D'autres le ramenaient dans les plaines de la Champagne à la tête d'une armée à peine égale à l'une des nombreuses divisions de l'ennemi, épiant, évitant, surprenant les Autrichiens, les Russes, les Prussiens, et les frappant de ses armes victorieuses de tous côtés à la fois, et avec tant de promptitude, qu'il semblait avoir donné des ailes au fer et à la mort.
D'autres le plaçaient en avant de quelques escadrons, affrontant à Arcis-sur-Aube les balles et les boulets ennemis, et voulant perdre, au champ d'honneur, une vie qu'il prévoyait ne pouvoir plus consacrer sur le trône à la gloire et à la prospérité de la France.
Tous enfin, généraux, officiers, soldats, appelaient à l'envi les marches, les attaques, les siéges, les combats, les batailles qui avaient immortalisé leur général; et quel coeur français ne tressaillait point à de semblables souvenirs[27]!
Les amis de Napoléon et tous les hommes qui, fatigués ou mécontens des Bourbons, désiraient son retour, entretinrent et fortifièrent les sentimens réveillés en sa faveur. Son nom, qu'on osait à peine prononcer, se retrouvait dans toutes les bouches, son souvenir dans tous les coeurs; insensiblement, il devint l'objet des regrets, des espérances, des voeux de la nation; et chacun fut averti par un pressentiment secret, que ses voeux ne tarderaient point à être exaucés.
Pendant que cette redoutable fermentation s'accroissait et se manifestait de toutes parts, la cour, les ministres, les émigrés se reposaient avec une complaisante sécurité sur le volcan qu'ils avaient allumé, et ne se doutaient point de sa prochaine explosion.
«S'ils veulent sortir du royaume, écrivait M. de Chateaubriant, en parlant des partisans de l'Empereur, y rentrer, porter des lettres, en rapporter, envoyer des courriers, faire des propositions, semer des bruits et même de l'argent, s'assembler en secret, en public, menacer, répandre des libelles, en un mot, conspirer; ils le peuvent. Ce gouvernement de huit mois est si solide, que, fît-il aujourd'hui fautes sur fautes, il tiendrait encore en dépit de ses erreurs.»
Cet aveuglement ne tarda point, cependant, à diminuer. Sans apercevoir toute l'étendue du mal, on reconnut que la nation et l'armée étaient agitées, mécontentes; et l'on délibéra sur les moyens, non point de les apaiser, mais de les contraindre à se taire.
Quelques chouans furibonds, instruits des inquiétudes du gouvernement, publièrent qu'il était tems de se défaire des Bonapartistes. Un chef célèbre dans les fastes de la Vendée, poussa l'audace jusqu'à déclarer au général Ex… qu'il n'attendait, pour faire main basse sur les prétendus jacobins, que l'arrivée de ses fidèles Vendéens.
Le bruit de ce massacre fut bientôt entendu des victimes qu'on devait frapper. Les unes sortirent de Paris; les autres s'armèrent, et firent des dispositions pour vendre chèrement leurs vies.
Le gouvernement, assure-t-on, eut connaissance des projets homicides des
Chouans, et épargna à la France et au monde le spectacle d'une nouvelle
Saint-Barthélemy.