qui je dois le plus et de qui je tiens ma vie, ma couronne et tout ce que je possède. Mon cher oncle partira bientôt pour ses Etats; je pars moi-même pour la Touraine. Je vous prie de vouloir bien faire une procession générale pour que vous priiez tous pour lui et pour moi, ainsi que pour le salut de ce royaume qui repose en grande partie entre ses mains.»

Le lendemain, Louis XI s'éloigna de Paris. Le duc de Bourgogne se décida bientôt à l'imiter: les troubles de Thionville réclamaient sa présence dans le Luxembourg.

Le comte de Charolais était resté seul en France. Louis XI avait jugé utile de se l'attacher en flattant son orgueil, et en lui racontant qu'il avait appris pendant son séjour en Brabant que les sires de Croy avaient proposé au duc d'enfermer son fils dans une prison. Ce qu'il avait été lui-même pour le duc de Bourgogne, le comte de Charolais pouvait à son tour l'être pour lui. Rien n'était plus aisé que de réveiller ces discordes intérieures dont il avait vu l'origine et les progrès. Soit qu'elles appelassent sa médiation amiable, soit qu'elles réclamassent un jour son intervention armée, elles devaient dans l'un et l'autre cas favoriser l'accroissement de sa puissance. Guillaume Biche, que nous avons vu naguère exilé par le duc de Bourgogne pour avoir excité son fils contre lui, était l'agent de ces intrigues entre le roi de France et le comte de Charolais. De tous les sujets du duc il n'y en avait que trois que Louis XI eût depuis son avénement au trône élevés à des fonctions importantes dans le royaume: c'étaient Guillaume Biche, à qui il avait donné le gouvernement du Soissonnais, un valet de chambre du duc, qu'il nomma capitaine du château de Vincennes, et un riche marchand italien de Bruges qu'il créa général des finances. Le plus puissant était Guillaume Biche. Les huissiers et les sergents d'armes avaient reçu l'ordre de le laisser pénétrer dans la chambre du roi à toute heure de la nuit et du jour. Louis XI se promenait souvent avec lui en le tenant par le bras, et l'associait même à ses plus secrètes aventures.

Le comte de Charolais écoutait volontiers les propositions du roi de France. Au retour d'un pèlerinage qu'il avait fait à Saint-Claude, il s'arrêta à Tours: Louis XI continuait à distinguer le comte de Charolais parmi tous les princes du sang, et un jour qu'il s'était égaré à la chasse il se montra tellement inquiet de sa disparition qu'il jura de ne prendre aucune nourriture avant qu'il eût été retrouvé: le lendemain, il lui donna le gouvernement de la Normandie avec une pension de trente-six mille livres. C'était le chiffre de la pension qu'il recevait lui-même à Genappe du duc de Bourgogne.

Cependant le comte de Charolais semblait peu reconnaître cette extrême générosité d'un monarque naturellement égoïste et avare; il était né trop ambitieux pour songer à sacrifier ses intérêts à ceux d'un prince étranger, trop orgueilleux pour se laisser imposer le rôle humiliant que le Dauphin avait accepté à Genappe. Au milieu même de la cour du roi de France, il opposait ses propres intrigues à toutes celles qui l'entouraient. Tandis que Louis XI et le duc Philippe favorisaient le duc d'York, il s'alliait secrètement au duc de Somerset, l'un des chefs du parti du roi Henri VI. On craignait même qu'il ne profitât de l'arrivée du duc de Bretagne, qui avait été mandé à Tours, pour chercher à ressusciter la grande ligue féodale qui avait été autrefois formée contre Charles VII. Louis XI fit si bien pour la prévenir qu'il persuada au comte de Charolais de ne pas tarder plus longtemps à visiter les provinces septentrionales de la France, où il lui permettait de jouir des prérogatives de la royauté, notamment de celle de rendre la liberté aux prisonniers.