Le comte Bertrand, le général Drouot et les autres officiers de sa maison, redoublèrent également de soin et de surveillance. Mais il semblait que l'Empereur prît à tâche de défier les coups de ses meurtriers. Le jour même, il passa sur la place publique la revue du 14ème de ligne, et se confondit ensuite avec le peuple et les soldats. En vain, nous cherchâmes à l'entourer; on nous bousculait avec tant de persévérance et d'impétuosité, qu'il ne nous était point possible de rester un moment de suite auprès de sa personne. La manière dont nous étions coudoyés l'amusait infiniment; il Se moquait de nos efforts, et pour nous braver, s'enfonçait plus avant encore au milieu de la foule qui nous tenait assiégés.
Notre défiance pensa devenir fatale à deux émissaires ennemis.
L'un d'eux, officier d'état-major, vint nous offrir ses services; on le questionna: il ne sut à peu près que répondre. Son embarras excitait déjà de violens soupçons, lorsque par malheur on s'aperçut qu'il avait un pantalon vert. Il n'en fallut point davantage pour persuader à tout le monde que c'était un garde d'Artois déguisé: on lui fit subir un nouvel interrogatoire; il répondit encore avec plus de gaucherie; et atteint et convaincu d'être éminemment suspect et d'avoir de plus un pantalon vert, il allait être jeté par la fenêtre, lorsque heureusement le comte Bertrand vint à passer et ordonna qu'on ne le fît sortir que par la porte.
Cet officier de nouvelle fabrique n'était point venu pour tuer Napoléon; il avait été envoyé pour explorer seulement ce qui se passait à son quartier-général.
Le même jour fut témoin d'une autre scène: un chef d'escadron de hussards, décoré d'un coup de sabre sur la figure, vint également se réunir à nous: on le reçut à merveille; on l'invita même à déjeuner à la table des grands officiers de la maison. Le vin est l'écueil du mensonge; et le nouveau venu, oubliant son rôle, s'expliqua si clairement, qu'il fut facile de le reconnaître pour un faux frère. Il annonça que le roi avait pour lui la garde nationale de Paris et toute la garde impériale; que chaque soldat resté fidèle obtenait cinq cents francs de dotation, chaque officier mille francs et un grade de plus, etc., etc.; que Napoléon avait été mis hors la loi, et que s'il était pris… À ces mots, le colonel ***, assis à côté de lui, lui sauta au collet; tout le monde à la fois voulait l'assommer; moi seul, je ne le voulus point: «l'Empereur, leur dis-je, messieurs, n'entend point qu'on répande de sang: vous avez juré de ne point faire de quartier aux assassins, mais cet homme n'en est point un: c'est sans doute un espion. Nous ne les craignons point; qu'il aille dire à ceux qui l'envoyent ce qu'il a vu; buvons tous à la santé de notre Empereur, vive l'Empereur!» Il fut conspué et chassé, et nous ne le revîmes plus.
Un autre déserteur de l'armée royale se présenta pour révéler, disait-il, à l'Empereur, un secret important. L'Empereur, qui ne connaît d'autre secret que la force, ne voulut point perdre son tems à l'écouter; il me le renvoya. C'était un officier de hussards, ami et complice de Maubreuil: il ne me jugea point digne de ses confidences, et je le conduisis au grand maréchal. Il lui déclara, en substance, qu'il avait été chargé, ainsi que Maubreuil, par le gouvernement provisoire et par de très-grands personnages, d'assassiner l'Empereur lors de son départ pour l'île d'Elbe; qu'il avait eu horreur d'un crime aussi épouvantable et n'avait point voulu l'accomplir; et qu'après avoir sauvé une première fois la vie de Napoléon, il venait se ranger près de sa personne pour lui faire, en cas de besoin, un rempart de son corps. Il remit au grand maréchal un mémoire de Maubreuil, et différentes pièces dont l'Empereur me chargea de lui rendre compte. Je les examinai avec le plus grand soin: elles prouvaient incontestablement que des rendez-vous mystérieux avaient été donnés à Maubreuil, au nom du gouvernement provisoire; mais elles ne contenaient aucun indice qui pût faire pénétrer le but et l'objet de ces ténébreuses conférences: le nom des illustres personnages qu'on a voulu associer depuis à cette odieuse trame, ne s'y trouvait même point prononcé. Cet officier ne retira aucun fruit de ses révélations vraies ou supposées, et disparut.
Cependant l'Empereur, à force d'être entretenu de complots ourdis contre sa vie, finit par en éprouver une impression pénible. «Je ne puis concevoir, me dit-il, comment des hommes exposés à tomber entre mes mains, peuvent provoquer sans cesse mon assassinat et mettre ma tête à prix. Si j'eusse voulu me défaire d'eux par de semblables moyens, il y aurait long-tems qu'ils seraient en poussière. J'aurais trouvé comme eux des Georges, des Brulart et des Maubreuil. Vingt fois, si je l'eusse voulu, on me les aurait apportés pieds et mains liés, morts ou vifs: j'ai toujours eu la sotte générosité de mépriser leur rage! je la méprise encore: mais malheur à eux, malheur à toute leur infernale clique, s'ils osent toucher à l'un des miens! Mon sang bouillonne, quand je songe qu'ils ont osé, à la face des nations, proscrire sans jugement les milliers de Français qui marchent avec nous: cela se sait-il dans l'armée?—Oui, Sire: on a eu l'imprudence de répandre le bruit qu'on nous avait tous mis hors la loi, et que des gardes-du-corps et des Chouans étaient partis pour vous assassiner: aussi les troupes ont-elles juré de ne point leur faire de quartier, et déjà deux espions ont pensé être assommés sous mes yeux.—Tant pis, tant pis, ce n'est point-là ce que j'entends. Je veux qu'il n'y ait point une seule goutte de sang français de répandue, une seule amorce de brûlée. Il faut recommander à Girard[67] de contenir ses soldats; écrivez:
«Général Girard, on m'assure que vos troupes, connaissant les décrets de Paris, ont résolu, par représailles, de faire main-basse sur les royalistes qu'elles rencontreront: vous ne rencontrerez que des Français; je vous défends de tirer un seul coup de fusil: calmez vos soldats; démentez les bruits qui les exaspèrent; dites-leur que je ne voudrais point rentrer dans ma capitale à leur tête, si leurs armes étaient teintes de sang français[68].»
Ô ministres du Roi, tous coupables auteurs de l'ordonnance parricide du 6 mars, lisez et rougissez!
L'Empereur apprit, au moment de quitter Auxerre, que les Marseillais paraissaient vouloir inquiéter ses derrières. Il donna des ordres aux généraux échelonnés sur la route, et partit sans crainte.